Samedi 28 juin 2008


          Il m'arrive de donner des sessions de formation où je rends compte, par une série de conférences, des résultats de la recherche sur le Jésus historique.
          Ceux qui m'en font la demande sont, par définition, désireux de progresser dans leur connaissance de l'homme Jésus tel qu'il fut, ou au moins curieux d'être informés. Ainsi j'ai donné l'an dernier en Savoie une session introduisant aux méthodes et aux outils de la recherche : Est-il possible de connaître véritablement un personnage comme Jésus ? Quels sont les critères de lecture des textes, permettant de trier les corrections successives apportées par les rédacteurs ? Comment ces textes du Nouveau Testament nous sont-ils parvenus ? Quelles furent les étapes de la transformation progressive d'un homme en Dieu ?
          Une seconde session vient de suivre : Qu'est-ce que Jésus disait de lui-même ? Qui était Dieu pour lui ? Qu'a-t-il apporté de nouveau au judaïsme ? Et enfin, que signifie le mot "résurrection" dans le Nouveau Testament ?

          Peu à peu s'esquisse ainsi la silhouette d'un homme, très différent de ce qu'en on fait les dogmes de la chrétienté mais profondément attachant, et bouleversant au sens propre du terme.

          1) Il bouleverse d'abord par ses actes, ses gestes, sa façon de se mouvoir dans l'espace palestinien de son époque. Ses attitudes, ses réactions face à des situations quotidiennes. Ce qu'il fait - mais aussi ce qu'il ne fait pas -, bref sa praxis constitue un message aussi parlant que ses paroles.
          Et sans doute plus parlant, puisqu'il est plus facile de travestir un mot, une phrase ou un discours qu'un geste rapporté dans son contexte.
          Mais le quêteur du Jésus réel doit examiner chacun de ces gestes qui lui sont attribués : certes ils sont rares à avoir été inventés de toutes pièces, mais leur signification est souvent transformée, de façon plus ou moins subtile, par les rédacteurs des évangiles. Le chercheur tente alors d'élaborer une sorte de "phénoménologie du Jésus historique" : quel était son comportement habituel ? Tel geste, ou telle interprétation d'un geste de Jésus, sont-ils consonants avec sa façon d'être habituelle ?
          Les deux critères complémentaires de non-contradiction et de convergence sont alors mis en œuvre : Jésus ne peut pas avoir eu, à quelques mois de distance, deux attitudes opposées face à une situation analogue. Et son comportement (comme chez tout adulte non-schizophrène) obéit aux mêmes règles, parfois inconscientes, qui permettent de délimiter les pourtours d'une personnalité.

          2) Il bouleverse ensuite par ses paroles, soit dans des dialogues rapportés comme spontanés, soit dans son enseignement plus "magistral", construit.
          D'autres critères d'authenticité viennent alors compléter les deux précédents : linguistique, littéraire, culturel... Jésus s'est exprimé en araméen, et le texte qui nous est parvenu dans sa version grecque permet parfois de remonter jusqu'au jaillissement originel de sa langue maternelle. Il enseignait selon certains schémas oraux de l'époque, notamment les paraboles. Il s'exprime en juif et pour des juifs éduqués à la juive, non pas en grec et pour des philosophes frottés d'hellénisme...

          Peu à peu, par petites touches, se dégage un enseignement à la fois parlé et vécu - là aussi, les critères de cohérence et de non-contradiction permettent de resserrer le champ le plus probable de ce qu'a voulu dire, de ce qu'a voulu faire, le Galiléen.
          Engagé dans cette quête depuis 1974, je puis témoigner qu'apparaît lentement un visage original, fascinant, attirant, infiniment aimable en même temps que totalement déroutant. Je ne me sens pas encore capable de vous offrir une synthèse - quelle personne humaine peut-elle être résumée en une synthèse définitive ? Dans ce blog je livrerai, par bribes, ce que j'aperçois du visage de mon ami.

          Pourquoi déroutant ?

          Parce que Jésus apparaît comme un transgresseur.
          Nous savons maintenant que les religions monothéistes se définissent par l'opposition à la transgression, puisqu'elles secrètent toutes une loi, sacralisée par l'interdit religieux et concrétisée de façon durable par les différents pouvoirs qui en ont fait le socle de leurs interdits civils.
          Or Jésus, c'est indéniable, transgresse toutes les normes établies de son milieu natal : il condamne le clergé, refuse la pratique religieuse (les sacrifices au Temple). Et sans l'avoir délibérément recherché, il est exclu des synagogues : Jésus apparaît comme le premier à avoir affiché l'anticléricalisme dans l'Histoire. Il rejette sa famille, après l'avoir quittée. Il viole ostensiblement des lois socioreligieuses comme l'observance du Shabbat. Il refuse de se plier aux lois morales, se faisant l'ami de marginaux et d'individus rejetés par sa société, prostituées, collecteurs d'impôts, étrangers, occupant romain.

          Jésus a-t-il voulu inverser la loi admise par sa société, pour magnifier son contraire ? Si c'était le cas, selon nos critères il serait (avec Socrate) le premier pervers de notre Histoire. La perversion consiste à inverser les valeurs reçues, le bien devenant le mal et inversement. Il semble que c'est ainsi qu'il a été perçu par les autorités juives de son pays : "C'est au nom du diable que tu enseignes !", lui lancent les théologiens de Jérusalem. L'accusation entraîne une condamnation à mort : dans toutes les sociétés, le pervers doit être éliminé puisqu'il représente le danger public au niveau le plus élevé, celui des valeurs fondatrices.
          Les autorités juive n'avaient rien compris à la nature de la transgression de Jésus - qui était bien réelle. Il tente de leur expliquer qu'il n'est pas "venu pour abolir, mais pour accomplir"
          Abolir, c'était nier l'ordre existant, en rendre possible l'inversion : c'était effectivement l'enseignement d'un pervers. Mais accomplir, c'était se situer dans la lignée prophétique des bâtisseurs d'un monde nouveau.
          Jésus s'est gardé de l'accusation de perversion : il accomplit en proposant, non pas la fin de la Loi, mais une loi nouvelle, la Loi du cœur.

                                   °                °             °

          Lorsque je l'explique à mes auditeurs, texte en mains, je note chez eux des réactions de surprise, et parfois de rejet.
          La surprise est bien naturelle : tout cela est si éloigné du catéchisme de leur enfance !
          Le rejet m'a d'abord étonné, puisque mes conclusions viennent toujours au terme d'une analyse serrée des textes. Il m'apparaît finalement comme un rejet du Jésus historique, lorsque sa (re)découverte contredit la version officielle de l'Église, ce qui est le plus souvent le cas. J'ai alors le sentiment d'assister à la manifestation d'une authentique perversion, dont le christianisme institutionnel serait l'auteur et mes auditeurs les victimes inconscientes.
          La réaction de rejet est exactement celle que manifestaient déjà les foules dès que Jésus commence à enseigner : "Qu'est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau !" (Mc 1,27) "Car il ne les enseignait pas comme leurs autorités" (Mt 7,29). La perversion accomplie sur l'auditoire vient de ce que la version officielle du Jésus des Églises l'empêche de percevoir l'image qui se dégage de ses paroles et de ses gestes.
          C'est un Jésus inversé qui s'oppose au Jésus de l'Histoire, une perversion de ce qu'il fut.

          Depuis un siècle, la redécouverte de Jésus tel qu'il fut en lui-même s'est effectuée par étapes. Elle propose une approche, chaque jour un peu plus affinée mais jamais définitive. Par nature elle s'oppose au dogme, qui ne propose pas l'approche d'une personne et de son mystère personnel, mais qui impose une vérité close sur elle-même. Un point d'arrivée, et un point final.
          C'est pourquoi les quêteurs du Jésus historique sont si discrets, si peu écoutés et si facilement rejetés. Les suivre, c'est mettre à mal un édifice dogmatique si éloigné du prophète nazôréen, qu'il apparaît comme une perversion de ce qu'il fut. C'est siphonner l'eau du bain dogmatique qui nous a si longtemps abrités dans sa tiédeur.
          Il faut pourtant continuer cette approche, délicate, lente, respectueuse de son mystère, de Jésus tel qu'il fut. What else, quelle autre solution ?

          La question qui se pose à moi devant un auditoire : comment lui faire comprendre qu'on peut rejeter l'eau du bain sans pour autant jeter le précieux bébé, cet homme exceptionnel, inclassable mais incontournable que fut le juif Jésus, fils de Joseph et de Marie ?
          Il y faudra du temps, et une patience persévérante.
          Mais n'est-il pas déjà trop tard ?

                                          M.B., 27 juin 2008

 

 

par Michel Benoit publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT communauté : Religions en toute liberté
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Vendredi 27 juin 2008


Le secret du treizième apôtre vient de paraître en livre de poche.

On le trouve dans les Relay des gares et certaines grandes surfaces, au prix de 6,50 euros.
Pour le prix d'un paquet de cigarettes, vous avez un roman qui vous donnera les clés de la crise de l'Occident, vous amusera et vous fera rêver (l'auteur est diplômé en modestie).

A la demande de l'éditeur, il est augmenté d'une postface qui résume, en 15 pages, la documentation historique sur le treizième apôtre déjà publiée en 2001 dans Dieu malgré lui, puis reprise en 2008 dans Jésus et ses héritiers (avec une argumentation plus serrée).

Il a été sélectionné pour le Prix des Lecteurs, qui sera décerné en septembre 2008.

Excellente lecture sur les plages, dans les campagnes ou les sommets de votre été.
par Michel Benoit publié dans : OUVRAGES DE MICHEL BENOIT communauté : Religions en toute liberté
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Jeudi 1 mai 2008
                          DIALOGUE, OU TOLÉRANCE ?

          Dialogue, du grec dià-logein, "se parler l'un l'autre". Pour dialoguer, il faut parler la même langue, c'est-à-dire avoir les mêmes références. Qu'en est-il entre chrétiens et musulmans ?

I. Le passé, et le présent

          Dès ses débuts, l'auteur du Coran se définit par son opposition violente au judaïsme et au christianisme. La deuxième partie du Coran (dite "médinoise") est en fait le carnet de route d'un chef de guerre, qui prêche et qui pratique la conquête du pouvoir par l'élimination (entre autres) des juifs et des chrétiens.
          L'islam s'est étendu au détriment des puissances chrétiennes. Jusqu'au coup d'arrêt de la bataille de poitiers (732) : coup d'arrêt très momentané, puisque l'histoire de l'Occident restera dominée par la lutte contre les "Maures". Le siège de Vienne (1529), la bataille de Lépante (1571), sont quelques épisodes parmi tant d'autres de l'affrontement durable et permanent entre musulmans et chrétiens. Affrontement inévitable, puisqu'il est inscrit dans la lettre même du Coran, le texte fondateur de l'islam.
          En un seul lieu, l'Andalousie, et pendant une période limitée, l'islam a pu instaurer une coexistence pacifique avec les chrétiens. Coexistence toute relative : c'était la paix offerte par le vainqueur musulman aux chrétiens hispaniques soumis. Ne nous y trompons pas : le royaume arabe d'Al-Andalous est une exception dans l'histoire d'une confrontation incessante, par la violence, entre musulmans agresseurs et chrétiens sur la défensive.

          Puis le pendule de l'Histoire a tourné : ce sont les chrétiens qui sont devenus agressifs et conquérants, par la colonisation et l'anéantissement de l'Empire Ottoman.
          Au début du XX° siècle, les peuples musulmans étaient partout asservis par des puissances chrétiennes.
          Grâce en partie à la manne pétrolière, nous assistons depuis 1/2 siècle au réveil de la conscience musulmane. Aujourd'hui, l'affrontement islam/chrétienté se rééquilibre au profit des musulmans. Conséquence : le "fait religieux" prend sous nos yeux une place considérable dans les médias des pays occidentaux, qui se voudraient pourtant laïques.
          On entend beaucoup parler de "dialogue inter-religieux", et ce terme vise toujours le dialogue entre monde chrétien et monde musulman.
          Ce dialogue est-il un mythe, un leurre, ou un idéal réalisable ?

II. L'évolution de l'Occident chrétien

          Constitué en théocraties pendant 15 siècles, de 381 à la fin du XIX° siècle (la Révolution française n'est qu'une brève parenthèse), l'Occident a accompli en un siècle une évolution considérable : la séparation des deux sphères, civile et religieuse, s'est imposée partout - on l'appelle laïcité. Elle s'accompagne d'un déclin des Églises historiques, qui adoptent une position de refus sur la "modernité". A des degrés divers, selon qu'il s'agit des Églises orthodoxes (toujours liées au pouvoir), catholique (crispée sur ses dogmes) ou protestantes (plus ouvertes, mais en position de faiblesse face aux divers "renouveaux" évangéliques).
          Ce déclin, qui marque la fin d'un monde dominé par elles, les Églises historiques se montrent incapables de l'enrayer. Sociologiquement, il apparît spectaculaire et irrémédiable. Mais un phénomène plus discret a miné profondément l'establishement ecclésial : ce sont les progrès de l'exégèse.
          Initiée au XIX° siècle par les protestants (alors seuls libres de penser et de travailler), l'exégèse historico-critique a été condamnée par l'Église catholique jusqu'en 1943. Contraint par les faits, Pie XII (encyclique Divino afflante spiritu) a fini par en accepter le principe, et par l'autoriser aux catholiques.
          Depuis, la Bible est étudiée comme n'importe quel autre texte ancien. Quelques chercheurs catholiques, peu connus du public, sont à la pointe de cette recherche. On redécouvre que Jésus était juif, que son enseignement était celui d'un juif et non d'un chrétien. On apprend à distinguer ce qui vient de lui, et ce qui a été rajouté dans les Évangiles par ses héritiers autoproclamés, pour des raisons qui tiennent plus de la politique que de l'Esprit-Saint. Le visage de Jésus, et son enseignement, sortent peu à peu de l'ombre des dogmes.
           Je vois dans ce travail en cours l'espoir d'un Occident démoralisé par la perte de ses repères ancestraux.
          Le même travail a été fait pour l'Ancien Testament. On sait distinguer ce qui tient à l'époque - les appels à la violence, notamment - et ce qui est le message profond des Prophètes du judaïsme, Prophètes dont Jésus se veut explicitement le continuateur : "Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir"

          La Bible avait pu servir à St Bernard pour écrire la Règle des Templiers : "Sache, écrit-il aux moines-soldats, que si tu tues, c'est pour le Christ. Et si tu es tué, c'est pour Dieu". Aujourd'hui, plus aucun chrétien, même peu cultivé, ne tiendrait ce langage.
          Sauf peut-être quelques-uns de nos intégristes : hélas, ils ont fait souche aux USA, où certains évangélistes reprennent à peu près cette idéologie meurtrière d'un djihad chrétien.
          Ayant appris à lire la Bible, nous sommes en paix avec nous-mêmes et prêts à entamer un dialogue avec d'autres, qui se réclament eux aussi du Dieu d'Abraham.
          Du moins, c'est ce qu'affirme la pensée politiquement correcte diffusée par nos médias : c'est le dialogue inter-religieux dont nous rêvons avec l'islam.

III. Les musulmans : bulletin de santé

          Ce travail fondamental sur nos textes sacrés, tout ce qui fait autorité dans l'islam l'interdit aux musulmans. Il y a un dogme absolu, intangible, fondateur : le Coran existe par lui-même, au ciel. Ce Coran céleste, il a été dicté par l'ange Gabriel à un Muhammad inculte, qui écrivait sans comprendre. Le Coran est ainsi, grammaticalement, la pensée même de Dieu. Ce n'est pas une pensée humaine : c'est LA parole de Dieu, exprimée dans la seule langue capable de la transmettre, l'arabe.
          Il est donc inconcevable - et interdit - d'appliquer au texte du Coran les méthodes de l'exégèse historico-critique. Que ce texte, comme n'importe quel autre, reflète l'évolution d'un homme (son auteur) dans un milieu donné, à une époque donnée. Qu'il ait été retouché par la suite. Que sa compréhension soit rendue difficile, voire impossible, par une tradition (Hadits et Sunna) qui s'en est servie pour établir, puis conforter le pouvoir de Califes et de royaumes arabes - un musulman qui affirme cela est passible de mort.
          En France, les Nouveaux Penseurs de l'islam s'arrêtent tous au seuil de cette frontière infranchissable : la nature du Coran - et par conséquent, la personne du Prophète.

          Pendant des siècles, les chrétiens eux aussi ont cru que la Bible avait été dictée par Dieu à Moïse, seul auteur du Pentateuque. On sait maintenant qu'il n'en est rien. Eh bien ! Ce travail (qui fut pour nous long et douloureux), les musulmans ne l'ont pas encore commencé.
          Quelques chercheurs français s'y sont attelés : le P. Gabriel Théry ou le fr. Bruno Bonnet-Aymard (tous deux intégristes catholiques, ce qui ne retire rien à l'intérêt de leurs travaux). Et plus récemment M. Marie-Édouard Gallez. J'ai longuement travaillé et retravaillé leurs ouvrages, confidentiels et difficiles à trouver. Le résultat est à la fois stupéfiant, et riche d'un immense espoir.

IV. Vous avez dit "dialogue" ?

         Stupéfiant, parce qu'il montre la distance qu'il y a entre la légende musulmane et la réalité du texte. La même distance, tout compte fait, qu'il y avait entre la vieille idéologie chrétienne et la réalité de l'Ancien Testament ou des Évangiles.
          Riche d'espoir, parce qu'il permet - enfin - de faire le tri dans les paroles du Coran. Et parce qu'on découvre que l'auteur a été un arabe converti au judaïsme rabbinique du VII° siècle, avant de rencontrer des hérétiques du christianisme (les nazoréens, souvent cités dans le Coran). Que dans le Coran se mélangent les eaux de ce judaïsme et de ce christianisme particuliers et marginaux. Que la violence, et l'appel à la violence, qui parcourent tout le texte viennent à la fois de ses sources juives rabbiniques, et du tempérament d'un homme, son auteur.
          Entreprendre l'éxégèse historico-critique du Coran, ce serait trouver le chemin d'un véritable dialogue entre juifs, musulmans et chrétiens. Ce serait faire la part des choses, comme nous avons su le faire pour l'Ancien Testament, comme on est en train de le faire (bien discrètement !) pour les Évangiles.

          Tant que ce travail ne sera pas entrepris ouvertement et publiquement, il n'y aura pas de dialogue possible entre islam et christianisme, entre monde musulman et Occident. On se contentera de discourir gravement sur le port du voile, l'application de la Cha'aria, la communauté de foi au même Dieu - mais... est-ce bien le même ?
          Faute de vrai dialogue, on se repliera sur la tolérance.
          On tolère ce qu'on ne peut pas éviter. On tolère des enfants turbulents, une rage de dents, des voisins incivils, l'énergie nucléaire, que sais-je... On tolère, mais on n'accepte pas profondément ce qu'on tolère. On supporte l'insupportable.
          Quand on tolère, on "fait avec", on s'en accomode tant bien que mal, pour éviter l'affrontement.
          La tolérance n'est pas le dialogue. La tolérance, c'est l'aveu de l'échec du dialogue.

          Pour que naisse un dialogue inter-religieux avec les musulmans, il faudra qu'ils s'engagent dans le long chemin qui fut celui des chrétiens vis-à-vis de leur propre "révélation"


          I have a dream ! Que des chrétiens (qui auraient vraiment digéré leur mutation) s'assoient à côté de musulmans. Qu'ils leur disent combien ce fut difficile pour eux, mais aussi immensément profitable. Quelle paix profonde provoque la redécouverte du visage de ceux qui ont transmis des textes, devenus sacrés. Et qu'aucun texte n'est "sacré" : tout texte "sacré" n'a qu'une mission : nous conduire à Celui qui est au-delà des mots.
          I have a dream ! En verrai-je le commencement, avant de mourir ?

                                     M.B., 1° mai 2008
par Michel Benoit publié dans : ISLAM, JUDAISME, CHRISTIANISME communauté : Religions en toute liberté
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Vendredi 4 avril 2008
          En répondant à ma première lettre (publiée dans ce blog) tu t'es abritée derrière des mots, ceux que tu manipules depuis ton enfance, ceux par lesquels tu as toujours dit ta foi avant de la perdre. La question de la foi, c'est donc bien celle des mots de la foi : permets-moi d'y revenir un instant.

L'INTELLIGENCE ET L'EXPÉRIENCE

          Au cours des siècles, la théologie chrétienne occidentale a mené un effort obstiné, gigantesque, pour comprendre la nature de Dieu. Effort que résume un aphorisme attribué à saint Anselme : crede, ut intelligas ; intellige, ut credas. Crois d'abord, afin que ta raison puisse éclairer ta foi ; comprends ce que tu crois, afin de mieux croire.

          Quel que soit le point de vue, l'intelligence était au coeur de l'acte de foi : et par intelligence, on entendait l'intelligence scientifique, l'usage de la raison codifiée par
Aristote. Comme c'est elle qui a assuré le succès de la civilisation occidentale et de sa technologie, on n'a jamais cessé de tout miser sur cette intelligence dite conceptuelle, c'est-à-dire basée sur des mots.
          Puis, les mots s'avérant trop opaques, on a fait appel à des symboles abstraits : les mathématiques sont un langage sans mots, mais c'est toujours un langage.
          Certains prétendaient pourtant parvenir à une expérience de Dieu au-delà des mots : une expérience directe, qu'aucun mot ne pouvait décrire de façon satisfaisante. On les appelle les mystiques, et les appareils d'Église les ont toujours considérés avec méfiance, voire condamnés.
          Le conflit entre l'intelligence et l'expérience est aussi ancien que l'humanité : il est transversal, on le retrouve dans toutes les religions.

SIDDHARTHA ET L'MPUISSANCE DES MOTS

          Le Bouddha Siddhartha est le premier à avoir abordé cette question, il l'a fait de façon définitive.
          Ses disciples lui demandaient sans cesse : "Mais en quoi consiste le Nirvâna, cet aboutissement de toute l'existence humaine ? " Siddhartha refuse de répondre, parce que - dit-il - le langage humain est trop pauvre pour pouvoir exprimer ce genre de réalité. Notre langage a été créé et utilisé par la masse des êtres humains pour exprimer des choses et des idées qu'éprouvent leurs sens et leurs esprits. Tout ce qui n'est pas du domaine des apparences échappe au pouvoir des mots.
          Et Siddhartha utilise une parabole : "La tortue dit à son ami le poisson qu'elle venait de faire une promenade sur la terre ferme. "Bien entendu, répond le poisson, tu veux dire que tu y as nagé !" La tortue essaya d'expliquer qu'on ne peut pas nager sur la terre ferme, qu'elle est solide et qu'il faut y marcher. Mais le poisson ne pouvait comprendre pareille chose : "Le monde est liquide, disait-il, on ne peut qu'y nager, il n'existe pas de "terre ferme", ces mots n'ont aucun sens"
          Et quand ses disciples le pressent de questions sur la nature de l'invisible, Siddhartha, toujours incapable de dire ce qu'il est, se contente de dire ce qu'il n'est pas.
          Les théologiens chrétiens d'Orient ont développé cette intuition, c'est ce qu'on appelle la théologie apophatique. Elle consiste à accumuler les images, pour dire ce que Dieu n'est pas. Puisqu'aucun mot ne peut dire ce qu'il est, on déploie autour de lui une sorte d'écran de fumée de mots négatifs, pour essayer de discerner ses contours par un jeu d'ombres.

L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

          Le judaïsme dans lequel Jésus a été éduqué avait complètement oublié l'enseignement du "petit ruisseau prophétique", né de la rencontre entre Moïse et le buisson ardent. Les pharisiens de son temps passaient leurs journées à chercher des mots pour exprimer Dieu, et pour tracer, avec des précisions de cartographes, les plans du chemin qui mène à lui.
          Dans les Évangiles, on voit à deux reprises un homme riche et un théologien poser la question à Jésus : "Que dois-je faire pour expérimenter Dieu ? ". Jésus sait qu'ils sont juifs, il connaît son monde. Sa première réponse : "Tu es juif ? Alors, quels sont les mots de la loi juive ? " Et quand on lui a récité les mots de la foi, il répond : "Eh bien, conforme-toi à ces mots !"
          Mais l'un et l'autre interlocuteur ne se contente pas de cette réponse : "Tout cela je l'ai déjà fait, objectent-ils, et je n'en suis pas satisfait"
          Alors on voit Jésus s'arrêter, les scruter de son regard. Et le dialogue prend soudain une intensité nouvelle : : "Si tu veux aller plus loin, dit-il, laisse tout - et suis-moi"

1- "Laisse tout" : l'abandon de toutes choses - les certitudes, les repères mentaux, les habitudes verbales - c'est l'entrée dans le rien, l'anatta dont Siddhartha fait la condition de l'Éveil, en même temps que la marque de sa réalisation.

2- "Et suis-moi" : Mais Jésus va plus loin que Siddartha. Le "rien" n'est pas pour lui un aboutissement. C'est la condition d'une nouvelle étape, en même temps que sa conséquence : c'est un saut dans l'inconnu. Car une personne humaine, ce n'est pas un programme défini d'avance. C'est un mystère en perpétuelle évolution, qu'on n'a jamais fini de découvrir. Suivre une personne, c'est s'engager dans le mouvement. C'est faire passer l'expérience de la rencontre avant le respect d'un programme écrit.
          Personne n'a si clairement exprimé à la fois l'absolue nécessité de dépasser les mots de la foi ("laisse tout"), et la nécessité d'être guidé, accompagné dans l'au-delà des mots. La fidélité à la personne de Jésus offre, dans ce domaine de l'invisible où tout est possible, une incomparable sécurité.
          Et c'est pourquoi, avec quelques autres, je m'obstine à chercher la réalité du "Jésus historique" derrière le mythe du Christ.

           Maintenant tu me diras que pour te dire cela, j'ai aligné pas mal de mots. Et tu as raison : je me tais donc.

                                    M.B., 4 avril 2008
par Michel Benoit publié dans : LA FOI EN QUESTION communauté : Religions en toute liberté
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Dimanche 16 mars 2008


      Le monde est en feu, ô moines !, s'exclamait un jour le Bouddha Siddhartha. Cinq siècles après lui, et dans un tout autre contexte, le Bouddha Jésus soupire : Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je suis impatient de le voir prendre !
      
L'impatience dont font preuve les Éveillés est une constante : ils ont vu, ou ils voient. Ils souffrent des pesanteurs de ceux qui ne "voient" pas, qui ne veulent pas "voir". Parfois, ils se taisent : le plus souvent, ils meurent d'impatience.

       Notre situation est particulière.
       Nous avons créé un tintamarre médiatique qui accentue notre surdité. Depuis les faux-plafonds dorés, sur les tapis rouges, des paillettes tombent en pluie sur les pipol et ensevelissent les prophètes. Comme un taureau dans l'arène, nous sommes étourdis par les muletas des faiseurs de spectacle. Et nous ne savons plus où donner de la tête.

       Quelques uns prennent la peine de s'asseoir. Nul ne sait si ce sont des Éveillés, mais ils vivent à contre-courant. Au milieu d'informations qui n'ont jamais aussi été aussi abondantes, d'idéologies aussi réaffirmées, ils tentent de faire le tri. D'apercevoir quelques grands axes directeurs. Ils creusent, patiemment, l'une ou l'autre question centrale. Ce sont des économistes, des défenseurs de l'environnement, des chercheurs en sociologie, en politique, en biologie, en physique, en histoire, en exégèse.
       Le plus souvent et sans le savoir, ils se rejoignent dans le souci de la beauté et de la dignité de l'humain.
       Lorsqu'ils font entendre leur voix, c'est au milieu de l'immense vacarme des nouvelles vraies ou fausses, des dogmes anciens ou nouveaux, et des crispations qu'ils suscitent.

       Car tout va très vite, de plus en plus vite. Un monde a disparu sous nos yeux. Nous n'avons plus le temps des nuances, de la réflexion apaisée : il faut crier pour se faire entendre. Nous sommes soumis à des chocs permanents : pour être écouté, il faut choquer.
       Nous vivons dans l'urgence des temps en train de s'accomplir.

       Quelques grands Éveillés du passé ont vécu en des périodes semblables aux nôtres : un monde était en train de mourir sous leurs yeux. Siddhartha, Jésus, Gandhi ou Martin Luther King, ils ont choqué : devant l'urgence qu'ils percevaient, le temps des précautions verbales leur a semblé révolu.
     Le monde est en feu ! Malheur à vous, pharisiens ! Quit India now ! I have a dream ! : ils n'ont pas pris de gants.

       Qu'ils soient grands ou petits, on reproche aux bousculeurs de l'ordre établi leur véhémence, ce côté un peu abrupt, leur manque de "rondeur", leurs impatiences.

       J'envie Socrate, dont la légende dit qu'il a longtemps partagé sa méditation tranquille à l'ombre d'un pin parasol, entouré de quelques auditeurs avertis dont les questions mesurées l'aidaient à formuler sa pensée, tout en l'enrichissant au rythme paisible des jours.
       Par la profondeur irénique de sa recherche, il voulait échapper à l'urgence : il a quand même dû se suicider.

                                        M.B., 16 mars 2008

par Michel Benoit publié dans : CHRONIQUES INTEMPESTIVES communauté : Religions en toute liberté
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Dimanche 16 mars 2008
 Conférence donnée à l' Université Pour Tous de Chantilly le 15 mars 2008 (résumé)

 

Vous présenter, en 50 minutes, la personne et la pensée du Bouddha Siddhartha, c'est un pari perdu d'avance. Nous allons donc entr'ouvrir quelques portes, sans en franchir aucune : si seulement j'ai pu aiguiser votre appétit, c'est un pari gagné.
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1- Introduction : Siddhartha et les bouddhismes 
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            -a- Siddhartha Gautama est un personnage historique, le fils d'un chef du clan des Sakhya, situé à la frontière sud de l'actuel Népal. Il quitte son palais à l'âge de 29 ans, fait l'expérience de l'Éveil, puis circule et enseigne pendant 40 ans dans la moyenne vallée du Gange. Il meurt au début du V° siècle B.C., mais son enseignement ne sera mis par écrit que 4 siècles plus tard : comment peut-on se fier à des textes si tard venus ?

            -b- La tradition orale : En Inde à cette époque, l'écriture est réservée aux rois. Rien n'est écrit, tout se transmet de mémoire. Sachant cela, les maîtres anciens faisaientt tous appel à des  procédés mnémotechniques : Siddhartha utilise la méthode d'énumération numérique, et (comme Jésus) il fait grand usage des paraboles.
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            C'est pourquoi les Discours du Bouddha (qui sont souvent des dialogues) commencent tous par la formule "Voici ce que j'ai entendu". Le bouddhisme Theravada ne reconnaît qu'eux. Dès la fin du I° siècle A.C. va se développer à partir de ces discours une immense tradition écrite, le Mahayana. Et de là, vont naître le Bouddhisme Ch'an en Chine, le Zen au Japon, et enfin, au VIII° siècle A.C.  le Vajrayana ou bouddhisme tibétain.

Comme le christianisme, Le bouddhisme actuel se présente donc sous des formes très diverses. Toutes ces formes ont un point en commun : la pratique de la méditation. En Occident, on ne connaît guère que le bouddhisme tibétain, né pourtant 13 siècles après Siddhartha : c'est un mélange de Mahayana et de chamanisme tibétain primitif, le Bhön.

Le Vajrayana tibétain est une véritable religion, avec ses dieux et ses démons. Il est très attaché aux rites (Pujas), aux textes sacrés, au culte du Gourou. Et pourtant, la dernière consigne donnée par Siddhartha à ses disciples était sans équivoque : "N'oubliez jamais ceci : il n'y a ni maîtres (clergé), ni rites, ni textes sacrés. Il n'y a que ce dont tu fais l'expérience par toi-même".

Je vous parlerai ici du bouddhisme Théravada, le plus ancien et le plus proche de Siddhartha. 24 volumes in-4°… parmi lesquels le Digha Nikâya, remarquablement traduit en anglais par Maurice Walshe.
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Proposer une conférence sur "l'Homme et sa destinée", c'est un peu faire violence à Siddhartha. Car lui, une seule chose l'intéresse : c'est la souffrance, et la façon d'échapper à sa mainmise sur l'humanité. Quand il rencontre pour la première fois la souffrance, à peine sorti de son palais, il prend brutalement conscience qu'il existe un cycle infernal : chaque souffrance génère d'autres souffrances, à l'infini. Cette roue des souffrances humaines, qui tourne sans fin, il décide de l'arrêter et de lui substituer la roue du Dharma, son enseignement qui permet d'échapper à la souffrance.

S'il est très érudit, Siddartha est donc avant tout un praticien : une seule chose l'intéresse, interrompre le cycle perpétuel de la souffrance en s'attaquant à ses racines. Et parvenir enfin à l'Éveil - le Nirvâna - qui mettra fin, définitivement, à ce cycle. Sa conception novatrice de l'être humain et de sa place dans l'univers ne sont que des conséquences : Siddhartha n'est pas d'abord un philosophe, mais un homme totalement investi par la compassion, au spectacle désolant des infinies souffrances humaines. 
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2. La structure de l'Univers 
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            Un jour, Siddhartha était assis sous un arbre. Il vit que l'arbre était en fleurs, et dit :

"La fleur donne un fruit, le fruit donne l'arbre, et l'arbre donne la fleur. Rien ne commence, et rien ne finit : tout se transforme, tout est donc impermanent".

Vous avez là, en une phrase, la clé du bouddhisme.

            L'univers qu'il décrit est donc constitué d'une trentaine de niveaux successifs, qu'il faut parcourir en se transformant, pour parvenir à l'Éveil (Schéma 1). Tout en bas de l'échelle il y a les enfers, peuplés de démons. Puis, le monde des animaux. Juste au-dessus, celui des humains. Et ensuite, une succession d'êtres de plus en plus… "spirituels, immatériels ou purifiés" - aucun de ces mots n'est adapté. En s'élevant de l'inférieur au plus élevé, on passe du monde des désirs sensuels au monde des formes, puis enfin au monde sans formes, habité par ceux qui se rapprochent le plus de l'Éveil, le Nirvâna.

Où qu'on se situe dans cette échelle, on peut parvenir directement au Nirvâna.
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            Quelques remarques :

-a- Ses disciples n'arrêtaient pas de demander à Siddartha : "Maître, que se passera-t-il une fois qu'on aura franchi l'étape du Nirvâna ? Comment l'Éveillé vivra-t-il après sa mort ?"  La réponse de Siddartha était toujours la même : "A quoi vous servirait-il de savoir ce qui se passe après l'Éveil ?  Ce sont là des questions oiseuses, une jungle de spéculations stériles, dans lesquelles on se perd…" Et il ajoute avec humour : "Je ne suis pas sans avoir une petite idée à ce sujet, mais je refuse absolument de vous en parler. Mon ambition n'est pas de vous décrire comment vous vivrez après l'Éveil : mon ambition est de vous y conduire, sans faute, et dès cette vie-ci"

Se conformant à la coutume hindoue, il appelle parfois l'après-Nirvâna le "ciel" :  mais nous n'en saurons pas plus.
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-b- Remarquez qu'on trouve aussi dans le judéo-christianisme une hiérarchie ascendante d'anges, de plus en plus resplendissants, qui relient l'Homme à Dieu : c'est le songe de Jacob. Et des démons, qui viennent le tourmenter : voyez Job, ou Jésus. Cette notion de hiérarchie dans les mondes invisibles n'est pas propre à l'hindo-bouddhisme.
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-c- Entre le moment où il parvient à l'Éveil et sa mort, L'Éveillé peut entrer en contact avec ces anges ou ces démons, et les discours du Théravada en témoignent souvent. Quant à Jésus, rappelons que c'est juste après son Éveil au désert qu'il rencontre le démon, et que des anges viennent le servir. Rien que de très banal dans la cosmologie de Siddhartha.
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-d- Mais l'Éveillé peut aussi "voyager" - en esprit - dans les mondes parallèles. La récente théorie des Cordes suppose l'existence d'univers parallèles au nôtre : bien avant nos physiciens, Siddhartha connaissait leur existence. Il savait aussi que notre univers connaît de longues périodes d'expansion, suivies de périodes de compression : l'expansion de l'univers, et le "Big Crunch" qui suivra, c'est lui qui les a découverts.
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3. Karma et cycle des renaissances :
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            Comment passe-t-on, du monde dans lequel on meurt, à un autre monde ?

C'est-à-dire : que se passe-t-il après la mort ?

Chacun de nous porte un karma, qui est la somme, à l'instant présent, des actions négatives et des actions positives que nous avons accomplies, au cours - à la fois - de cette vie-ci, et de nos vies antérieures. Le karma est la résultante de tout ce que nous avons vécu.

Quand l'être humain vient à mourir, deux possibilités se présentent à lui :
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1) Soit, au moment de sa mort, il n'a pas épuisé les conséquences de ses actions négatives passées : il va alors devoir renaître, pour tenter d'en venir à bout dans une nouvelle vie. Cette renaissance se fera soit dans un monde supérieur (si ses actions positives l'emportent), soit dans un monde inférieur (si ses actions négatives l'y entraînent).

Siddhartha n'emploie jamais le mot réincarnation, qui est une invention de philosophes occidentaux. Souvenez-vous : "Rien ne meurt, tout se transforme". A notre mort, si nous avons encore un contentieux à régler avec nous-mêmes, une nouvelle naissance nous sera offerte pour nous donner la possibilité - ou plutôt la chance - de parvenir, enfin, à l'Éveil.

Pour expliquer ce cycle des renaissances, Siddhartha fait appel à des notions scientifiques complexes. C'est pourquoi, il leur préfère souvent une parabole : "Prenez deux bougies différentes, dit-il, l'une allumée, l'autre éteinte. Allumez la seconde à l'aide de la première : la flamme de la seconde est différente de la première, elle sera plus vive ou moins brillante. Mais sans la première flamme, la seconde ne serait pas".

Sans nos vies précédentes, nous ne serions pas ce que nous sommes. Et pourtant, nous sommes différents, dans cette vie-ci, de ce que nous fûmes auparavant.
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2) Soit, à sa mort, l'être humain est parvenu à l'Éveil : il est déjà dans le monde sans forme, la mort le fait entrer dans ce que - faute de mieux - nous appellerons le "ciel".

 
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            Rien ne meurt : nous ne mourons pas, nous passons d'une forme de vie à une autre, d'un état à l'autre. La compréhension des cycles de renaissances rend inutile l'idée de résurrection, propre au judéo-christianisme, qui a entraîné la théologie et le dogme chrétien dans des impasses aux conséquences redoutables (Schéma 2).

            Puisque la mort n'est qu'un moment parmi d'autres, dans un cycle long et répétitif, Siddhartha n'en parle guère. Mais dans son Dernier Discours, on rapporte ce bref dialogue, quelques jours avant sa mort, entre le Bouddha et le diable :

            - Alors, Éveillé - lui demande le Mara, le diable -, vas-tu enfin cesser de t'opposer à moi par ton enseignement ?

            - Sois sans inquiétude, Mara, répond le Bouddha : l'Éveillé ne va pas tarder à mourir.

            Pourquoi avoir peur d'une étape, la mort, qui fait suite à tant d'autres ? Ce n'est pas la mort que craint Siddhartha, c'est la souffrance - parce qu'elle éloigne de l'Éveil.
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4. Karma et vie morale :
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            Pour Siddhartha il n'y a pas de péché, puisqu'il n'y a pas de Dieu auteur d'une Loi extérieure à l'Homme. Il n'y a pas non plus de grâce, ni de rédemption (rachat de nos péchés par un autre). Chacun de nous est totalement responsable de sa progression vers l'Éveil. Chacune de nos actions - et par "action", il entend nos pensées, nos paroles ou nos actes - est pour lui comme une graine, qui va nécessairement produire un fruit. Ce sont les fruits - les conséquences - de nos actions qui allègent ou qui alourdissent notre karma. Ce que nous sommes aujourd'hui est la conséquence de tout ce que nous avons pensé, avons dit et avons fait dans les moments qui précèdent, comme dans les vies qui précèdent.

            Siddhartha, c'est une morale de l'action. Une morale de la responsabilité humaine, qui empêche de chercher ailleurs qu'en nous-mêmes la source de nos malheurs. Et qui oblige au travail sur soi.

            Ceci est extraordinairement libérant : "Ne t'en prends qu'à toi, et travaille sur toi"
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5. L'Homme microcosme :

 
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Sous son arbre, Siddhartha ramassa une feuille et dit : "L'univers est dans cette feuille, la feuille est en moi et moi je suis dans l'univers"

            Avant les philosophes Grecs, il avait compris que l'être humain est un microcosme : nous, les animaux, les plantes et l'infinité du cosmos sont constitués des mêmes éléments. Au passage, notez que c'est cela qui fonde l'écologie : respecter la planète, respecter les plantes et les animaux, c'est nous respecter nous-mêmes. Les maltraiter, c'est nous maltraiter. Les tuer ou les épuiser, c'est nous suicider ou nous épuiser nous-mêmes.

C'est pourquoi les bouddhistes refusent absolument de tuer un être vivant, fut-ce un vers de terre. Tuer un vivant, ce serait interrompre brutalement son karma. C'est-à-dire l'obliger à trouver, avant terme, une nouvelle naissance - qui eût peut-être été meilleure, si je ne l'avais pas tué.

Pour la même raison, le suicide et l'euthanasie sont inconcevables en bouddhisme : il faut que chacun de nous aille jusqu'au bout de son karma en cours. C'est peut-être dans les dernières minutes de cette vie-ci, même dans l'inconscience du coma, que le mourant pourra franchir la dernière étape qui le séparait de son Éveil.

Il y a, dans l'enseignement du Bouddha, un prodigieux optimisme.
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            Enfin, les cycles de renaissance permettent de comprendre le douloureux mystère de la souffrance innocente. Pourquoi un enfant naît-il handicapé ? Pourquoi, dans une famille défavorisée ? Pourquoi, avec des tares morales ou physiques ? Parce qu'il porte, dans cette nouvelle naissance, le poids de son karma. Il porte en lui le fruit - les conséquences - d'actions négatives accomplies dans ses vies antérieures : personne d'autre que lui n'est responsable. Et cette nouvelle naissance lui est donnée, précisément, pour qu'il ait la chance de pouvoir régler ses comptes avec lui-même, en multipliant les actions positives.

            J'ai travaillé pendant un an auprès de jeunes handicapés mentaux. J'ai été témoin, aussi bien chez eux que chez leurs parents douloureux, des merveilles qu'ils accomplissaient chaque jour pour affronter leur souffrance (leurs actions positives). Ils ont été pour moi des maîtres de vie.
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6. Expérience et méditation :

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            Rappelez-vous : "Il n'y a ni maîtres, ni rites, ni textes sacrés. Il n'y a que ce dont tu fais l'expérience". Siddhartha explique : "Si quelqu'un te fait cadeau d'une pièce d'or, la première chose que tu fais, c'est de la mordre pour vérifier que c'est bien de l'or. Eh bien, toi, fis la même chose avec mon enseignement : vérifie-le en le mettant en pratique, et seulement si tu le trouves efficace, alors... adopte-le"
            La pratique commune à toutes les formes de bouddhismes, c'est la méditation. Je ne vous en parlerai pas : ce n'est pas quelque chose dont on parle, mais dont on doit faire l'ex préience en la pratiquant. C'est une discipline mentale qui n'a rien de religieux, bien qu'un croyant, selon sa croyance, puisse utiliser cette discipline pour s'approcher de la réalité-au-delà-des- apprences à laquelle il aspire.
            En fait, on s'aperçoit que Siddhartha ne parle que de la méditation : toute sa conception de l'homme et de l'univers n'est qu'une conséquence. Entrant dans les plus petits détails, il s'est montré un remarquable maître de la psychologie et de la psychanalyse.
          "Si tu pratiques la méditation pendant sept jours, dit-il, tu peux parvenir à l'Éveil"
            Et ailleurs : "Tout être humain peut se plonger dans la rivière, et se laver entièrement"
            Tout être humain, où qu'il en soit de son parcours.
            Optimisme du Bouddha.
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7. Siddhartha et Jésus :
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            L'indien Siddhartha, le juif Jésus : deux grands Éveillés qui, sur l'essentiel, disent exactement la même chose. Comment s'en étonner ? Je vous renvoie au dialogue que j'ai tenté d'instaurer entre eux dans la deuxième partie de Dieu malgré lui (Robert Laffont, 2001).

L'action et l'enseignement de chacun de ces deux maîtres prennent leur origine dans la rencontre avec ceux qui souffrent. Elle provoque la même attitude : chez Siddhartha, une infinie compassion, chez Jésus une "miséricorde qui vient du fond de ses entrailles".

Chacun est porteur d'une doctrine, exigeante, de la responsabilité personnelle.

Chacun s'est éloigné des rites, des clergés et des textes sacrés de son temps.

 A Siddhartha, il n'a manqué qu'une seule chose : d'avoir pu connaître, comme Jésus, le Dieu de Moïse.

            Mais l'Éveil dont ils ont fait l'expérience, chacun dans sa culture propre, est le même.

            Cet Éveil, nous n'y échapperons pas.

Rappelez-vous qu'il n'est jamais trop tard.

Jamais.

                                                                                                                                                                 

 

 

                               Quelques suggestions de lecture :

 

1) Michel Benoît, Dieu malgré lui, Robert Laffont, 2001 (la seconde partie, Un Bouddha juif)

            Lecture facile.

2) Walpola Rahula, L'enseignement du Bouddha, Seuil, coll. Point-Sagesse

Ouvrage court mais très "trapu".

3) Les traductions françaises de Mohân  Vijayaratna : chez Cerf (Sermons du   Bouddha, Le Bouddha et ses disciples), chez Lis (Le dernier voyage du Bouddha) : agréable.

4) En anglais : Maurice Walshe, Thus I have heard, a new translation of the Digha Nikâya, Wisdom Publications, London, 1987 : un fondamental.

par Michel Benoit publié dans : ISLAM, JUDAISME, CHRISTIANISME communauté : Religions en toute liberté
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