L'étude des révolutions scientifiques permet de mieux poser une question brûlante : les religions peuvent-elles évoluer ?

          Je m'appuie sur l'historien des sciences Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983). Il analyse la façon dont un système de pensée, devenu principe général d'explication du monde, évolue dans le temps.



I. LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES


          1- Au cours des siècles, certains systèmes de pensée ont recueilli le consensus des sociétés, de leurs autorités et de leurs communautés intellectuelles (savants). Devenu indiscutable, ce système était à la base de la conception du monde, il fondait les lois, la morale et la religion de la société.
          Exemple : la cosmologie de Ptolémée. Elle n'a jamais été remise en cause jusqu'à Copernic et Galilée, devenue d'autant plus intouchable qu'elle fournissait sa grille de lecture à la Bible. Le soleil et les planètes tournant autour de la terre, l'homme était considéré comme le centre de l'univers : au point qu'il fallait que Dieu devienne homme, pour pouvoir sauver sa création. A partir de là, tous les dogmes chrétiens s'enchaînaient les uns aux autres.

          2- Il arrive que quelques chercheurs s'aperçoivent que des phénomènes nouveaux apparaissent, ou plutôt qu'on ne les avait jamais détectés ni pris en compte, et qu'ils semblent ne pas s'accorder avec le système de pensée devenu officiel. Ils "prennent conscience d'une anomalie, c'est-à-dire que la nature, d'une manière ou d'une autre, contredit" le système de pensée (Kuhn p. 83).

          3- Quand cela se produit, rien ne se passe. La nouvelle prise de conscience ne remet pas tout de suite en cause le système de pensée : on essaye seulement de l'adapter, afin d'intégrer la nouveauté. On améliore des détails pour le préserver, pour ne pas qu'il disparaisse, et souvent on y réussit - pendant un certain temps.
          Autrement dit, la communauté des intellectuels - dépendante du pouvoir politique et de la pression sociale - se mobilise pour maintenir ce qui a si bien marché jusqu'alors. Les officiels (y compris les intellectuels) ont horreur des ruptures brutales, leur pente naturelle est le conservatisme : l' intelligentsia préserve sa position honorifique et le pouvoir qui l'accompagne. Quant aux gens du peuple, ils n'ont d'autre choix que de les suivre, ce qu'ils font d'autant plus volontiers qu'eux-mêmes craignent aussi l'aventure : une rupture de l'ordre du monde conventionnel, dont ils ne peuvent comprendre ni les tenants ni les aboutissants, leur paraît toujours aventureuse.

          4- Après beaucoup de temps, et de nombreux replâtrages plus ou moins réussis, les incohérences s'accumulent au point qu'on en vient à douter du système de pensée traditionnel. La communauté intellectuelle "entre en crise" : les défenseurs acharnés de l'ordre établi s'opposent à ceux qui le mettent en doute.
          "Les crises sont une condition préalable et nécessaire de l'apparition d'un nouveau" système de pensée (id., p. 114).

          5- Aucune sortie de crise n'est possible tant qu'on n'a pas sous la main un nouveau système de pensée, capable de remplacer le précédent.
          Il faut noter que ce nouveau système de pensée peut être fort ancien : ainsi, Aristarque de Samos, au III° siècle avant J.C., soutenait déjà que la terre tournait autour du soleil en même temps que sur elle-même. Cette idée fut qualifiée d' "incroyablement ridicule" par Ptolémée lui-même. Elle n'a pas été adopté à l'époque, d'abord parce qu'elle n'était pas conforme à ce qu'observaient les gens ordinaires (le soleil se lève à droite, se couche à gauche : la terre ne bouge pas). Ensuite, parce qu'elle s'accordait mal avec la mythologie gréco-latine. Et encore plus tard, parce qu'elle n'allait pas dans le sens d'une certaine lecture de la Bible.
          Kuhn remarque qu'un nouveau système de pensée chemine toujours lentement, à partir de "quelques premiers adhérents" : on n'assiste jamais à une "conversion du groupe en bloc" (id., p. 217).

          6- Pendant longtemps, ces "premiers adhérents" cherchent en vain à convaincre leurs collègues, ils sont en butte aux persécutions des autorités (Galilée).
          Un jour, le nouveau système de pensée finit quand même par s'imposer : on oublie alors totalement le précédent, et on réécrit l'histoire en présentant le nouveau modèle comme s'il s'inscrivait tout naturellement dans une suite logique de développement. "Une fois réécrits, les manuels déguisent inévitablement non seulement le rôle, mais l'existence même des révolutions qui sont à leur origine" (id., p. 191).

          L'Histoire est toujours réécrite pour masquer la mémoire des crises. Les sociétés ayant peur des révolutions, on cache d'abord le caractère révolutionnaire du nouveau système de pensée, puis on oublie de quelle crise il est né.



II. L'ÉCRITURE DE LA BIBLE


          La Bible est née de ces crises successives.
          Ainsi, la réforme de Josias une fois accomplie, on va réécrire l'Histoire pour laisser à entendre que les juifs ont été monothéistes depuis leurs origines : il faut une étude attentive des textes pour s'apercevoir que l'idée d'un Dieu unique a cheminé lentement en Israël, et ne s'est imposée que vers le IV° siècle avant J.C. Les auteurs de livres bibliques font tout leur possible pour nous faire croire qu'elle a été révélée dix siècles plus tôt, à Abraham.

          Ainsi de la séparation d'avec le judaïsme d'où est né le christianisme : nous devons à la hargne de Paul contre ses "collègues" apôtres le témoignage directe de l'épître aux Galates, sans lequel le compte-rendu des Actes donnerait l'impression que la transition du judaïsme au christianisme s'est faite tout naturellement, après une discussion courtoise entre frères.

          Ainsi de la transformation de Jésus, fils de Joseph, en Messie ressuscité d'abord, puis en Dieu : à lire les évangiles, on a l'impression que Jean-Baptiste, puis Jésus lui-même, ont proclamé son statut extra-humain dès les origines, comme une révélation immédiate. Alors que cette transformation a été lente, progressive, et s'est heurtée à des résistances farouches qui ont failli mener l'Empire romain à la guerre civile (Arius).



III. LE CHRISTIANISME PEUT-IL ÉVOLUER ?


          Relevons les points communs avec l'évolution des systèmes de pensée scientifiques.
          Comme on l'a vu, le judaïsme et le christianisme sont nés à la suite de révolutions : l'ancien système de pensée a été remis en cause, une nouvelle doctrine est apparue. Des théologiens ont introduit dans les textes une réécriture du passé, ils ont transformé la révolution en Révélation. Le nouveau système de pensée (monothéisme, divinité du Christ) s'est imposé comme une vérité qui remontait aux origines : il était révélé par Dieu, donc intouchable - c'était un dogme.

          Pourtant, l'Incarnation a été très tôt contestée par une élite (Arius, Eutychès, etc.) qui a tenté de convaincre ses "collègues". En vain : ce dogme était fondateur d'un ordre du monde défendu par les autorités, religieuses autant que laïques - unies dans le combat pour la préservation de ce qui est.
          Née au XX° siècle, la recherche sur le Jésus historique met pourtant en lumière des "anomalies" flagrantes : il apparaît que Jésus n'a jamais prétendu être un Dieu, que sa divinité a été inventée à la fin du I° siècle, selon un processus et pour des raisons que les chercheurs mettent en évidence.


          Pour qu'un système de pensée change, il faut premièrement qu'il y ait crise, et deuxièmement qu'un nouveau système de pensée soit disponible.

          Aujourd'hui, il y a bien crise du christianisme. Le Concile Vatican II a tenté de remédier à cette crise par des replâtrages d'ordre liturgique et disciplinaire, sans s'attaquer au cœur du problème : un édifice dogmatique qui ne correspond plus ni à notre connaissance du monde, ni à notre connaissance des évangiles.
          La crise demeure et s'amplifie donc, et quand on voit que même les replâtrages de Vatican II sont remis en cause, on comprend qu'un nouveau système de pensée religieux ne pourra jamais s'imposer pour remplacer l'ancien, le christianisme en crise.

          Pourquoi ? Parce que, à la différence des sciences, la religion est basée sur l'irrationnel. La compréhension des textes sacrés est maintenue telle quelle (malgré les évidences contraires), parce qu'elle satisfait cet irrationnel en le justifiant.

          Si le christianisme était purement rationnel, il pourrait évoluer comme les sciences, par crises donnant naissance à un nouveau système religieux. Mais il touche à ce qu'il y a de plus profond dans l'Homme, sa peur de la mort, son besoin d'échapper à la dure condition humaine en rêvant à sa propre divinisation.

          Je ne crois pas que la redécouverte de la personne de Jésus pourra bientôt transformer le christianisme. C'est pourtant la seule issue possible à la crise actuelle, beaucoup plus profonde qu'on ne croit, tellement profonde que les Églises chrétiennes refusent de la prendre en compte - aujourd'hui comme hier.
          Peut-être n'a-t-on pas encore touché le fond, peut-être, alors, un renouveau sera-t-il envisageable ?


          Pendant longtemps encore, il y aura donc des pionniers, maintenus dans l'ombre, traités par le mépris, l'indifférence ou le dénigrement.

          "Et pourtant, elle tourne !"


                            M.B., 4 juillet 2009

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Publié dans : Coups de coeur


L'actualité porte à réfléchir, et à oser quelques comparaisons.


I. Mort d'un messie


          Certains ont comparé Mickael J. à un extra-terrestre :

          (a) Sorti de rien et de nulle part, il a obtenu un succès planétaire et fait rêver toutes les générations, toutes les races - et sans doute pour longtemps encore.
          (b) Des talents multiples (danseur, chanteur, musicien, parfois poète) ont fait de lui l'un des créateurs les plus marquants de son siècle.
          (c) Il a vécu dans l'enfance perpétuelle, ou plutôt le désir d'enfance, le refus obstiné du passage à l'âge adulte.
          (d) Il avait la fragilité, la vulnérabilité d'un habitant d'une autre planète.
          (e) Possédé par un désir de mort qui s'est manifesté dans son autodestruction, il fait un peu penser à E.T. pointant vers le ciel son doigt tordu et murmurant "Home, home..."
          (f) Il a été mis à mort par sa célébrité, sous les yeux de ses fans qui sont sans doute les premiers responsables de son décès.



          (a) Jésus lui aussi est sorti de nulle part pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain : mais de son vivant, il n'a obtenu aucun succès. Les chroniqueurs officiels (Tacite, Pline, Suétone) font à peine allusion à lui, en s'y trompant d'ailleurs. Même chose ou presque pour Flavius Josèphe, historien juif toujours bien informé.
          C'est assez pour être assurés que Jésus a bien existé, petit trublion insignifiant d'une lointaine province de l'Empire. Mais ces silences témoignent que sa mort est passée inaperçue, n'a mobilisé ni les masses ni les "médias" de son époque.
          Et quand les évangiles disent que "de grandes foules le suivaient", ce n'est qu'une des facettes du mythe qu'ils sont en train de construire : si Jésus avait déplacé de véritables foules, l'autorité romaine serait intervenue, comme elle le fit à la même époque et en Palestine pour plusieurs meneurs d'hommes.

          Ce qui a fait de Jésus une célébrité planétaire (1), c'est - bien après sa mort - sa transformation en Christ ressuscité d'abord, puis en Dieu descendu du ciel.


          (b) Cette transformation eût été impossible si Jésus n'avait pas eu, lui aussi, des talents multiples. Guérisseur : il y en eût d'autres avant, pendant et après lui, mais sa façon de guérir était absolument originale - rien à voir avec (par exemple) un Simon-le-magicien. Pédagogue : là aussi, ils étaient nombreux, mais Jésus est le seul à avoir donné à ses paraboles une perfection telle, qu'elles ont traversé les siècles et font maintenant partie du fond culturel occidental. Charmeur enfin, et qui a su faire rêver toutes les générations, toutes les races, de tous les temps.


          (c) Jésus est indéniablement un homme adulte et responsable. Mais il y a chez lui des comportements adolescents : fuite de sa famille, refus de la société telle qu'elle est, contestation des ordres établis. On peut parler pour lui de désir d'enfance (il les attire, les cite en exemple), mais la source et la finalité de ce désir n'a rien à voir avec celui de Mickael J. : il s'enracine dans l'un des courants du mouvement prophétique juif, minoritaire mais auquel il a donné un relief particulier, en faisant l'axe principal de son enseignement.


          (d) Sa fragilité est grande, mais elle ne provient pas d'un déséquilibre intérieur ou de la personnalité. Au contraire, elle est la conséquence d'une très grande force de caractère, qui le rend vulnérable face aux pouvoirs établis et aux conformismes socioreligieux. Vulnérable, donc touchant : on s'identifie facilement à lui, comme à l'idole du Pop.


          (e) Il a vu venir sa mort, bien avant son entourage, et il l'a froidement annoncée. Puis, non seulement il n'a rien fait pour s'y soustraire, mais il s'est jeté volontairement dans la gueule des loups juifs et romain. Pourtant ce n'est pas un désir de mort, une autodestruction. Il a eu peur de la mort, et s'il va vers elle (la provoquant presque) c'est par une fidélité absolue à sa vocation de prophète juif.
          Mort devenue inéluctable par sa faute, mais en aucun cas désir morbide. Choisir de ne pas se soustraire à son destin, c'est tout autre chose que de se laisser mourir.


          (f) Michael J. a été tué par l'énorme pression de la foule des fans, qui voulaient qu'il reste le mythe dont ils avaient besoin - au mépris de l'homme qu'il était.
          Les "foules" juives et ses disciples (étaient-ils des fans ?) ont abandonné Jésus dès son arrestation. C'est la construction progressive du mythe de l'homme-Dieu qui a tué Jésus, pour faire de lui la troisième personne de la divine trinité.
          Le meurtre obéit au même schéma (préserver ou construire un mythe), mais dans le cas de Jésus il a eu lieu bien après sa mort physique. Ce n'est pas lui qu'on a tué, mais sa mémoire.




II. La nature a horreur du vide


          Ce qui est fascinant dans le cas de Mickael J., comme d'Elvis Prestley, c'est la dimension religieuse du culte (le mot est juste) qu'ils suscitent.
          Pour Elvis, Graceland (le "pays de la grâce") est devenu un lieu de pèlerinage toujours très fréquenté, avec vente d'images pieuses, d'icônes, de statues du demi-dieu. Nul doute que Neverland (le "pays du jamais adulte") deviendra le Lourdes des fans transformés en croyants d'une religion nouvelle.

          Pourquoi ? Parce que ces deux demi-dieux ont fait danser l'humanité sur leur musique.          
          Jésus aussi a voulu faire danser l'humanité : "J'ai joué de la flûte sur la place du marché, dit-il, et vous n'avez pas voulu danser". Sa musique à lui n'a pas pu toucher les foules auxquelles elle était destinée : on ne lui en a pas laissé le temps. Le Christ n'a jamais fait danser personne, on l'affiche sanguinolent dans toutes les églises.

          Mickael est allé plus loin qu'Elvis : il y a quelques années, pour un concert humanitaire, il a créé la chanson We are the world (nous sommes l'humanité - chaque homme ou femme souffrant, c'est nous). Ce slogan, qui sonne comme le Yes we can du candidat Obama, fait de Mickael J. plus qu'un musicien, plus qu'un danseur : un prophète.
          Jésus (s'opposant par là aux Esséniens dont certains de ses disciples étaient proches) a dit exactement la même chose : le malade, l'opprimé, le souffrant, le prisonnier, c'est moi - c'est nous.

          Dans les rues et sur les places de San Francisco, Paris, Tokyo ou Pékin, on a vu des foules recueillies chantant We are the world. Des blacks, des blancs, des jaunes, riches ou pauvres, lettrés ou ignares, tous unis par le rêve que leur a offert celui qu'ils ont déjà un peu divinisé.


          Pourquoi le christianisme ne fait-il plus rêver que d'infimes minorités (est-on sûr qu'elles rêvent, ou accomplissent leur devoir religieux ?), pourquoi ne fait-il plus chanter personne, pourquoi n'est-il pas un lien qui unifie tous les humains (au contraire, il a toujours été cause de divisions) ?
          Pourquoi faut-il que ce soient deux noirs américains qui ouvrent grandes les portes du rêve qui fait vivre, donne l'énergie d'aller de l'avant ?


          La nature (humaine) a horreur du vide. Jésus, le fils de Joseph a été "vidé" de la scène du monde par ceux qui en ont fait un mythe. Et depuis, "comme des brebis sans berger", les humains se tournent vers qui ils peuvent.

          Jésus nous dira peut-être : "Qu'avez-vous fait de moi ?"



                                         M.B., 28 juin 2009


(1) Ou plus précisément : européenne. La Chine n'entend parler du Christ qu'au XV° siècle, l 'Amérique au XVI°, l'Afrique noire au XIX°.

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Publié dans : LA FOI EN QUESTION

          Si l'exégète met fin à son dialogue avec le philosophe, c'est qu'apparaît de mieux en mieux son principal écueil : nous ne parlons pas de la même chose, et pour rien au monde je ne voudrais qu'un dia-logein se transforme en cata-logein, une nomenclature d'oppositions.
         
          Pour s'en expliquer, reprenons une comparaison déjà utilisée dans ce blog, celle du christianisme et du communisme (1).
          Marx présentait une idée, à la fois construite et généreuse, celle d'une société bâtie sur l'égalitarisme socio-économique (2). Dès lors que des États ont voulu incarner cette idée dans un système politique, ils se sont transformés en totalitarismes, perversions absolues de l'idée de départ.

          Jésus, l'homme qui enseigna entre l'an 27 et l'an 30 de notre ère - mais qui fit aussi des choix de vie conformes à son enseignement -, n'a jamais fondé de système religieux. En fait, tout son enseignement et ses choix de vie apparaissent comme un rejet du système religieux dans lequel il était né, avait été éduqué, et qui structurait la société juive de son temps.
          Il rejette le culte du Temple, qui était le fondement identitaire des juifs résidant en Palestine comme de ceux de la diaspora. Il rejette le primat de la loi écrite ou orale, spécialité pharisienne, au profit d'une "loi du cœur" qu'il propose, sans rien dire de sa possible mise en œuvre sociale. Il rejette l'action politique, accepte de rendre à l'État ce qui revient à l'État : c'est ainsi qu' il a pu être perçu comme collaborateur par les patriotes juifs de son temps. Mais il rejette aussi toute primauté d'un État quelconque (même de l'autorité fantoche juive de Caïphe), au profit d'un "royaume" sans réalité sociale ou politique. Il rejette la morale commune d'alors, qui voulait qu'une femme adultère fut lapidée : mais la morale qu'il propose paraît, au législateur de son temps, insaisissable.

          Bref, et pour reprendre le vocabulaire d'Alain Badiou (1), Jésus proposait une idée, non pas un système incarné dans une organisation socio-politique. On peut l'appeler une utopie, puisqu'elle n'existe nulle part à l'état de réalité : si Jésus dit que le royaume est déjà présent en lui et dans ses gestes, il l'annonce aussi comme une réalité à venir - et à venir jusqu'à la fin des temps.
          Réalisable au plan individuel, jamais réalisée (irréalisable ?) dans le monde tel qu'il est.


          Ce sont des penseurs géniaux de la 1° et 2° génération chrétienne (Paul de Tarse, ses Églises, le dernier rédacteur de l'évangile selon saint Jean) qui inventent - en invoquant la mémoire de Jésus - une idéologie religieuse (théologique et mystique) et morale, qui va devenir le christianisme. Un système de pensée, seul capable de donner naissance à un système religieux, moral puis très vite politique, que j'ai appelé le "Moyen-christianisme" (cliquez).
         
          A quoi ressemblait l'idée, l'utopie proposée par Jésus ?
          Depuis peu de temps, nous disposons des moyens d'en cerner les contours. Depuis trop peu de temps pour qu'une prise de conscience ait pu naître dans les milieux aussi bien chrétiens que philosophiques.

          La recherche de Luc Ferry, il faut le répéter, est non seulement pointue, respectueuse des données en présence, honnête, cordiale autant qu'intelligente. Mais elle porte sur un système, le Moyen-christianisme en quoi consiste l'idéologie chrétienne telle qu'elle est parvenue jusqu'à nous, et telle qu'il la connaît (mieux que beaucoup d'autres).
          L'exégète ne s'intéresse pas à cette cathédrale systémique, mais à Jésus tel qu'il fut. A cet électron libre, tellement libre qu'il fut très vite éliminé par les systèmes de son temps, le judaïsme et l'Empire romain. Tellement libre, que le système qui se réclame abusivement de lui (le Moyen-christianisme) n'a pu triompher qu'en remisant Jésus au placard.
          Et quel triomphe ! L'Église, Nouvel Israël, remplaçant l'appareil juif contre lequel Jésus s'était élevé. Les États chrétiens remplaçant Rome, et intégrant dans leurs structures (morales et parfois idéologiques) l'essentiel de l'idéologie chrétienne.


          Non, l'exégète et le philosophe ne parlent pas de la même chose. Peuvent-ils dialoguer ? Avec un homme tel que Luc Ferry, tout semble possible. Mais il faudra trouver les passerelles, sémantiques, conceptuelles, symboliques, qui permettent un vrai dialogue entre le juif résolument non-philosophe, non-théologien, et l'orfèvre qui pèse attentivement les idées sur la fragile balance de l'esprit.


                                                M.B., 13 mai 2009

(1) Voir le livre récent du philosophe Alain Badiou sur L'idée communiste.
(2) Dois-je rappeler qu'en matière de philosophie, je ne suis qu'un paysan de la Garonne ?

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Publié dans : LA FOI EN QUESTION

          Un néologisme nous aidera à poursuivre ce dialogue (cliquez) : de même qu'on parle de Moyen-platonisme, je propose la notion de "Moyen-christianisme". Qu'est-ce que cet animal bâtard ?



I. Le "Moyen-christianisme"


          Aux origines du christianisme il n'y avait pas une Église, mais des communautés disséminées, des groupes sectaires éclatés en tendances opposées. A la fin du IV° siècle, et grâce à l'appui décisif du pouvoir impérial, une de ces tendances va l'emporter sur les autres : l'Église est une secte qui a réussi, par exclusions successives et violentes.
          Elle a navigué entre deux périls :


1) Le péril juif

          Paul de Tarse l'écarte dès les années 50, non sans ambiguïté. D'un côté, il souhaitait que la nouvelle religion soit un greffon du judaïsme, mais de l'autre il reconnaissait qu'elle ne pouvait que scandaliser les juifs. Il rêvait d'une originalité dans la continuité : la greffe n'a pas pris, il n'y aura pas continuité. Et l'Église née de ses efforts s'orientera très vite vers un antijudaïsme de plus en plus prononcé.


2) Le péril philosophique 

          Paul en était conscient : pour exister, il devait s'opposer aux philosophies, répandues sous forme de mythes et de religions à mystères, qui imprégnaient la culture de son époque.
          Il a voulu leur tourner le dos, en proposant une "folie" qu'il prétendait plus sage que la sagesse philosophique. Mais il lui fallait penser le christianisme naissant : maîtrisant parfaitement le mode de raisonnement rabbinique, il s'est rendu compte que son Église ne serait jamais universelle, resterait enfermée dans le petit monde juif, s'il ne faisait pas appel, même timidement, au vocabulaire et à quelques notions de philosophie populaire.
          Dans cette brèche se sont engouffré les communautés qu'il a créées, puis les premiers penseurs chrétiens du II° siècle et tous ceux qui leur succèderont.


          Le christianisme est donc un moyen terme, un compromis dans lequel la dimension juive a rapidement été absorbée par un christiano-paganisme, pensé et enseigné dans le langage et avec les outils de la philosophie.
          Après avoir été séduite par Platon et Plotin, l'Église s'est tournée définitivement vers Aristote, dont Thomas d'Aquin a fait l'armature de sa pensée : à l'approche mystagogique du judaïsme (cliquez) , elle a préféré l'approche scientifique d'une philosophie devenue servante de sa théologie.


          Appelons "Moyen-christianisme" le résultat final, tel qu'il est parvenu jusqu'à nous : un choix fait entre judaïsme intuitif et raison, où l'approche philosophique l'a emporté. Un christianisme à la fois nostalgique du mystère évacué par la rigueur de sa pensée, hanté par son incapacité à appréhender raisonnablement ce mystère, et toujours fasciné par lui.
          C'est à ce Moyen-christianisme que s'affronte le philosophe : il peut le faire grâce à la tournure philosophique qu'a pris le christianisme au fil des âges, et qui fournit autant de points d'accroche à la recherche philosophique. Que dans les évangiles certains passages soient restés proches du jaillissement originel (la parole et les gestes du juif Jésus), alors que d'autres portent déjà l'empreinte d'un Moyen-christianisme en formation quand les textes ont pris leur forme écrite, cela n'est pas de son propos.

          Luc Ferry en convient, quand il avoue qu'il "lit les évangiles comme un enfant". Son job de philosophe n'est pas de s'interroger sur la façon dont les évangiles ont été modifiés, dès leur écriture, par une pensée philosophique en formation. Ni de remettre en cause le Moyen-christianisme au travers duquel ces textes ont été lus, compris et interprétés au cours des siècles. Il les prend comme un produit fini, dans leur enrobage séculaire, et les questionne.

          C'est ainsi que pour mettre en lumière l'une des deux grandes révolutions qu'apporte selon lui le christianisme, il s'appuie sur l'épisode de la résurrection de Lazare dans l'évangile selon saint Jean, au chapitre 11.



II. Lazare et la "résurrection" de la chair



          Lorsque l'exégète lit ce texte, il sait qu'il se trouve en présence du compte-rendu d'un témoin oculaire, cas unique dans les quatre évangiles. Il s'aperçoit que le chapitre 11 a été extrait d'un récit primitif, éparpillé dans les chapitres 11 et 12 du texte actuel. Il remet les choses en ordre, et constate que Lazare n'est plus alors le héros central (comme il l'était dans le chapitre 11), mais que l'auteur a d'abord voulu témoigner des circonstances de la condamnation de Jésus par les autorités juives.

          En restituant le récit du témoin oculaire noyé dans l'actuel évangile selon saint Jean, il s'aperçoit que l'auteur était présent lors de trois guérisons, autour desquelles il a structuré son témoignage : la troisième, celle de Lazare, fait suite à celle d'un paralytique (chap. 5) et d'un aveugle-né (chap. 9).
          Nous sommes dans un cycle de guérisons : et pour marquer le caractère indéniable de celle de Lazare, le témoin rapporte qu'il "sent déjà". Quand Luc Ferry conclut que s'il sent, c'est "parce que sa chair est déjà entrée en décomposition", il se fait l'écho du Moyen-christianisme qui a très tôt vu dans cette guérison la résurrection d'un mort - le retour à la vie d'une chair déjà putréfiée.

          Ce n'est pas ce que dit le texte, quand on le compare aux deux guérisons précédentes et quand on relit attentivement le dialogue entre Marthe, la sœur de Lazare, et Jésus. Les limites d'un blog m'obligent à sauter directement aux conclusions de l'analyse : dans l'esprit de l'auteur qui témoigne, il ne s'agit en aucun d'une résurrection de Lazare, mais d'une guérison. Quand Lazare sort du tombeau, ce n'est pas pour entrer dans l'éternité que les juifs attendaient, après à la résurrection "au dernier jour" : c'est pour célébrer sa guérison par un gueuleton, au cours duquel sa sœur Marie répand du parfum sur le héros du jour (Jésus), et auquel une foule de curieux viennent voir Lazare et constater sa guérison.

          Guéri, et non ressuscité : un jour, Lazare guéri devra mourir pour de bon.

          Si l'auteur relève l'odeur dégagée par le malade, c'est pour souligner les pouvoirs de guérisseur de Jésus. Ils étaient nombreux à l'époque, les charlatans qui exerçaient cette activité en Israël : l'auteur souligne que Jésus n'est pas le complice d'un pseudo-malade. Et que cette guérison-là, par son caractère spectaculaire, a été l'événement qui décidera les autorités juives à lancer contre Jésus un mandat d'arrêt, au moment où la fête de Pâque rassemble à Jérusalem des milliers de pèlerins toujours prêts à s'agiter.


          La résurrection du Moyen-christianisme a été inventée par Paul (cliquez) . Pour ce faire, il ne s'est appuyé ni sur la "résurrection" de Lazare, ni sur une autre "résurrection", celle du jeune homme racontée par Luc (7,11) : quand on sait (au dire du témoin oculaire) le remue-ménage causé à Jérusalem par la sortie de Lazare du tombeau, et le rôle déterminant joué par cette guérison dans la condamnation de Jésus, on imagine difficilement que Paul n'en ait jamais entendu parler. Une guérison n'apportait aucune eau à son moulin.

          Cela ne retire rien à la pertinence de l'affirmation de Luc Ferry : "Le message de l'évangile, c'est la résurrection, non seulement des âmes, mais des corps, de la chair". C'est "ce que le Christ nous promet".
          Le Christ (de Paul) : oui.
          Jésus ? L'idée ne pouvait même pas lui venir à l'esprit.

          L'idée d'une résurrection de la chair appartient au Moyen-christianisme. En l'analysant, Luc Ferry confronte philosophie avec philosophie. Quand il y découvre un appel de sens qui secoue certaines impasses philosophiques, c'est avec une joie qu'il sait nous communiquer, et dont il faut lui savoir gré.


          Le Moyen-christianisme s'est construit indépendamment de la personne et du message du juif Jésus. Luc Ferry commençait en montrant que les philosophies sont toujours nées par un processus de laïcisation des religions ambiantes. Peut-on dire que le Moyen-christianisme est, lui aussi, une laïcisation de l'intuition religieuse fulgurante portée par Jésus ? Une trahison (par la pensée raisonnante) de cette intuition, qui nous est connue par les choix de vie de cet homme et par ses paraboles, simples histoires à la portée des enfants ?

          Il convient à un dialogue de ne pas répondre aux questions qu'il pose.


                                          M.B.,  3 mai 2009

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Publié dans : LA FOI EN QUESTION

          Une rencontre avec Luc Ferry sur un plateau TV me donne l'audace de poursuivre (cliquez) ce dialogue avec lui (1). 
         
          Philosophe, "mystique", historien : chacun des trois, à sa façon, se trouve confronté à la même et unique réalité - l'humain, ses multiples expressions dans l'humanité, et l'au-delà des apparences qui les dépasse et les attire.



1) L'approche philosophique
(2)


         
          Le philosophe ouvre ses yeux sur l'aventure humaine, ses protagonistes (nous), et l'immensité du cosmos dans laquelle elle s'inscrit. Il cherche à comprendre : pour cela, il utilise l'outil de sa réflexion. L'intelligence, et son principe de non-contradiction.
          Luc Ferry introduit son propos en remarquant que depuis toujours, la philosophie est née et s'est développée comme une laïcisation des religions ambiantes. Des religions, et tout d'abord des mythes - qui furent la forme primitive et universelle des religions.
          Ainsi, du mythe de l'Odyssée : lorsque Calypso propose à Ulysse de rester auprès d'elle pour acquérir l'immortalité, il choisit plutôt de la quitter pour revenir à Ithaque, son lieu d'harmonie personnelle et cosmique. "Une vie de mortel réussie est préférable à une vie d'immortel ratée". La philosophie grecque s'enracine dans ce mythe.

          Le philosophe veut dépasser le mythe originaire (le voyage d'Ulysse) pour parvenir, grâce à lui, à une compréhension universelle de la destinée humaine - une theoria, objet de science perfectible, comme n'importe quel objet de science.
          La philosophie serait-elle donc, par nature, condamnée à rester à la traîne des religions ? N'étant au mieux (comme le rappelle Luc Ferry) qu'une "servante de la théologie", tolérée par elle pour autant qu'elle se soumet à la seule vraie science, celle de Dieu ? Ou bien devenant, au pire, l'ennemie qu'il faut ignorer puis combattre ? 
           Fils naturel des religions, le philosophe n'évite pas la vielle question (jamais réglée)
des rapports entre la foi et la raison.
           Avec la naïveté du profane, j'aimerais en suggérer une autre : les philosophes - quel que soit le degré d'abstraction de leur réflexion -, ne sont-ils pas, eux aussi, soumis comme nous tous à l'attraction de la pensée mythique ? Fascinés (malgré eux) par l'obscur religieux dont ils se défendent ?
          Le mystère de la destinée humaine et de l'au-delà des apparences, dans sa globalité, n'est-il pas présent à leur subconscient - si ce n'est parfois même à leur conscience ? Et "l'arrogance philosophique" ne serait-elle pas seulement une réaction de défense de la part de ceux qui ne peuvent pas croire (et revendiquent l'autonomie de leur intelligence), en face de ceux qui prétendent posséder, avec la foi, le seul accès possible à une explication cohérente du monde et de nos vies ?


2) L'approche mystagogique


         
          Pardonnez ce mot barbare : je le préfère à "mystique", à cause des relents d'extases et de visions que ce dernier traîne avec lui. Et au mot "spiritualité", accommodé à toutes les sauces (y compris "laïque").
          Le (ou la) mystagogue fait, dans sa globalité unifiée et unifiante, l'expérience de l'unique et même réalité à laquelle le philosophe s'affronte par son intelligence.
          Des exemples ? Claudel et son pilier de Notre-Dame, Charles de Foucauld et l'abbé Huvelin ("mettez-vous à genoux ! "), Pascal et sa "nuit", le Bouddha et sa veille à Bodhgaya, Jésus et ses 40 jours au désert... 
         
          Un bouleversement qui terrasse, au moment où il se produit, celui ou celle qui en est l'objet. Selon les cas, quand il s'en relève il devient grand poète-ambassadeur, ermite à Tamanrasset, philosophe des Lumières, pilier de la civilisation orientale ou prédicateur itinérant en Palestine. Jamais (même dans le cas du Bouddha, le plus lucide de tous semble-t-il) il ne sera capable de rendre compte adéquatement de l'expérience qu'il a vécue. Il ne peut qu'en témoigner (cliquez) : il devient mystagogue - et non philosophe.

          Ce qu'il enseigne n'est rien, même à ses propres yeux, à côté de l'expérience qu'il a vécue. Il ne dit pas "Je vais vous expliquer", mais "Venez, et voyez", ou bien "Suis-moi".
         
          Et lorsqu'il se trouve être en même temps un immense philosophe, comme Thomas d'Aquin, à la fin de sa vie il refuse de continuer à enseigner, de terminer l'œuvre philosophique entreprise : il s'abîme dans le silence, seul langage adapté à son expérience au-delà des mots.
           Tout comme il est au-delà du discours et de nos catégories mentales, Celui que les théologiens appellent pourtant "Dieu".


          Je ne sais comment il convient d'appeler ce phénomène de saisie globale, totale, unifiée, unifiante, de la réalité que l'analyse du philosophe détaille dans sa diversité. Faut-il dire "intuition ?" Mais ce que je sais, c'est qu'il n'est pas réservé à une élite de la pensée : au contraire, on le rencontre souvent chez des gens très simples. Peut-être grâce, justement, à leur simplicité : "le Royaume appartient aux enfants et à ceux qui leur ressemblent".

          Pour leur part, les philosophes trouvent leur justification, et leur noblesse, dans leur effort pour atteindre l'âge adulte de l'esprit pensant. Cela implique-t-il que l'usage de la raison les rende imperméables à une certaine expérience mystagogique ? Accédant à leur statut d'adultes, ont-ils nécessairement dû abandonner, aux bas-côtés de leurs routes, la fulgurance intuitive des origines, celle du mythe comme celle de l'enfant qui vient au monde, regarde et s'émerveille ?

          Quel est le rôle de l'intuition dans la réflexion philosophique ? C'était ma question naïve du début.



3) L'approche exégétique



          Luc Ferry intègre dans sa recherche " l'usage herméneutique de la raison, c'est-à-dire un usage visant à l'interprétation des Écritures saintes"
          L'interprétation des documents anciens (sacrés ou non) s'appelle aussi l'exégèse. Un exégète se saisit d'un texte comme d'un objet : il cherche à savoir si ce qu'il dit est bien conforme à ce qu'on lui a fait dire. A travers le brouillard des interprétations successives, il veut atteindre la réalité des événements du passé, des paroles prononcées autrefois et de leur contenu véritable.

          Par nature, un exégète est un révisionniste : il repousse les interprétations traditionnelles du texte, pour chercher ce qu'il disait au moment où il a été prononcé et entendu autrefois, et le traduire dans les mots et le mode de pensée d'aujourd'hui.

          Traduttore = traditore : l'exégète veut traduire la vérité contenue dans le texte, sans la trahir.

          Ouvrier travaillant sur ce chantier, je ne m'y retrouve pas quand Luc Ferry écrit que pour comprendre - traduire - le sens intemporel de textes anciens (comme les paraboles évangéliques), "il faut faire usage de la raison, c'est-à-dire, si l'on veut, philosopher"
          L'exégèse est une discipline de l'Histoire : un historien qui raisonne n'est plus un historien. L'historien n'a qu'une chose à penser (mais alors, à chaque minute de son travail !), c'est sa méthode. Il peaufine sa méthode pour s'approcher des faits historiques (3), paroles ou gestes du passé : ensuite, ce sont ces faits qui commandent. Il ne s'agit pas de les penser, mais d'en appréhender la vérité au plus près possible de son jaillissement originel.
          L'exégète qui philosophe se trompe de chantier, c'est un traître et non un traducteur.

          Il met en œuvre des techniques austères et rigoureuses : linguistique (comment rendre aujourd'hui cet aoriste grec des évangiles ?), histoire des traditions orales, des traditions écrites, des manuscrits. Connaissance du contexte sociologique, politique, militaire, religieux, du pays où le texte a pris naissance, au moment même où il a pris naissance. Parfois, intégration des résultats de l'archéologie.


          Pourquoi pareil labeur, où la raison n'a pas même le droit de vivre sa vie propre, mais doit se soumettre à des disciplines aussi contraignantes ? Qu'est-ce qui pousse l'exégète à râper, à limer, à poncer sans relâche des textes déjà lus par des milliards de gens avant lui ?
          Le simple désir de connaître ? Sûrement, tous les savants cèdent à son chant. L'orgueil de celui qui sait (et lui seul) que les autres font mentir le texte, après l'avoir trahi ? Peut-être. La foi, au sens le plus religieux du terme ? Certainement pas. Si l'exégète ne doit pas penser le texte, il doit aussi (et avant tout) retirer les lunettes de la foi pour pouvoir le traduire sans trahir.

          Peut-être l'exégète sera-t-il un jour saisi d'amour pour l'homme dont il veut restituer la vérité historique, peut-être l'approche mystagogique sera-t-elle l'aiguillon, en même temps que la récompense, de son austère travail. Ce n'est pas une condition, cela peut être un obstacle. L'exégète croyant est professionnellement schizophrène : la foi religieuse, édifice construit sur les textes "sacrés" qu'il étudie, est un obstacle à son travail.

          Cette prise de conscience de la nécessaire autonomie de l'exégèse par rapport aux énoncés de foi est récente (4), plus récente que la prise de conscience de l'autonomie de la raison par rapport à la foi. Les philosophes ne l'ont pas encore intégrée dans leur travail de réflexion. Cela m'amène à ma deuxième question naïve : le dialogue entre christianisme et philosophie se situe dans un champ clôturé par les dogmes. Les plus talentueux, les plus bienveillants comme Luc Ferry, s'efforcent d'élargir, de repousser un peu les murs de l'enclos. Mais ils se heurtent toujours à eux.
          Grâce aux progrès de l'exégèse, on pourrait imaginer une confrontation de la recherche philosophique non pas avec ce système clos sur lui-même, mais avec un homme, charismatique itinérant à une époque troublée, dont le message original ne peut pas laisser les philosophes indifférents.

          Non pas Le Christ philosophe : mais l'homme Jésus, face aux philosophes.

          L'enseignement résolument non-philosophique, et même non-théologique (au sens courant) de ce juif du I° siècle, peut-il féconder la pensée philosophique dans sa recherche d'un sens pour nous, aujourd'hui ?
          Je n'ai pas la prétention de répondre. Dans les articles suivants, je me risquerai seulement à poser cette troisième question naïve, en reprenant en exégète quelques-uns des exemples évangéliques évoqués par Luc Ferry.


(à suivre)                                
M.B., 24 avril 2009


(1) Parmi ses livres, je cite entre " " l'avant-dernier, que je vous recommande : La tentation du christianisme, échange entre Lucien Jerphagnon et Luc Ferry (Grasset, 2009).
(2) Face au philosophe, je me sens un peu comme le pékin qui consulte sa montre, face à un orfèvre en mécanismes d'horlogerie.
(3) A ne pas confondre avec les événements de l'Histoire - mais ceci est une autre question !
(4) Noyé dans un verbiage trompeur d'ouverture, le Pape Benoît XVI vient de condamner l'exégèse historico-critique au profit de l'exégèse allégorique : voir son Discours aux Bernardins (cliquez).

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