Publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT

          Petit américain pauvre, entré à l'âge de 18 ans dans l'abbaye bénédictine de St Vincent (Pennsylvanie, USA), Rembert Weakland est élu abbé à 35 ans. Cinq ans plus tard, il est élu par ses pairs à la tête de l'Ordre bénédictin, Primat résidant à Rome (où j'ai vécu à ses côtés pendant presque 5 ans).
          A 50 ans, il est nommé par Paul VI, dont il est l'ami, Archevêque de Milwaukee, USA. Pendant 25 ans, il tiendra à ce poste une place considérable dans l'Église de son pays et dans l'Église universelle - qu'il connaît parfaitement pour avoir longuement voyagé sur les cinq continents, et côtoyé de près toutes les cultures du globe.


          Cet homme exceptionnel, pianiste et fin musicologue, parlant plusieurs langues, d'une immense érudition religieuse, philosophique, littéraire et historique, vient de publier son autobiographie (1). Un témoignage, bouleversant par son authenticité, sur la crise de l'Église catholique (et, à travers elle, de l'Occident) dont il raconte les péripéties, vécues au jour le jour, depuis son diocèse américain.


          Après Vatican II qui dessinait les contours d'une Église rénovée, Mgr Weakland a connu la reprise en mains par la Curie vaticane et le pape polonais. Il trace un portrait incisif de Jean-Paul II, dont le long pontificat coïncida avec son ministère d'archevêque américain.

          Ầ 82 ans, cet homme qui fut mon père Abbé, dont j'ai tant reçu, n'a plus ni ambitions, ni rancœurs - plus rien à gagner et plus rien à perdre. 

          Son livre crie une vérité rare.

          En voici quelques extraits, traduits par mes soins.


                                                  ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° °


          "Ma première réaction à l'élection du Cardinal Wojtyla fut enthousiaste
            Pour l'avoir souvent rencontré quand j'étais Primat des Bénédictins, je le tenais en haute estime. […] Jamais je n'ai perdu mon admiration pour ses talents et ses dons, même si - au fil des ans - j'ai trouvé que son style et sa façon de diriger une Église d'un milliard d'êtres humains était oppressive, et beaucoup trop centrée sur sa propre personne.
          Les années passant, j'étais de plus en plus déçu : les espoirs que je nourrissais au début de son pontificat ont tous été trahis.



I. Un pape à deux visages


          "De toute évidence, c'était un très saint homme. Il possédait toutes les capacités d'un leader mondial. Dans un univers où l'Église catholique perdait de plus en plus sa signification, il a creusé une niche où il a pu faire preuve de son magnétisme personnel et de sa forte volonté : en ce moment précis de l'Histoire, son élection venait à point nommé.


          Il comprenait le communisme et savait comment le combattre. […]

          Il a développé le message social du catholicisme : sa critique du capitalisme marquera son héritage. Mais il n'a pas su étendre cette doctrine sociale à un monde interculturel et globalisé, entrevu par son prédécesseur Jean XXIII.


          Son soutien de l'œcuménisme et du dialogue interreligieux était sincère : à la suite de Vatican II, il a voulu cicatriser les plaies nées de la Réforme et du schisme avec l'Orient.     
          Dans ce dialogue, il laissait de côté nombre de points non-résolus, continuant malgré tout à avancer vers une certaine forme d'unité : par exemple, dans son dialogue avec l'Église Orthodoxe il n'a jamais abordé les questions du remariage ou de la contraception, sur lesquelles il maintenait une position très stricte à l'intérieur de l'Église catholique.

          En reconnaissant l'antériorité de l'Alliance entre Dieu et le peuple juif, il faisait un pas vers le judaïsme : mais dans cette démarche, il mettait entre parenthèses la position catholique, selon laquelle le salut vient par Jésus-Christ.


          Avec une énergie incroyable, il a affirmé que l'Église devait s'ouvrir aux diverses cultures du monde. Il a nommé de nombreux évêques "indigènes". Dans ses nombreux voyages, il semblait admettre le besoin pour l'Église d'incorporer toutes les cultures, notamment dans leurs expressions liturgiques. De cela, nous devons lui être reconnaissants.
          Mais il n'a jamais donné aux Églises de ces peuples la liberté complète d'intégrer leurs cultures locales, parce que cela les aurait conduites à un clergé marié et à d'autres changements dans la discipline catholique.



II. La face cachée d'un pape


          "Tout bien réfléchi, les aspects négatifs de son pontificat l'emportent sur ses aspects positifs.


          J'ai admiré sa façon de faire face à la menace communiste, mais il n'a jamais déployé la même énergie pour lutter contre les dictatures de droite, spécialement en Amérique Centrale et du Sud. J'ai souvent entendu des évêques de ces pays se plaindre que le seul endroit où l'Église était autorisée à affronter l'injustice politique, c'était la Pologne.


          En Amérique Latine, la question du mariage des prêtres a bloqué toute possibilité de prendre en compte les besoins d'une immense population catholique, laissant le champ libre aux Églises pentecôtistes et évangéliques américaines, plus ouvertes aux laïcs.


          Mon espoir d'un renouveau de la recherche théologique et philosophique a été cruellement déçu. Au contraire, les tensions entre les théologiens et le pape n'ont cessé de croître. Il fut vite évident que seuls certains théologiens avaient la cote, ceux qui soutenaient le point de vue particulièrement étroit qui était le sien : les autres étaient réduits au silence. (cliquez)
          Aux Synodes des évêques, seuls pouvaient prendre la parole des théologiens qui ne s'opposeraient jamais à sa pensée.


          Le dialogue était acceptable à l'extérieur de l'Église : jamais à l'intérieur.


          Une autre immense déception a été sa conception et son approche de la sexualité humaine.
          Beaucoup diront que ses points de vue dataient de l'époque Victorienne. Pourtant, on était surpris de constater la fréquence de ses allusions à la sexualité. En fait, pendant son pontificat de nombreux laïcs ont dit à quel point ils en avaient assez d'entendre sans cesse parler de sexe et de problèmes sexuels, du haut de la chaire de Pierre et venant d'un célibataire.
          Parce que son idée de la sexualité ressemblait à un courant souterrain qui apparaît ou disparait à la demande, il n'a jamais touché les cœurs de ceux pour qui la vie et la psychologie humaines sont plus complexes qu'il ne le disait, et la sexualité plus ambiguë.


          Mais l'aspect négatif le plus sérieux de son pontificat a été sa tendance constante à la centralisation, et sa méfiance envers le reste de l'Église.
          En paroles, il n'a jamais renié le rôle collégial des évêques : mais dans les faits, son style nous a ramenés aux temps de Pie IX [dogme de l'infaillibilité pontificale, 1870 - NDT] : il conférait une importance exagérée à la personne et à l'enseignement du pape, à l'exclusion de pratiquement toute idée autre que les siennes.
          Dans les faits, la réception de chacune de ses paroles comme doctrine officielle de l'Église a créé une atmosphère contraire à la Tradition catholique des siècles passés.

          Les degrés de certitude que la Tradition attribue à chaque doctrine ont sombré dans l'oubli : avec la publication du Catéchisme de l'Église catholique, tout a été uniformisé dans un enseignement officiel unique.
          J'ai souvent relevé une tendance, au Vatican, à appeler "idéologique" toute conception contraire à celle du pape. Ce terme a servi à stigmatiser les éventuelles oppositions au Magistère central.


          Dans son administration, Jean-Paul II a particulièrement favorisé le rôle des cardinaux : bien que ce soit étranger aussi bien à l'Écriture qu'à la Tradition, il a donné à leur petit groupe le pas sur l'ensemble du Collège des évêques, portant ainsi gravement atteinte au principe de la collégialité.
          Souvent, quand la Conférence des évêques des USA se trouvait dans une impasse face à l'administration vaticane, les cardinaux américains étaient convoqués à Rome, et eux seuls étaient écoutés.
          Je crains que le pape n'ait jamais compris à quel point il était étonnant et incongru de conférer le chapeau de cardinal à ceux qui étaient en accord avec ses positions, et ensuite de les prendre pour uniques conseillers ! Ce faisant, il s'interdisait d'entendre des points de vue différents, qui auraient pu lui être utiles ainsi qu'à l'Église universelle.


          Et j'ai été déçu que le pape et son administration ne fondent pas leurs décisions sur une recherche approfondie. […] J'ai toujours eu l'impression qu'on donnait plus de poids à des missives réaffirmant les idées préconçues, plutôt qu'à des études sociologiques valables. Je n'ai cessé de constater que ses décisions et celles de ses collaborateurs étaient prises de façon anecdotique, d'après des rumeurs, des lettres, des plaintes et des articles de presse - le tout, non vérifié.

[…]


          J'ai été déçu que le pape Jean-Paul II ne sache pas faire la part entre les dévotions privées et l'essence de la vie spirituelle de l'Église, qui est la Bible et les sacrements. Paul VI avait toujours pris garde de ne pas imposer à l'Église universelle sa dévotion intime et sa sensibilité personnelle : Jean-Paul II n'a pas eu ce scrupule.


          Ses nominations aux postes de responsabilité ont toujours constitué pour moi un mystère. Certains des promus étaient de toute évidence les meilleurs, mais d'autres étaient visiblement et pitoyablement incompétents.
          La motivation de son choix était claire : il exigeait une loyauté absolue à sa personne et à ses prises de position sur les sujets importants. Une des faiblesses les plus flagrantes de son pontificat fut le carriérisme qu'il engendra. Inutile d'être un génie comme Machiavel pour écrire un Manuel de l'Avancement sous ce pontificat : les qualités de leadership étaient secondaires, la loyauté seule comptait.
          Comme il déléguait de plus en plus de responsabilités à l'administration vaticane, il a créé une barrière de plus en plus infranchissable (et insupportable) entre lui et les évêques locaux.


          Je me suis toujours interrogé sur la solidité des fondements théologiques et philosophiques de ses écrits et allocutions.
          Il semble s'appuyer sur les Écritures, mais utilise la Bible comme une béquille pour ses longs discours, qui allaient bien au-delà du sens des textes. Je n'ai jamais compris quelles étaient les racines phénoménologiques de son enseignement - si toutefois phénoménologie il y avait.


          Ce qui m'a le plus surpris fut son intolérance face à des façons de voir opposées aux siennes, spécialement face aux théologiens : la vigueur avec laquelle il a réagi pour les supprimer l'un après l'autre, et le secret employé pour ces procédures d'élimination. […]
          J'avais espéré qu'ayant vécu sous les régimes Nazi et Communiste, il serait plus sensible à la justice, et à la nécessité de procès ouverts et transparents, même dans les domaines du discours théologique.
          Pour les évêques, il prenait souvent les décisions lui-même, sans jamais discuter directement du problème avec l'évêque concerné.


          Contrairement à Jean XXIII, le pape Jean-Paul II n'a pas réussi à discerner les signes des temps.


          Pour le pape Jean, l'un des signes de notre temps était l'aspiration de tous les peuples à pouvoir dire leur mot sur les décisions qui concernaient leurs existences. Jean-Paul II ne nourrissait que des craintes envers le processus démocratique, et c'est tardivement qu'il accepta (à reculons) que la démocratie puisse être la meilleure forme de gouvernement civil.
          Pour lui, la démocratie était faible, indécise, compromise par le désir de plaire à la majorité : elle n'avait pas sa place dans l'Église - même si son élection, à lui, avait été démocratique.
          Son modèle de papauté était celui de la monarchie éclairée - récompensant ses fidèles, et réduisant au silence toute voix divergeant de l'unité, telle qu'il l'avait définie.


          Il n'a pas su lire les signes des temps, spécialement les ouvertures de Vatican II vers un gouvernement plus participatif à tous les niveaux de la vie de l'Église. 

          Discerner l'action de l'Esprit dans l'Église en tant qu'ensemble ? Cela n'était pas inscrit sur son agenda.


          Dans la période qui a suivi le Concile Vatican II, cet échec est sans doute la plus grave des occasions manquées.


                Mgr Rembert Weakland, OSB, Archbishop of Milwaukee.


(1) A Pilgrim in a Pilgrim Church (429 pages : www.eerdmans.com)

Pages 402 à 408. Sous-titres et surlignages sont de la responsabilité du traducteur, Michel Benoît.

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          Doyen honoraire de la faculté de philosophie de l'Institut Catholique de Paris, écrivain fécond, Philippe Cappelle est l'un des rares philosophes français qui fasse encore entendre une voix signifiante dans notre société qui fut catholique, et a connu - autrefois - un dialogue / affrontement fructueux entre la réflexion issue de la foi, et une pensée qui se voulait farouchement autonome.


          Ce qui suit n'est ni un résumé, ni même un compte-rendu de sa conférence, brillante et accessible, donnée hier à l'Université Pour Tous de Chantilly. Mais un écho très personnel, et peut-être l'amorce d'un dialogue entre le prêtre catholique et le laïc sans port d'attache, navigant aux risques des eaux libres.

 

          Avec prudence, Ph. C. a choisi d'aborder son sujet (brûlant) sous forme de parcours historique. Notant dès l'abord que l'on parle toujours de "la religion" (opposée à la raison), alors qu'il n'existe en fait que des religions, aussi diverses que les cultures, et diversifiées parfois même à l'intérieur d'une culture réputée homogène.


          Le pouvoir et le sacré, poursuit-il, sont opératoires aussi bien en religion qu'en politique :


          -a- Aujourd'hui comme hier, le politique se révèle imprégné, pétri de sacralité. Quelle est donc l'autonomie de la décision politique ? Comment le politique peut-il s'affranchir de ses racines mythiques ?


          -b- Religion vient du latin relegere, "rendre aux dieux un culte scrupuleux". Ce n'est qu'au IV° siècle qu'on l'a fait dériver de religare, relier l'humain au divin, être en conversation communautaire avec le divin.
          Comprise dès lors comme un lien inter-humain, la religion devenait un partenaire incontournable de la politique : elle se donnait vocation à l'espace publique, diffusait des règles sociales contraignantes.


           Reste donc la question douloureuse du partage de l'autorité : politique, ou religieuse ?

          Jamais tranchée, cette question n'a cessé de s'inviter au débat public, ouvrant les vannes d'une fontaine de sang qui coule encore aujourd'hui.


          Ph. C. rappelle le rôle décisif joué par La Cité de Dieu d'Augustin, il convoque à la barre Joachim de Flore, Thomas d'Aquin, Averroès, Hobbes… Mais c'est finalement un pape du V° siècle, Gélase, qui a le plus marqué le débat en distinguant la potestas de l'auctoritas :
                    aux souverains le pouvoir, à l'Église l'autorité.


          On sait que jamais l'Occident n'a su trouver un équilibre entre ces deux termes, balançant entre la théocratie (l'Église possède l'autorité et exerce aussi le pouvoir), le césaro-papisme (le prince possède le pouvoir, mais aussi l'autorité) pour s'installer dans une hypocrisie mutuellement consentie, parce que commode : l'Église a l'autorité, mais délègue le pouvoir au bras séculier. C'est le pape qui condamne, mais c'est le Prince qui craque l'allumette et met feu au bûcher (ou fait croisade militaire).
          Répartition des tâches qui fonctionna longtemps à la satisfaction générale, et dont il reste des traces non négligeables dans nos sociétés occidentales, officiellement (et pieusement) laïques - mais toujours aussi hypocrites.


          Après ces jalons, Ph. C. pose trois questions :


1) Comment comprendre notre présent occidental ?


          -a- Tous les concepts philosophiques modernes sont des traductions de concepts théologiques. Par exemple, l'eschatologie chrétienne (l'attente d'un monde meilleur dans l'au-delà) s'est traduite en course au progrès divinisé.
          Et l'on oublie que les Philosophes des Lumières étaient tous pour le moins déistes, sinon très-chrétiens.


          -b- Mais l'Histoire ne fait pas que se répéter : elle connaît des jaillissements nouveaux. Comment les comprendre ?



2) Comment faire apparaître les différenciations des religions, dans un espace public qui ne veut connaître que LA religion ?

         
          Corollaire : Quelle permanence dans l'identité changeante des religions, qui évoluent dans le temps autour d'un pivot stable ?



3) Finalement, comment faire cohabiter deux autorités irréductibles, politique et religieuse ?    
          Le grec ex-ousia dit bien que l'autorité fait exister ce qu'elle ne sort pourtant que d'elle-même. Peut-il y avoir une auctoritas, sans potestas ? Théocratie, ou oppression des religions par l'État ? Absorption du politique par le religieux, ou dissolution du religieux dans le politique ?



          Ph. C. a dessiné le champ de bataille et posé les questions avec une rigueur d'érudition, une justesse et une honnêteté de modestie qui firent hier mon bonheur.


          Mais les réponses ?


          Et plus précisément (question du public) la réponse catholique ? Pendant des siècles, la chrétienté a fourni une réponse - ou plutôt, comme on l'a vu, des réponses fluctuantes - au problème des relations entre politique et religion. Aujourd'hui, qu'a-t-elle appris de son passé ? Quelle réponse donne-t-elle en 2009 ?


          En répondant que catholique signifie universel, que l'Église s'adapte à l'Afrique, aux continents américains, à l'Asie, Ph. C. a donné, sous forme d'esquive, la réplique politiquement correcte - et on ne peut lui en vouloir.
          Honnête homme, il a reconnu dans la foulée la réalité d'un double drame :


          1) D'abord, qu'il n'y a pas - il n'y a plus - dans la chrétienté de réflexion qui s'efforce de prendre, ou de reprendre à bras le corps ce douloureux problème.
          La faute peut-être aux médias, qui pipolisent tous les débats, les ramènent au détail croustillant, étouffent la réflexion de fond (quand il y en a) sous les paillettes de l'accessoire.    
          Confondent l'École et la rue des écoles.


          Je me permets d'ajouter : la faute aussi à un pape adoré des médias et les adorant, qui pendant 25 ans d'un long pontificat a condamné tout ce qui bougeait dans la pensée catholique (cliquez) . Servi par un lieutenant qui a pris sa place (l'actuel pape), il a stérilisé durablement la réflexion dans une Église où il n'y a plus de théologiens dignes de ce nom, mais des répétiteurs zélés.


          2) Ensuite un islam qui n'a pas encore accompli sa révolution herméneutique, comme l'ont fait les chrétiens depuis plus d'un siècle.
          En clair, cela veut dire que tant que le Coran restera considéré comme la parole matérielle de Dieu, dictée à un sténographe (Muhammad) qui n'a fait que la transcrire, son interprétation sera interdite sous peine de mort (sur ce sujet, plusieurs articles dans ce blog).


          D'un côté un Occident historiquement chrétien, devenu incapable de penser, ou de repenser la relation politique / religions. Incapable de proposer une reconfiguration symbolique de son monde.
          De l'autre un islam tétanisé par le dogme du Coran révélé.


          Nous ne sommes pas sortis de l'auberge.



          Cherchant une issue, j'ose glisser une suggestion : pourquoi - oui, pourquoi - ne pas se préoccuper de ce qu'enseignait, vers l'an 27-30 de notre ère, le plus grand des prophètes juifs ?
          Non pas le Christ de la foi, à qui des autorités (pendant 20 siècles) ont fait dire ce qui convenait le mieux à la conquête et à la conservation de leurs pouvoirs successifs.
          Mais le Jésus de l'Histoire, cet homme qui paya de sa vie la proposition d'une utopie, peut-être irréalisable politiquement, mais qui a enchanté et enchante encore tous ceux qui savent l'entendre ?

 

                                        Discipulus magistro, M.B. 18 oct. 2009

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          - Ah non ! Me parlez pas d' la mort ! C'est morbide !

          - Et si je vous dis que le soleil va se coucher ce soir, est-ce morbide ?

          - J'veux pas le savoir. Me parlez plus de mort !

          Les réactions face à la mort sont souvent violentes, incontrôlées. Nos sociétés postmodernes ont tout fait pour la transformer en processus aseptisé, en sorte que rien (ni avant, ni surtout après) ne vienne questionner brutalement la façon dont nous vivons.


          Mon vieil ami Peter est mort hier. Plusieurs fois, j'ai eu déjà l'occasion d'accompagner des mourants jusqu'à ce seuil, qu'ils franchissent seuls. Jamais je n'ai vécu une mort aussi extraordinaire.


          Au début de l'été, Peter - rencontré au marché - m'annonça que la médecine ne pouvait plus rien pour lui, et lui donnait quelques mois : puis il continua de faire ses emplettes, le plus tranquillement du monde, son panier au coude.

          Deux mois plus tard il était alité, sous assistance respiratoire, et s'affaiblissait à vue d'œil. J'ai eu le privilège de pouvoir l'accompagner de près, jusqu'au bout. A sa famille qui me remerciait, j'ai répondu : "Vous voulez rire ! C'est nous qui devons remercier Peter pour le chemin qu'il nous a fait faire, à vous et à moi ! "



          L'approche de la mort révèle ce que nous sommes en vérité. Plus de masques, plus de théories, de faux-semblants, de conventions, de leçons apprises. Tout s'efface devant la réalité qui est là, dans sa nudité mais aussi dans son épaisseur et sa densité. On ne triche plus : on est, enfin, ce que l'on est - rien de plus, mais aussi rien de moins.


          C'est vrai pour l'entourage du mourant, ces plus proches qui l'ont connu depuis leur naissance. Ils découvrent soudain un autre, comme si le jet d'un karcher dégageait d'un coup ce qui n'apparaissait pas jusque là, qui était recouvert par les apparences trompeuses. Que parfois ils refusaient (inconsciemment) de voir : la trajectoire profonde d'une vie, demeurée en quelque sorte souterraine et qui, soudain, crève l'écran des conformismes immanquablement liés au quotidien.


          C'est vrai aussi pour le mourant, mais alors les réactions sont inégales :


          Crises d'angoisse devant l'inconnu du saut qui s'annonce : j'ai entendu autrefois un moine-prêtre confirmé (60 ans de vie monastique !) me dire d'une voix tremblante, les yeux terrorisés : 
          - L'éternité… ! Ah, l'éternité… ! Qu'est-ce que c'est ?
          Et l'on se souvient de l'agonie de la Mère Prieure du Dialogue des Carmélites : avec la force qui est la sienne, Bernanos décrit, dans une scène saisissante, le gouffre d'angoisse dans lequel chute, à l'instant décisif, cette religieuse jusque là exemplaire, maîtresse d'elle-même, menant sa vie et celle de ses "filles" d'une poigne de fer.


          Parfois (mais plutôt chez l'entourage), crises de révolte contre un "Dieu" dont on ne sait rien - ou plutôt, dont on sait hélas trop de choses, véhiculées par l'imagerie et entretenues par des religions qui prospèrent sur ce fond d'angoisse.


          Souvent, abandon : le mourant lâche prise, se laisse aller à la dérive, renonçant à vivre sa mort comme il a vécu sa vie.
          Défaite consentie, capitulation.



          Peter a été vivant jusqu'au dernier instant. L'esprit totalement lucide, sans même perdre cette touche d'humour distancié que j'appréciais tant chez lui. Il a regardé sa mort en face, dans les yeux : sans angoisse, sans révolte, sans défaitisme.

         
          En quelles profondeurs de lui-même a-t-il puisé cette attitude, si rare ?

          Il était croyant catholique, et même pratiquant régulier. Il avait lu tous mes livres, l'un après l'autre. Sans s'étonner, et avec une lueur d'amusement dans le regard : mes analyses, mes dénonciations parfois, ne le troublaient nullement. Comme s'il parvenait à s'accommoder de ma conviction que Dieu est une chose, et que l'Église en est une autre.
          Sa pratique religieuse, enracinée dans son enfance, lui convenait : nous n'en parlions pas, mais il s'est mis à lire les ouvrages indigestes des exégètes auxquels je me réfère. Sans une seule vague à l'âme. Bref, il avait réussi ce en quoi j'ai échoué : ne pas rompre avec son passé, intégrer le fait que "Dieu" est une construction humaine mais que Celui qui se cache derrière ce mot reste le moteur et le but de nos vies.


          Pour cette harmonie préservée dans la trajectoire de sa vie je l'admirais, et secrètement je l'enviais.



          Il m'a offert la joie de le veiller l'une de ses dernières nuits. J'avais apporté mon psautier, il le savait. Vers deux heures du matin, il ne dormait toujours pas. Sa respiration était difficile. Il m'a fait signe, et dans un murmure : "Etes-vous sûr que vous avez envie de me lire un psaume ?" J'ai compris, et dans le silence de la nuit nous avons laissé couler entre nous l'eau pure et brûlante des psaumes. Il a murmuré : "Comme c'est beau ! Maintenant, laissez-moi, je veux méditer".
          Dix minutes plus tard, il dormait enfin, d'un sommeil apaisé.


          La veille de sa mort, penché sur lui, je guettais chaque respiration - qui pouvait être la dernière. Il a réussi à me dire, avec difficulté, reprenant souffle après chaque mot : "Dieu vibre… dans cette maison… le matin… et le jour… et la nuit".

          J'ai compris qu'il était déjà face-à-face avec la Réalité. Sa lumière éclairait son visage émacié.

 
          Peu après, je devais partir pour Paris. Je lui ai dit que je reviendrais le voir dès mon retour, et lui ai demandé : "Etes-vous inquiet ?" De la tête, il a fait "Non, non !". Puis, en tâtonnant il a saisi ma main, m'a offert son regard profond, limpide, et a réussi à articuler : "Michel… merci !".


          C'était son adieu. Il savait que nous ne nous reverrions plus.



          Cadeau inestimable, fabuleux. Et maintenant, il va falloir continuer à vivre à la hauteur à laquelle Peter nous a portés. La mort en face, comme un moment de la vie. D'une vie qui change de forme mais ne cesse pas, jamais.


                                M.B., 1° octobre 2009

 

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Publié dans : LA QUESTION JÉSUS

          Cet article résume quantité d'autres publiés dans ce blog : je n'indique pas les liens, mais invite les lecteurs à aller eux-mêmes à la pêche - sport éminemment relaxant.



         Pour conduire, il faut regarder dans son rétroviseur : faisons-le, brièvement.


          Au XVIII° siècle, un célèbre rabbin juif (Jacob Emden, † 1776) affirmait que "le nazôréen a apporté un double bienfait au monde : d'une part, il a renforcé majestueusement la Torah de Moïse… d'autre part, il a fait du bien aux païens en les éloignant de l'idolâtrie".
          Au même moment, Herman Reimarus publiait le premier ouvrage écrit par un chrétien, et reconnaissant explicitement que Jésus était juif.


          L'idée était dans l'air : elle allait cheminer, lentement, obscurément.


          Dans cette quête d'identité de Jésus, les juifs précédèrent les chrétiens : Moses Mendelssohn († 1786) lit les Évangiles, et se convainc que Jésus n'a jamais voulu créer une religion nouvelle ni abroger la Loi de Moïse.
          Fascinés par la personnalité du Pharisien Hillel († en l'an 10), plusieurs écrivains juifs se mettent à comparer cette grande figure de leur passé avec Jésus.


          Côté chrétien, c'est Ernest Renan qui va faire entrer la Quête du Jésus historique dans l'arène publique, par sa Vie de Jésus (1863). Excellent hébraïste, il connaissait pourtant mal la tradition rabbinique-talmudique. Il a quand même tout compris : "Ses disciples, écrit-il, ont fait de Jésus ce qu'il y a de plus anti-juif : un homme-Dieu" (Les origines du christianisme, t. VII p. 634, 1882).


          Comment, malgré la notoriété considérable que lui valurent ses œuvres, cette semence plantée par lui n'a-t-elle pas germé ? Puissance de l'establishment chrétien, et force des aspirations religieuses obscures. Plus d'un siècle après Renan, il semble qu'on en soit toujours au même point.



          Pas tout à fait : il fallait que l'image de Jésus traverse les courants des ambitions missionnaires (apologétique), dogmatiques (Jésus programmateur), du rêve (New Age, Jésus idéaliste), des tensions politiques (Jésus terroriste) et sociales (Jésus marxiste).

         
          La réaction apologétique était la plus forte, aussi bien du côté juif que du côté chrétien.         
          Si le parallèle entre Jésus et Hillel était admis par les premiers, c'était pour souligner l'antériorité du grand rabbin sur le petit prophète galiléen : le message chrétien s'enracinait donc dans le judaïsme, les chrétiens n'étaient que des juifs dévoyés.

          S'ils admettaient (du bout des lèvres) la judaïté de Jésus, les seconds opposaient la fraîcheur du message évangélique au légalisme stérile juif.

          On campait toujours face-à-face, avec le souvenir (et le spectacle) des pogroms pour les uns, la mémoire du "peuple déicide" pour les autres.


          Ce sont encore les juifs qui ont ouvert une brèche dans la forteresse. Au début du XX° siècle se développa une "Jewish reclamation of Jesus", une volonté juive de se réapproprier la personne de Jésus sans haine ni ressentiment.
          En 1933, Joseph Klausner écrit en hébreu un Jésus de Nazareth où il s'efforce de donner une notion exacte du Jésus historique qui ne soit "ni celle de la théologie juive, ni celle de la théologie chrétienne".

          On ne peut comprendre l'évolution difficile de cette question chez les intellectuels juifs, si l'on ignore les tensions existant entre judaïsme conservateur et judaïsme libéral (qui perdurent tragiquement en Israël). Je les signale seulement en passant.



          À partir des années 1960-70, les choses s'emballent. L'historien juif Robert Aron intéresse le grand public français par ses Années obscures de Jésus (1960) et Ainsi priait Jésus (1968), l'israélien Schalom Ben Chorin publie Bruder Jesus (Frère Jésus, 1967), le catholique Laurenz Volken écrit un Jesus der Jude (Jésus le juif, 1985). Mais quand un petit moine propose à Rome son sujet de thèse en doctorat, "La liturgie juive et Jésus le juif" (Michel Benoît, 1975), les autorités académiques pontificales rejettent son projet.


          Cependant, quelques exégètes catholiques travaillaient. En France, il faut rendre hommage à Marie-Émile Boismard, dominicain, qui publia en rafale, juste avant de mourir à la fin du XX° siècle, quelques ouvrages savants au contenu déstabilisant pour son Église (si savants qu'ils passèrent heureusement inaperçus).
          En Allemagne Gerd Theissen explorait le contexte sociologique de Jésus, et publiait un délicieux roman, L'ombre du Galiléen (Cerf), l'une des rares œuvres de fiction sur Jésus qui tienne compte de la recherche historique.


          C'est aux USA que les choses vont le plus loin depuis 1990. Grâce aux chercheurs américains qui réussirent à "piquer" et à exploiter très tôt des manuscrits de la mer Morte, grâce à l'équipe de James Charlesworth qui les vulgarisa, et malgré le Jesus Seminar qui fourvoyait son monde sur une fausse piste, des exégètes de haut niveau comme John-Dominic Crossan ou Raymond E. Brown (limité par son appartenance à la Commission Biblique Pontificale) placèrent la recherche sur les bons rails.
          Ils permirent à John P. Meier d'entreprendre son monumental A marginal Jew, Jesus, dont 4 tomes sont traduits en français (Un certain juif, Jésus - Les données de l'Histoire, Cerf, voir articles de ce blog). On possède là une véritable encyclopédie de la Quête du Jésus historique, qui a ceci d'utile que l'auteur instaure une disputatio universitaire complète et honnête : par lui, on est mis au courant des tendances et des opinions (parfois contradictoires) qui se font jour dans la recherche.


          Ce qui frappe quand on rumine le travail de Meier, c'est que l'aspect apologétique (qui empoisonna si longtemps la Quête) en est absent. Dès le début, il imagine son travail comme une confrontation irénique entre un catholique, un orthodoxe, un juif et un athée : enfin, les querelles de pouvoir étaient dépassées, les vieilles blessures oubliées !
          De fait, les réactions n'ont pas tardé, de la part des catholiques conservateurs américains furieux qu'on leur retire l'eczéma sur lequel ils pouvaient entretenir et gratter inlassablement leurs vieux préjugés et leurs rancœurs. On trouvera dans Jésus et ses héritiers (cliquez) la référence d'une conférence lucide et courageuse qu'il fut contraint de prononcer, en 1994, pour se justifier de leurs attaques.


          La question qui se pose maintenant, et sur laquelle il n'y a pas d'unanimité, est de rattacher Jésus à tel ou tel courant du judaïsme de son temps. A part le courant sadducéen, auquel il est évident qu'il n'a jamais appartenu, on hésite.
          Jésus était-il Essénien ? Il semble maintenant assuré que non (cliquez). Était-il Baptiste ? Oui, certainement. Était-il Pharisien ? Avec d'autres, j'en suis convaincu . L'exemple de Flavius Josèphe montre que les juifs de cette époque passaient facilement d'un courant à l'autre. Il me semble qu'en disant que Jésus a été formé par les Pharisiens de Galilée, qu'il a été perçu comme Pharisien par les foules qui l'écoutaient, mais qu'il a été profondément marqué par le Baptiste Jean dont il fut disciple, je respecte ce que les textes nous disent de lui.
          En suggérant qu'il a sans doute été Nazôréen, je propose une hypothèse qui a ses raisons fortes, mais qu'il est difficile d'affiner à cause de notre ignorance du mouvement Nazôréen à l'époque de Jésus.


          Il faut avouer que la lecture des exégètes pionniers de la Quête (des milliers de pages) demande beaucoup de patience, de passion, et de café fort.

          Leur vulgarisation est une tâche à laquelle je me suis attaché. Critiqué, souvent méchamment, par des catholiques qui me reprochent d'être agréable à lire, et non pas indigeste comme il convient quand on se prétend scientifique. Pour eux, et pour certains éditeurs français qui refusent mes manuscrits, je ne suis "pas sérieux".

          Écho de la pédanterie si typiquement parisienne : pour être entendu, ne le soyons que de la petite élite des gens dits "sérieux".


          Dieu malgré lui (cliquez), écrit entre 1995 et 1999 alors que je ne disposais pas encore des publications récentes de Brown et Meier, m'a fermé la porte d'associations de catholiques qui se veulent progressistes, mais ne progressent que dans leur passé. Je leur souhaite tout le bien du monde, et  surtout de ne pas mettre leur nez dehors : on s'enrhume si facilement, à leur âge !


          Le secret du treizième apôtre (cliquez) a voulu être un de ces romans signalés plus haut, qui tiennent compte de la recherche dans l'écriture d'une fiction. Son succès montre que c'est une bonne voie. Hélas, on n'écrit pas deux fois un roman de ce genre, et je crains de ne pas être capable de lui donner un petit frère - du moins à brève échéance.



          Rétroviseur, bien. Mais… perspectives ?

          On les cherche à tâtons, on n'aperçoit pour l'instant aucune route qui s'ouvre.
          D'un côté le conservatisme catholique, qui durera autant que durera une Église qui ne peut survivre qu'en se repliant sur ses vieux démons. De l'autre, le besoin immémorial de religieux fantastique de la part des foules. Et enfin, un XXI° siècle totalement déboussolé, désabusé, renonçant à toute idéologie pour les avoir toutes essayées, et avoir trop épongé de sang sur leurs traces.
         
          La plainte des prophètes d'Israël, d'Élie à Jean-Baptiste, résonne toujours : "Ne vois-tu rien venir ?"

          Et (pour peu qu'elle soit historique), celle de Jésus sur la croix : "Mon Dieu, mon Dieu, nous aurais-tu abandonnés ?"


                           M.B., 22 août 2009


(lequel, ayant bien travaillé cet été, vous quitte pour quelques semaines)

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Publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT

          J'ai rencontré Bernard Besret en 1967, à Rome : il était alors Prieur de l'Abbaye de Boquen, fondée par Dom Alexis Presle. Depuis, je ne l'ai jamais perdu de vue, bien que nos contacts soient fort espacés.
          Il vient de publier dans sa Newsletter (
b2@bernard-besret.com) un petit in memoriam dont voici l'essentiel. Dans la mesure où Bernard évoque avec lucidité ce que fut l'aventure de toute une génération, il devrait intéresser les lecteurs de ce blog.
                                      M.B.


          Quarante ans déjà...


          Il y a quarante ans, le 20 août 1969, pour la fête de Saint Bernard, je prononçais à Boquen un discours qui devait marquer un tournant dans ma vie et dans celle de Boquen.


          C'était quelques jours après le grand rassemblement de Woodstock. Certes l'auditoire qui remplissait l'abbatiale, sagement assis sur les bancs de l'église, ne rappelait nullement le gigantesque désordre du concert américain. Et pourtant le discours prononcé n'était pas sans participer à ce "changement d'air du temps" que Michel Maffesoli se plaît à reconnaître dans cet événement, marquant pour l'évolution des mentalités dans la deuxième moitié du XXe siècle.


          Je m'étais retiré quelques jours chez des amis avec mes compagnons, Dominique Toquet et François Chagneau , pour préparer soigneusement le texte de mon discours. Mais ce n'est qu'en le prononçant, dans un silence à couper au couteau, que je pris conscience du caractère provocateur de mes propos qui disaient tout haut le fond de notre pensée, dans un décalage considérable avec le discours convenu de l'Église catholique romaine.


          Évoquant le célibat des prêtres, des religieux et des religieuses, je proposais l'instauration d'une année sabbatique au cours de laquelle chacun d'entre eux, compte tenu du changement de monde que nous vivions, pourrait remettre ou non en question son engagement par un choix délibéré et mieux éclairé. Pour l'anecdote, cette prise de position m'a valu d'apparaître comme réponse dans le jeu Trivial Pursuit à la question : "qui a remis l'année sabbatique à l'ordre du jour en France?"


          Puis, analysant le célibat comme "mariage avec Dieu", je constatais que, concrètement, sur le plan existentiel, "être marié avec Dieu c'est n'être marié avec personne". A la sortie, un ami me prit à part et me dit : "C'est une catastrophe, en une phrase tu as fait plus de dix mille veuves !"

          La réaction de Rome ne tarda pas à arriver. Dès le 10 Octobre, j'étais démis de toutes mes fonctions. Et cela devait entraîner Boquen dans une aventure dont la portée symbolique dépassait de loin les quelques personnes qui y vivaient de façon stable.


          En arrière fond de ce conflit, se décelait (comme l'avait bien remarqué le Cardinal Gouyon, Archevêque de Rennes), une distance prise avec l'ensemble des dogmes professés par le christianisme en général et par le catholicisme romain en particulier. Sur ce point aussi, je pense avoir anticipé sur la distance prise par tant de chrétiens dans les années suivantes, comme les statistiques récentes tendent à le montrer.

          Malheureusement, pour beaucoup de ces chrétiens en déshérence, aucune réflexion de fond n'est venue se substituer aux croyances abandonnées et ils sont restés sans repères dans un monde qui n'en propose pas beaucoup.
          Par bonheur, ce ne fut pas mon cas.

          Au cours de mes lectures et de mes études de philosophie et de théologie, je m'étais constitué une base solide de ce que je pourrais appeler une métaphysique spirituelle. J'avais puisé chez Aristote, Albert Le Grand ou Thomas d'Aquin (dans la partie métaphysique de leur œuvre), puis plus tard chez Maître Eckhart, des éléments qui venaient conforter mes convictions d'adolescent.
          Dans le même mouvement je me retournais vers les philosophies orientales qui avaient fortement contribué à m'éveiller au cours de mes années de lycée et je poursuivais ma quête d'un noyau commun, au delà des différences de modes de pensée, entre l'Orient et l'Occident, ma quête de ce que Aldous Huxley, reprenant une expression de Leibniz, appelait philosophia perennis et que l'on a traduit un peu maladroitement par "Philosophie éternelle".

                       Bernard Besret (extraits)

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Michel Benoît



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