Publié dans : LA FOI EN QUESTION


          Après d'autres, Luc Ferry s'est engagé dans une confrontation exigeante entre l'interrogation philosophique et l'interrogation religieuse - plus précisément, entre philosophie classique et christianisme.
          Plus que d'autres, il le fait avec une modestie, une honnêteté et une sympathie (ou plutôt une empathie) envers le christianisme, qui rendent son propos particulièrement significatif dans les moments d'effondrement identitaire que nous connaissons.
          Honnête, je dois l'être : en matière de philosophie, je ne suis qu'un paysan de la Garonne. La connaissance que j'en ai, comparée à la sienne, est celle du bouseux dans sa ferme en face de l'ingénieur agronome. Sachant cela, on peut quand même dialoguer.

          Et je vais me heurter immédiatement à l'obstacle incontournable, inhérent à tout dialogue de ce type : le philosophe s'efforce, par le raisonnement, d'aller au cœur même de la réalité humaine. Et encore un peu plus loin, de sonder le mystère de la transcendance.
          Si elle n'écarte en rien l'usage de la raison, mon approche des mêmes réalités se fonde sur une expérience. Non pas irraisonnée, bien au contraire : mais échappant, par sa nature même d'expérience, à l'implacable logique du raisonnement.
          La question, bien sûr, est de savoir si l'expérience précède le raisonnement, ou si elle lui fait suite - déclenchée par les impasses de toute raison humaine, ou stimulée par elles.
          Il n'y a de réponse ici qu'individuelle. Dans ma vie, je crois qu'interrogation intellectuelle et expérience de l'indicible ont toujours cheminé ensemble, l'une distanciant souvent l'autre pour être rattrapée par elle, et la relancer.
          Mais je crois aussi savoir que chez bien des philosophes, l'expérience du mysterion - qu'on appelle parfois "mystique" - accompagnait le cheminement de leur réflexion. Ainsi en fut-il (c'est le paysan qui parle) de Plotin. Plus près de nous, de Pascal : lequel finit par avouer, dans un cri déchirant, qu'au finish son expérience l'emporte devant sa réflexion - "Je crois, parce que c'est absurde".
          La primauté finalement donnée à son expérience (mystique) est un pari qu'il a fait, le pari de la foi.
          Et un pari, ça peut se perdre.


          Revenons au fait : l'expérience de la transcendance. La difficulté rencontrée ici est celle de toute expérience humaine : les parents le savent bien, leurs enfants répèteront les mêmes erreurs qu'eux. L'expérience ne se transmet pas, sans quoi l'humanité serait un peu meilleure qu'elle n'est. Ou plutôt, elle peut se transmettre : mais ce n'est pas par la parole ou l'enseignement. C'est, si j'ose dire, par l'expérience de l'expérience.
           Je rencontre quelqu'un qui a fait une expérience de la transcendance : il ne pourra ni me convaincre de sa validité, pour moi qui ne l'ai pas faite, ni même me l'expliquer en termes recevables par moi. Mais je pourrai peut-être constater, au fil de notre rencontre personnelle, qu'il a bien fait cette expérience. Pour l'envier peut-être, en tout cas pour me dire que c'est possible (puisqu'il l'a fait). Et entamer, moi-même et pour mon propre compte, mon cheminement personnel en direction de cette expérience.

           D'où l'importance, en matière de transcendance, du témoignage. On ne convainc pas par des discours, mais par la flamme intérieure qui provient de l'expérience, et que l'autre en face percevra - ou ne percevra pas.
          Même les philosophes n'échappent pas à cette nécessité du témoignage. La mort de Socrate est sa plus belle parole, celle que les paysans de ma sorte retiennent de lui.



          Cela m'amène à la clé du dialogue avec le philosophe. Lorsqu'il s'efforce de dessiner les contours de ce qui unit et qui différencie philosophie d'un côté, et christianisme de l'autre, Luc Ferry se montre d'une irréprochable probité. Mais le deuxième point de sa comparaison est le christianisme, dont il connaît fort bien l'expression traditionnelle, ciselée depuis la fin du I° siècle jusqu'à Benoit XVI.
          Or c'est là, me semble-t-il, que le bât blesse. Car le christianisme (j'insiste sur ce mot) est une utopie, une construction idéologique initiée magistralement par Paul de Tarse entre l'an 50 et l'an 60, puis montée jusqu'à aujourd'hui comme un gigantesque et prestigieux château de cartes.
          Une utopie : c'est-à-dire, au sens du terme, un "lieu de nulle part".
          Une construction de l'esprit, dont le prestige et la beauté ne doivent pas faire oublier qu'elle est issue d'une succession d'hommes qui ont tous, depuis Paul, tenté de traduire leur expérience en termes raisonnables. Empruntant pour cela aussi bien aux religions "païennes", qu'à la philosophie ambiante de leurs époques respectives.

          Ainsi, par exemple, le Logos des stoïciens s'est-il curieusement vu identifié à la personne de Jésus. Dont l'évangile de saint Jean nous apprend que cet homme et ce Logos ne font qu'un, et que l'intemporel Logos a pris chair sur terre.
          Double trahison : d'abord de la philosophie stoïcienne, pour qui le Logos ne peut en aucun cas s'incarner - cela n'a pas de sens. Ensuite de l'homme Jésus, qui fut tout sauf une idée incarnée.
          Ayant pour point de départ le christianisme tel qu'il le reçoit de la tradition chrétienne, Luc Ferry se trouve inévitablement piégé dans un champ clôturé par le dogme fondateur du christianisme, celui de l'incarnation, et par sa démonstration la plus éclatante, la résurrection de Jésus dans sa chair.
          Quoi que fasse le philosophe, aussi brillant fut-il, il est obligé de comparer un système idéologique - le christianisme - à sa recherche philosophique.
          Alors il trouve plus ou moins de points de contacts, plus ou moins de supériorité ou d'infériorité d'une doctrine (chrétienne) sur une philosophie (multiple). Mais les murailles invisibles tracées dès le départ, l'utopie chrétienne, l'enferment toujours dans un pré-carré, une prison dont il ne peut que heurter les murs.


          La faute à qui ? Au christianisme. Il fournit aux philosophes un produit fini, qu'ils doivent bien prendre tel qu'il se présente à eux, pour le placer dans la balance de leur réflexion.
          Le moyen, peut-être d'en sortir ? Se rappeler qu'avant le christianisme, il y eût un homme, Jésus le Galiléen. Que l'utopie qui se réclame de lui n'a rien à voir, ni avec ce qu'il a vécu, ni même avec ce qu'il a considéré lui-même comme l'essentiel de son message.
          Car Jésus n'a pas été le premier à prêcher l'amour et le pardon : d'autres l'ont fait avant lui, en Occident et en Orient. Lui-même était très conscient d'apporter quelque chose d'absolument neuf dans le monde juif qui était le sien. Et cette nouveauté absolue du message de Jésus, elle est passée à la trappe, ou bien elle a été rapidement recouverte par le manteau, somptueux et mensonger, de l'utopie chrétienne.

          Comme le disait Jacques Ellul, le christianisme a été une subversion de Jésus - de sa personne, de son enseignement.


          Ce qui a rendu possible cette prise de conscience - récente - c'est la redécouverte de l'homme Jésus tel qu'il fut, de sa personnalité telle qu'elle fut, de son message tel qu'il fut.
          Aujourd'hui, on appelle cela la quête du Jésus historique : les lecteurs de ce blog savent de quoi il s'agit (entre autres, cliquez).  Si l'on veut sortir du champ clos de la confrontation entre une utopie dogmatique et la réflexion philosophique la plus exigeante, il faut revenir en amont du christianisme, à la personne et à l'enseignement de Jésus.

          Le travail est en cours. Il sera long.


(à suivre, Inch'Allah)

                

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Publié dans : LE CHRISTIANISME EN CRISE


          Il y a 50 ans, le pape Jean XXIII décrétait l'ouverture d'un concile œcuménique. La nouvelle parût sensationnelle, et elle l'était : on sentait bien que l'Église catholique, encore triomphante, était déconnectée de la marche du monde.
          A l'ouverture de la 2° session, le tout nouveau pape Paul VI décréta que ce Concile serait exclusivement pastoral. C'est-à-dire qu'il laisserait de côté les questions dogmatiques fondamentales : la résurrection, l'incarnation.
          Depuis, il n'est plus question que de l'accessoire : mariage des prêtres, ordination des femmes, contraception, messe en latin, intégristes ou non, préservatif ou non... 
         
          On s'indigne des propos du dernier pape : il ne fait pourtant que répéter ses prédécesseurs, avec le talent médiatique en moins. Le vernis du bol est plus terne, la soupe est toujours la même.
          S'inquiéter des déclarations de l'homme en blanc, c'est perdre son temps.

Il faut aller au fond du malaise : la question de la résurrection. J'en ai déjà parlé dans ce blog (1  2  3  cliquez) : revenons-y, puisque Pâques c'était hier.


          Ce qui différencie l'être humain des animaux, c'est qu'il est hanté par la perspective de sa mort. Qu'y a-t-il, après ? S'il n'y a rien, à quoi bon s'embarrasser de conduites morales contraignantes ? Jouissons vite, le plus possible, la vie est si courte ! Mais s'il y a quelque chose, cela ne peut être que le bonheur éternel : alors, qui possède la clef de ce paradis ?
          La Bible a choisi de décrire notre parcours comme quelque chose d'unique, qui ne se produit qu'une fois. Avant la naissance, il n'y a rien. Après la mort, il y a quelque chose de très vague (le Shéol) qui durera jusqu'à la résurrection finale, au dernier jour.
          Cette résurrection, ce n'est pas une nouvelle naissance mais une seconde création comparable à la première. Nous ne reviendrons pas à la vie, nous serons re-créés, mais cette fois-ci sans l'aiguillon du Mal. Ce sera le bonheur éternel.

          La chrétienté aurait pu choisir de s'appuyer sur la pensée de Platon, qui professait la métempsychose. Elle a préféré relire la Bible et Paul de Tarse à la lumière d'Aristote : la mort est la fin de tout ce que nous sommes. Mourir, c'est cesser d'être, désastre absolu.    
          Mais Dieu nous a envoyé un bon génie : le Christ, en ressuscitant 36 heures après sa mort, par sa souffrance anéantit la mort. Nous autres, en nous identifiant à sa souffrance, en mourant à nous-mêmes dans cette vie-ci, nous pourrons bénéficier de sa résurrection.   
          Mourons aujourd'hui, afin de vivre demain.

          L'angoisse de la mort imprègne les lettres de Paul. Et la hantise de la souffrance alimente sa névrose : "Souffrons, dit-il, par nos souffrances nous complétons ce qui manquait à la souffrance du Christ". La souffrance est bonne, appétissante, souhaitable, puisqu'elle garantit la résurrection : le bonheur, après.
          Abominable impasse, qui a justifié des siècles de tourments individuels impossibles à dénombrer, de crimes collectifs difficiles à oublier.


          Sous d'autres cieux, l'autre moitié de l'humanité a compris les choses tout autrement. La souffrance (dit l'indien Siddartha Gautama) est un mal absolu. Il faut tout faire pour l'éviter, et c'est possible.
          Quant à la mort, elle n'existe pas, elle n'est qu'un moment de la vie : rien ne disparaît, tout se transforme. Nous ne mourons pas : nous renaissons, si c'est encore nécessaire, pour purifier en nous les racines du Mal.
          Et quand ces racines (le désir multiforme) sont enfin éteintes en nous, nous vivons toujours, mais dans un autre espace-temps que celui-ci. Sans pouvoir le décrire, puisque nous n'avons pas les mots pour cela, mais avec une certitude : cette forme de vie est sans souffrance, c'est donc un bonheur. Éternel, puisque la lutte entre le Bien et le Mal n'a plus lieu d'être, ses racines ayant été extirpées au plus profond de nous-mêmes.


          La résurrection n'est nécessaire que si la mort mettait un point final à nos vies.
          La hantise, la peur de la mort a toujours taraudé les chrétiens. Comme la crucifixion de Jésus, la mort est précédée pour eux des flagellations infinies de la souffrance. Dans cette vallée, nous ne pouvons que verser des larmes : elles sont rédemptrices, donc bonnes.
            Notre hantise de la mort s'est transformée en fascination pour la mort, vieux capitaine qui commande à nos vies.


          Dans son bref parcours, Jésus a montré une détestation absolue pour la souffrance et la mort. S'il a choisi d'aller affronter le haut clergé juif à Jérusalem, sachant qu'il y laisserait la vie, ce n'était pas une démarche morbide ou suicidaire : mais parce qu'il voulait s'inscrire jusqu'ou bout dans la lignée des prophètes du judaïsme, qui ont tous souffert ou sont morts pour leur message prophétique.

          Ni lui, ni aucun juif de son entourage ne pouvait imaginer qu'il ressusciterait quelques heures après sa mort. Il a donné sa vie comme une dernière parole, qui authentifiait toutes celles qu'il avait prononcées.
          Après avoir quitté sa famille, ses affections, s'être éloigné de sa religion, n'étant plus rien il a lâché totalement prise. Comme beaucoup d'autres avant lui, comme d'autres après lui, il a éteint en lui les racines du désir d'être.
           Et à l'instant de sa mort, au lieu d'avoir à renaître il a continué de vivre, dans un autre espace-temps.

          Inutile résurrection. Nécessaire seulement quand on reste soumis intérieurement à la dictature du désir d'être.
          Dangereuse résurrection, qui donne à la mort une consistance qu'elle n'a pas. Qui transforme nos angoisses morbides en réalité.


          Au lieu de nous étouffer dans les préservatifs de sa vision courte des choses, le pape pourrait utiliser le crédit qui lui reste pour nous parler de l'unique vie, la nôtre, qui ne connaît que des transformations successives. Nous rappeler que le premier enseignement de Jésus fut dans ses choix de vie, éclairés par quelques paroles de feu.


          J'attends avec impatience le moment où l'indignation devant tant de médiocrité indéfiniment répétées, se transformera en un mouvement vers l'authentique Jésus.
          Mouvement de libération, et de marche en avant.


                                                             M.B., Pâques 2009


P.S. : Très pris par la mise au point de mon travail sur le quatrième évangile (Le récit du 13° apôtre), je demande votre indulgence pour ce "propos intempestif" fort rapide.

 

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Publié dans : LA QUESTION JÉSUS


          Impavide et sucré, l'Homme en Blanc scandalise à nouveau par ses déclarations sur la sexualité, et je m'étonne qu'on s'étonne. Car enfin, cela fait vingt siècles !

          L'Église et la sexualité, l'Église et notre vie la plus intime, la plus quotidienne : le divorce a eu lieu dès l'origine, puisque Paul de Tarse écrit ses lettres entre l'an 50 et l'an 57, avant même que les évangiles ne soient composés. Relations sexuelles hors mariage, adultère, homosexualité, le corps et le plaisir : nous savons ce que Paul en disait. Mais... peut-on savoir ce que Jésus en pensait, Jésus que Paul n'a jamais connu, dont il avait seulement entendu parler ?


I. Homosexualité


          Elle était pratiquée par les juifs, comme en témoignent des textes trouvés à Qumrân et datant environ du II° siècle avant J.C. (1). Si la Bible la condamne fermement, c'est parce qu'elle était liée à la prostitution sacrée des peuples entourant Israël : l'adopter, c'était une forme d'apostasie qui rendait impur.
          Quand Paul écrit (Rm 1,27) : "Les hommes ont abandonné les rapports naturels avec la femme, commettant l'infamie d'homme à homme", il s'adressait aux habitants de Rome et faisait appel à une notion philosophique grecque de nature qui était étrangère au judaïsme. Il est donc normal que Jésus, juif s'adressant à des juifs dans un milieu relativement protégé, ne parle pas de l'homosexualité : ce n'était ni son problème, ni celui de son auditoire.


II. Jésus et la sexualité


          On trouve dans le livre de la Genèse deux récits de la création.
          Le plus récent, de tradition sacerdotale, dit que Dieu donna aux hommes l'ordre d'être féconds, et de se multiplier pour remplir la terre.
          Mais le plus ancien dit que la femme est la chair de la chair de l'homme, et c'est à lui que Jésus se réfère quand il parle de la sexualité humaine. Autrement dit, entre deux traditions il a fait un choix : pour lui, l'acte sexuel c'est "que l'homme s'attache à sa femme et que les deux ne fassent plus qu'une seule chair" (Mt 19,5).

          Il est étonnant que ce solitaire, chaste par choix personnel, ait si bien compris que l'amour physique, quand il est réussi, est une véritable fusion où l'on se perd l'un dans l'autre, jusqu'à ne plus savoir qui est l'un, qui est l'autre. C'est ce que nous appelons l'orgasme, et c'est une expérience divine.
          Pour Jésus, le but de l'amour ce n'est pas d'abord de faire des enfants : c'est d'abord de fusionner l'un dans l'autre.
          C'est d'abord le plaisir.

          L'Église n'a pas suivi le choix de Jésus, elle a faite sienne la tradition sacerdotale de la Bible. Pour elle, l'amour n'est légitime que s'il est suivi de procréation. Le but de l'amour ce n'est pas le plaisir, la fusion amoureuse : c'est la grossesse. Le préservatif, qui permet le plaisir partagé tout en évitant l'enfant, c'est le mal absolu.


III. Relations hors mariage


          Elles étaient condamnées par le judaïsme, mais depuis l'exemple donné par Abraham lui-même on était indulgent envers l'homme qui se payait une prostituée.      
          Indulgence envers l'homme, oui - mais pas envers la femme, malheureuse qui devait ajouter à son métier dégradant une réprobation sociale unanime.
          Or Jésus (Lc 7,36), invité chez un notable, se laisse approcher par une de ces femmes perdues. Elle lui offre les outils de son travail quotidien : des baisers, son parfum, la caresse de ses cheveux. Non seulement il ne la repousse pas, mais il prend sa défense devant tous, au seul motif qu'elle a montré beaucoup d'amour.

          Cette fois-ci, il ne choisit pas entre deux traditions : il prend à contre-pied le judaïsme, et le notable ne s'y trompe pas, qui le lui reproche : "si cet homme était un prophète..." Mais Jésus est un vrai prophète. Oui, cette femme fait l'amour bien qu'elle ne soit pas mariée. Oui, elle est complice de tous les hommes mariés, ses clients. Jésus ne justifie pas son métier, il justifie la personne : "Parce qu'elle a aimé..."
          Pour Jésus, l'amour ne légitime pas le péché. Mais le "péché d'amour" ne permet pas de condamner celui, ou celle, qui aime.


IV. Adultère


          Violemment proscrit par le judaïsme, il entraînait la mort par lapidation solennelle et publique : les accusateurs, puis la foule, tuaient la femme à coup de pierres. Quant à l'homme, il n'était condamné que par sa conscience.
          Le chapitre 8 du quatrième évangile décrit une femme, prise en flagrant délit d'adultère, amenée sur l'esplanade du temple pour être lapidée comme il se doit. Beaucoup d'exégètes considèrent que cet épisode n'appartient pas à la "tradition johannique" : je ne suis pas de leur avis (2), il porte toutes les marques d'une tradition ancienne et provient d'un témoin oculaire, le disciple que Jésus aimait.
          Ce témoin raconte que Jésus se trouvait là, par hasard semble-t-il, au moment où des hommes de loi pharisiens s'apprêtaient à exécuter la femme. Ils lui demandent ce qu'il en pense, et on connaît sa réponse : "Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché jette la première pierre". Alors, tous s'en vont, et Jésus dit à la femme : "Moi non plus, je ne te condamne pas, va".
          Cette fois-ci, il s'oppose carrément à son judaïsme natal, et la foule ne s'y trompe pas puisqu'elle cherche à le lapider : ne vient-il pas de se rendre complice d'une adultère ?  
          Sous leur menace, il est obligé de s'enfuir.


          Jésus ne pouvait prévoir ni le préservatif, ni le Sida. Il ne pouvait imaginer l'océan de nos problèmes actuels, mais il nous a laissé un gouvernail : son attitude face aux hommes, aux femmes, ses jugements sur leur sexualité.
          
          Hélas, ce n'est pas lui qui est au gouvernail.


                                   M.B., 22 mars 2009


(1) Rouleau du Temple, 58,17 et surtout Règlement de la Guerre 6,3 : "Avant de partir au combat, aucun jeune garçon et aucune femme n'entrera dans le camp"
(2) Voir L'évangile du treizième apôtre, à paraître (j'espère !).

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Publié dans : L'HISTOIRE EN QUESTION

(Conférence donnée à l'Université Pour Tous de Chantilly, le 14 mars 2009)


          Mémoire, Histoire et politique : un ménage à trois détonnant !
         
           Les oiseaux, les fourmis ou les loups vivent en sociétés très structurées : ce sont des animaux politiques (du grec πολις, "l'être-ensemble"). Si chacune des espèces animales possède sa propre Histoire, elles ne le savent pas. Nous aussi, nous sommes des animaux politiques, mais en plus, nous sommes des animaux HISTORIQUES : nous savons que nous faisons partie d'une Histoire, et à son tour cette Histoire fait partie de nous, au point qu'elle détermine nos comportements. C'est pourquoi, vous le constatez chaque jour, la relecture et la compréhension du passé font constamment irruption dans notre actualité politique : de plus en plus, on demande à l'historien d'être guide, et conseiller de nos sociétés.

       
        I.
    Dans la haute antiquité, il n'y avait pas encore d'Histoire mais des mythes, et des mythologies. Pour le romain Salluste : "Le mythe est la relation d'un événement qui n'a jamais eu lieu, à propos d'une chose qui existe depuis toujours" Ces mythes retraçaient l'histoire de héros, moitié hommes et moitié dieux. De bouche à oreille, on se transmettait les récits de leurs exploits. Des peuplades se reconnaissaient dans l'Histoire mythique à laquelle elles s'identifiaient, et qui les transformait en peuples.
          Le mythe des origines est "vrai", parce que la communauté l'a répété pour continuer à vivre. Le mythe d'identité est "vrai", parce que la communauté a existé par lui : le mythe prouve sa vérité par son efficacité. Ainsi du passage de la mer Rouge, qui transforma des tribus informes d'hébreux en peuple juif. Ainsi de la naissance de Romulus & Remus, qui fut en même temps l'acte de naissance de l'Empire romain. Ou encore la pierre d'Abraham à la Ka'aba, qui fonda l'islam : le mythe est fondateur. Il fournit, à des peuples qui n'en ont pas, une mémoire toute prête, déjà organisée, à laquelle ils se réfèrent et qui les situe dans l'univers.
          De tous temps, les mythes se sont transformés en mémoire collective. Ils ont été la mémoire des peuples, qu'ils ont façonnés à leur image.


       II.    Cela a duré jusqu'au V° siècle avant J.C., avec Hérodote que Cicéron appelle "le Père de l'Histoire". L'unique œuvre de lui qui nous soit parvenue commence ainsi : « Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε". Hérodote a donc mené une enquête (historié) sur les Guerres Médiques. Il continue : " ... une enquête, afin que le temps n'abolisse pas la mémoire des actions des hommes, et que les grands exploits guerriers accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli".
          Hérodote cherchait-il seulement à effacer la distance du temps, en fixant la mémoire ? Il voulait qu'on se souvienne "des exploits des Grecs, comme de ceux des barbares" : a-t-il tenu parole ? Il semble que non. Aristote le traite de mythologue, créateur de mythes. Aulu-Gelle, d'homo fabulator  - créateur de fables. Pourquoi cela ? C'est Plutarque qui nous l'apprend, dans son traité De la mauvaise foi d'Hérodote : "Il a abusé ses lecteurs malgré son apparente limpidité. Il était philobarbaros, il aimait trop les barbares. Plusieurs volumes me seraient nécessaires pour passer en revue tous ses mensonges".
          Alors : Mythes, ou fables ? Histoire, ou mensonges ? Il y a pourtant eu des faits, des batailles gagnées par les Grecs. Ils ont écrasé les barbares : mais ce qu'on reproche à Hérodote, c'est de n'avoir pas suffisamment écrasé leur mémoire. 

-  Orgueil national, impérialisme et racisme : première utilisation politique de l'Histoire.


          Par la suite, tous les historiens de l'Antiquité ont été soumis aux façons de penser, et à l'ordre social en vigueur dans leur Cité. Les peuples ne s'identifiaient plus à des héros mythiques, mais à des Grands Hommes. Les historiens se mettaient au service du Prince - et à travers lui du pouvoir, en même temps que de l'identité nationale. Leur marge de manœuvre était très étroite : mais tous n'étaient pas dupes, ainsi Suétone. Au moment où il écrit sa biographie du Divin Jules, il est secrétaire particulier de l'Empereur Hadrien : divinisé, son Jules César est paré de toutes les vertus qu'Hadrien prétendait posséder. Et quand Suétone glisse, au détour d'une phrase, que "César fut le mari de toutes les femmes de Rome, et la femme de tous les maris", cette critique (si toutefois c'en est une) était bien la seule qu'il pouvait se permettre.


        III.   Après eux, et pendant plus de mille ans, l'Histoire va être écrite par des gens d'Église. Ce sont des hagiographes : ils exaltent les figures de saints, de prélats ou d'abbés mitrés, qu'ils proposent en exemple au peuple chrétien. Ces historiens appliquent la doctrine de saint Augustin dans La Cité de Dieu : l'Histoire n'est qu'une résultante de l'action divine - comme chacun peut le vérifier, puisque l'Église catholique s'étend jusqu'aux confins de la terre.
          Les Annales du Moyen âge sont un mélange de propagande et d'endoctrinement : cette fois-ci, l'historien se met au service d'une idéologie religieuse, qui se trouve être à la base d'une civilisation conquérante. Non plus l'identité d'une seule nation, mais celle d'un ensemble multinational, la chrétienté. La frontière n'est plus celle du Limes, dressée contre les Barbares : c'est une frontière culturelle, et les nouveaux barbares sont les incroyants.
On cherche à conquérir en convertissant, on protège son identité en excommuniant.

- Orgueil culturel, fanatisme religieux, et exclusion : deuxième utilisation politique de l'Histoire.

          C'est pourtant à un moine catholique, Dom Mabillon, qu'on doit la première révolution de la science historique moderne : c'est la diplomatique, discipline qui distingue dans les documents anciens (ou diplômes), ceux qui sont authentiques de ceux qui sont faux, ou apocryphes. Comment les lire, les transcrire, les confronter - bref, les utiliser ?
           Mabillon a été l'inventeur de l'archéologie des textes anciens.


          Jusque là, l'Histoire était une construction de l'esprit humain, qui ne s'éloignait jamais vraiment du mythe. Mythe national, mythe princier, mythe religieux : le baptême de Clovis, qui fonda la chrétienté, rassemble en un seul ces trois formes du mythe.
          Pas de politique (c'est-à-dire d'organisation de la Cité) sans mythes fondateurs.


       IV.   Après le séisme de la Révolution française, les historiens se sont voulus ouvertement engagés : il fallait choisir son camp. Collègue de Michelet, Augustin Thierry écrit : "En 1817, préoccupé d'un vif désir de contribuer au triomphe des idées constitutionnelles, je me mis à rechercher dans les livres d'histoire des preuves et des arguments à l'appui de mes croyances politiques".
          Mais le goût du travail minutieux et érudit a vite repris avec la fondation de l'École des Chartes (1821), qui anima un gigantesque travail d'archivage et de publications. Ce retour en grâce des textes anciens va donner naissance à l'Histoire positiviste. Le mythe est mort : désormais, le passé peut être connu dans sa réalité objective, sans interprétation, grâce à l'usage raisonné de documents positifs. L'historien devient un simple instrument, sorte d'appareil enregistreur qui n'a plus qu'à reproduire son objet - le passé - avec une fidélité mécanique.
          Pour les positivistes, l'Histoire n'est plus à construire : elle est à retrouver.


           Nous venons de dégager les deux extrêmes entre lesquels balance l'Histoire : d'un côté, la construction du passé, guettée par le mythe intemporel. De l'autre, la simple nomenclature des faits, guettée par l'oubli de la texture humaine des événements historiques.


        V.   Après celle de Mabillon, la deuxième révolution de l'Histoire a été l'irruption de l'archéologie, à la fin du XIX° siècle. Désormais, l'historien ne disposait plus seulement de textes, mais de sites, d'habitats, d'objets. Ces traces objectives de l'activité humaine, il pouvait les confronter aux traces écrites. On n'écrit plus l'Histoire des Grands Hommes, mais celle des peuples. On construit l'Histoire transversale des courants sociaux (Histoire des ouvriers, des femmes, de l'habillement, etc.), ou de microsociétés comme le petit village occitan de Montaillou (Le Roy Ladurie)...
          Enfin, dans les années 1980, apparaît la Nouvelle Histoire (Pierre Nora) qui est celle des mentalités, c'est-à-dire des représentations collectives et des structures mentales des sociétés.
          Cette Nouvelle Histoire s'affranchit des idéologies, politique, sociale ou religieuse. Non seulement elle se détourne des héros mythologiques et des Grands Hommes, mais - grâce à la sociologie et à la psychologie - elle prétend atteindre enfin le but que s'était fixé l'Histoire positiviste : les comportements sociaux, les évolutions mentales des peuples, sont décrits de manière scientifique. L'historien appartient au peuple dont il retrace l'Histoire : affranchi de l'esclavage du mythe ou du Prince, il proclame haut et fort qu'il est enfin libre - c'est-à-dire, par nature, révisionniste.

          Hélas, cette liberté revendiquée par l'Histoire moderne apparaît comme un vœu pieux. Vous devinez qu'en s'attachant à la reconstruction d'un passé collectif, l'historien va faire de la mémoire elle-même l'objet de son étude. Quand le positiviste Michelet voulait "montrer purement et simplement comment les choses se sont produites", il se situait au niveau des faits, non pas de la mémoire - qui, elle, se trouve en amont de la connaissance historique. En cherchant à reconstituer des mouvements d'idées, ou à ressusciter la vie quotidienne d'une commune rurale, l'historien va dépendre étroitement de sa propre histoire familiale et individuelle, de son milieu, de son éducation, de ses attirances et de ses rejets politiques. Déjà, en 1954, H.I. Marrou avait dû rappeler que l'Histoire est inséparable de l'historien.


          Rien ne semble donc avoir changé depuis Hérodote : l'Histoire d'aujourd'hui est toujours politique, elle reste un enjeu politique. C'est ainsi que nous avons eu droit au passé revisité par les communistes, ou par les Résistants. Par les anciens colonialistes, ou ceux qu'ils avaient colonisés. Par les croisés, ou par les Arabes. Par les bourreaux, ou leurs victimes. Enfin, nous avons eu droit au négationnisme des génocides, arménien ou juif.
Et tout récemment, nous avons eu droit aux lois mémorielles.


          "Les choses", dont parlait Michelet, semblent définitivement hors d'atteinte.
          Et l'Histoire, comme approche de la vérité des faits, définitivement disqualifiée.
          D'où le mot de James Joyce : "L'Histoire est un cauchemar dont il faut se réveiller"



          Paradoxalement, c'est dans le petit milieu des érudits chrétiens que la question de la vérité historique a connu, depuis un siècle, ses avancées les plus significatives, et que l'Histoire a retrouvé un peu de son honneur. Pourquoi ?
Parce que, seul de son espèce, le judéo-christianisme est une religion historique. Ce n'est pas le fruit d'une métaphysique (Plotin), d'une haute morale (Confucius), d'une mystique (Védas hindous). Pour les judéo-chrétiens, Dieu s'est fait connaître à travers l'Histoire des hommes et de leurs tribus : La Révélation chrétienne n'est pas le fruit d'une illumination ou d'un éveil de la conscience. Au point de départ il y a non pas des idées, mais des faits humains triviaux, dont il faut découvrir la signification cachée.
           Saint Augustin avait développé la notion de théologie de l'Histoire : avec lui, l'Histoire devenait une proposition théologique. Histoire Sainte, les textes sacrés étaient une allégorie, que l'exégète interprétait pour construire à la fois le passé, le présent et l'avenir de l'humanité. L'Histoire allégorisée mettait en place les mythes fondateurs de la chrétienté.
          A cause de la nature de leur religion, la question de la véracité des faits fondateurs s'est posée en termes nouveaux, de façon cruciale et urgente, à des exégètes protestants dès le milieu du XIX° siècle. Ils ont été rejoints par les catholiques au milieu du XX° siècle. Des savants allemands, français, et aujourd'hui surtout américains, ont fait faire à la science historique des progrès importants en tentant, avec opiniâtreté, de revenir aux faits, aux événements qui sont à l'origine du christianisme. C'est ce qu'on appelle l'exégèse historico-critique, qui s'oppose à l'exégèse allégorique. Elle a accompli des progrès considérables, et si je vous en parle, c'est parce qu'elle éclaire particulièrement bien la question que nous nous posons aujourd'hui : mémoire, mythe, ou Histoire ? Histoire, ou politique ?


          Dans leur recherche du vrai visage des héros fondateurs de leur religion, les exégètes chrétiens ont d'abord mis au point une boîte à outils performante. Une quinzaine de critères de lecture des textes anciens, très précis, beaucoup plus sophistiqués que la science diplomatique du vieux Mabillon. Ils ont pu ainsi explorer la notion de tradition orale : la façon dont la mémoire s'est transmise, pendant une longue période, de bouche à oreille. Puis d'histoire des formes littéraires : la façon dont les récits oraux ont été mis par écrit selon des schémas littéraires, communs à telle ou telle époque, à telle ou telle région de l'Antiquité. D'histoire des traditions écrites : la façon dont les écrits se sont influencé l'un l'autre, au moment même de leur élaboration, parce qu'ils voyageaient, et étaient lus hors de leur lieu d'écriture. D'histoire des communautés, porteuses des traditions orales, et lieux de mise par écrits de ces traditions. Enfin, d'histoire linguistique : le passage, par traductions successives, d'une culture à une autre, d'une époque à une autre.

          Le fameux "objet" après lequel courait tant Michelet, c'était donc LE TEXTE ! Mais le texte non plus support d'allégorie, non plus vecteur de mythe : le texte, objet d'examen critique pluridisciplinaire.

          Chemin faisant, ces exégètes ont pu reprendre à l'école allemande sa distinction entre les événements de l'Histoire (Historich) et le fait historique (Geschichtlich). Je vous résume brièvement leurs conclusions :

1) Événement de l'Histoire : C'est le - ou les - événements initiaux, les paroles prononcées, les faits tels qu'ils se sont réellement produits, à un moment donné, autrefois. Que l'événement du passé soit éloigné de nous par un siècle, dix siècles ou dix minutes, c'est la même chose : une fois accomplie, une action est perdue pour nous à tout jamais. Une fois prononcée, une parole - son intonation, sa situation dans le temps et dans l'espace, sa portée sur l'auditoire - ne peut plus être redite. L'événement du passé appartient au passé : on ne peut plus, ni y revenir, ni l'atteindre à nouveau dans son jaillissement originel.

2) Fait Historique : ce sont les faits ou les paroles, tels que l'historien tente de les établir, après enquête (Hérodote). L'enquête doit être rigoureuse, la boîte à outils efficace, chaque outil (chacun des critères de lecture) doit être utilisé selon sa fonctionnalité propre. Aucun critère ne doit être négligé. La version des faits proposée par l'historien résultera d'un choix entre plusieurs pistes, plusieurs hypothèses possibles : car si l'événement de l'Histoire est unique, le fait historique n'est jamais simple, indiscutable, certain. L'historien doit prendre sa décision finale au vu d'un dossier le plus souvent contradictoire.
          Le fait historique peut-il retrouver intacte la mémoire du fait de l'Histoire ? Non, et pour deux raisons : d'abord parce que la mémoire des témoins eux-mêmes était entachée par leurs opinions, leurs préjugés, leurs ambitions, leurs choix ou leurs refus. Ensuite, parce que l'historien vit dans un milieu donné, à une époque donnée. Qu'il le veuille ou non, il est tributaire de ce qu'il peut comprendre du passé. Mais aussi, à cause de la pression sociopolitique qu'il subit à son insu, l'historien sait le plus souvent ce qu'il peut dire, ce qu'il doit dire, et surtout ce qu'il ne peut absolument pas dire.
          Sur les origines d'un ensemble d'événements devenus fondateurs de civilisation - c'est-dire transformés en mythes - l'historien, même s'il sait beaucoup de choses, ne peut pas tout dire. Il faut des années, parfois des générations, avant que la vérité historique d'un génocide, ou d'une guerre coloniale, ou des origines d'une religion, puisse être présentée, dans son état actuel d'élaboration, à la conscience du grand public.

          De ce survol rapide, retenons quatre conclusions :


1- L'Histoire ne peut pas, ne doit pas prétendre à une vérité absolue. L'historien est lui aussi un animal politique et historique. La vérité historique n'est pas la vérité de l'Histoire : c'est la moins mauvaise interprétation possible des faits du passé. Le travail de l'historien consiste à affiner des hypothèses successives.


2- En Histoire comme en exégèse, il n'y a pas de vérité définitive. Que des pièces nouvelles soient découvertes (documents, archéologie), ou qu'un historien reprenne un vieux dossier avec un regard neuf et inventif, et soudain une nouvelle vérité historique peut surgir.
          Parce qu'elle bouleverse la façon dont notre mémoire collective s'est construite en Histoire fondatrice, parce qu'elle bouleverse notre "vision du monde", cette nouvelle vérité va rencontrer l'opposition de tous, jusqu'à ce qu'elle finisse, lentement, par s'imposer à tous.


3- Pas de vérité historique définitive, mais quand même, des sédiments qui se déposent au fil des ans ou des siècles. Parce qu'ils rencontrent un consensus à la fois des historiens et de leurs sociétés, on parle d'acquis de l'Histoire. Ce n'est pas faux, notre connaissance historique progresse réellement. Mais il ne faut jamais oublier quelle est la fragilité de la vérité historique.


4- Enfin, l'historien peut finir par en savoir plus, sur un événement du passé, que ceux-là même qui ont vécu cet événement. Quand le passé était encore du présent, il était - comme ce que nous vivons en ce moment même - quelque chose de pulvérulent, de confus, de multiforme : un ensemble touffu de sentiments, de sensations qui se heurtent en nous, de causes et d'effets, dont nous peinions à saisir sur le vif la signification, et plus encore les répercussions.
Avec un peu de chance et beaucoup de perspicacité laborieuse, l'historien parvient à mettre en lumière des intentions, des préjugés, des désirs obscurs ou des volontés cachées qui étaient enfouis dans l'inconscient des acteurs de l'Histoire. Au moment des faits, eux-mêmes ne pouvaient pas en être conscients. Il leur manquait deux choses : le recul du temps, et un champ de vision qui dépasse leur horizon limité. Parce qu'il dispose de l'un et de l'autre, l'historien est capable, aujourd'hui, d'en apprendre à Jules César, sur lui-même, plus qu'il n'en savait lui-même.

Le résultat de tout cela, ce sont les innombrables livres d'Histoire qui encombrent les étagères de votre bibliothèque. J'espère que vous prenez, à les lire, autant de plaisir que moi.


En fin de conférence, j'ai lu l'article Comment discréditer un historien mal-pensant (cliquez) 

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Publié dans : OUVRAGES DE MICHEL BENOIT

                       Lu dans Le Parisien Dimanche du 15 Février 2009


     L'ouvrage bouleversant d'un ancien "Prisonnier de Dieu"

                               (par Marie Persidat)


          "Je suis un post-chrétien"
          Michel Benoît n'a pas peur des mots. Et même à une époque où l'Église est chaque jour remise en cause, son récit n'a rien perdu de sa causticité. Sa maison d'édition, Albin Michel, vient de rééditer Prisonnier de Dieu. Un ouvrage bouleversant au cours duquel il revient sur les vingt-deux ans durant lesquels il a été "frère Irénée".
          Ce premier livre, paru en 1992, avait alors été vendu à plus de 80.000 exemplaires. Seize ans après, il sonne toujours aussi juste. "Dans les années 1990, c'était surtout un témoignage individuel, se souvient-il. Aujourd'hui, avec le recul, c'est devenu un témoignage historique" Entre-temps, la parole a commencé à se libérer. De grandes figures de la chrétienté ont ébranlé l'Église en tant qu'institution en se livrant sur le seuil de la mort, ou plus récemment en offrant au public des confidences posthumes. "Maintenant, on parle", souffle Michel Benoît.
         
          "L'abbé Pierre ou soeur Emmanuelle ont choqué en évoquant notamment la sexualité. Moi, je suis allé beaucoup plus loin. J'ai voulu montrer, par exemple, comment des gens qui ne travaillent pas peuvent vivre confortablement. D'où vient l'argent ?"
          L'ancien moine se défend de tout propos déformé ou trop engagé. "Je ne critique rien, je décris, c'est tout, et c'est beaucoup plus ravageur. Ce n'est pas un pamphlet" En effet, celui qui n'hésite pas à parler de "démarche sectaire" de l'Église va beaucoup plus loin. C'est l'effondrement de toute une société qu'il essaie de comprendre.

          Aujourd'hui âgé de 68 ans, Michel Benoît continue de garder la tête dans les livres. "Je travaille exactement comme quand j'étais à l'université ! " Après Prisonnier de Dieu il a publié deux essais, Dieu malgré lui puis Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités. Des ouvrages destinés aux "catholiques déçus, et il y en a beaucoup - mais aussi, au-delà, à tous ceux qui cherchent"
          Il est surtout l'auteur d'un best-seller, son unique roman pour l'instant. Le secret du treizième apôtre s'est vendu à plus de 30.000 exemplaires et a été traduit en 19 langues. Il est sorti en poche il y a quelques mois.
          Lorsque Michel Benoît n'est pas auteur, il se plonge parfois dans la méditation. Car sa dénonciation de l'Église ne l'a pas écarté de toute quête spirituelle. "Dieu n'a rien à voir avec tout ça", sourit-il en désignant le livre autobiographique dans lequel il a enfermé tous ses souvenirs.
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