Publié dans : LA QUESTION JÉSUS


          Deux journalistes incroyants, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, ont réussi un pari impensable il y a seulement vingt ans : présenter au public, à une heure de grande écoute, plusieurs heures de téléfilms ARTE sur Jésus.
          Corpus Christi (1996), suivi de Jésus contre Jésus (1999), Jésus après Jésus (2004) et tout récemment Jésus sans Jésus.
          Chacune de ces émissions donnant ensuite naissance à un livre, publié au Seuil.
          Il faut saluer cette entreprise, audacieuse et menée avec une détermination sans faille. Elle est l'aboutissement d'un vaste mouvement, commencé au milieu des années 1970 : la redécouverte d'un "juif marginal" (J.P. Meier) sur lequel s'est fondée autrefois notre civilisation occidentale.
          Mais ces émissions témoignent aussi d'un phénomène inattendu : la personne de Jésus, aujourd'hui récupérée par les médias.



Les téléfilms


          Leur forme n'a pas varié depuis le début : plan fixe sur un homme ou une femme qui parle, sur fond noir. Peu de sourires, très peu de gestes. Visages concentrés, voix monocordes. Changements de plan austères : un manuscrit ancien, feuilleté par une main invisible, avec un commentaire de transition en voix off.
          Pour chaque série, une quarantaine de chercheurs à qui, c'est évident, l'on a posé la même question (laquelle exactement ? On l'ignore). Chacun manifestement libre de sa parole.
          Catholiques, orthodoxes, protestants, juifs : il faut deviner, rien n'est dit de la chapelle à laquelle ils appartiennent. Mais très vite, on ne se pose plus la question. Car ces chercheurs ont tous une passion commune : l'homme qui vécut une brève aventure dans la Palestine de l'an 27 à 30, et qui est maintenant connu sous un pseudonyme, Le Christ.
          Les monologues se succèdent : impression de répétition ? Non, des nuances apparaissent dans les analyses. Oh ! des nuances infimes, mais la question est si grave qu'on s'attendrait à un consensus - un de ceux qu'impose habituellement la pensée politiquement correcte.
          Pas de consensus, chaque chercheur parle en son nom propre. Mais au fil des émissions, quelques résultats sédimentent comme d'eux-mêmes : oui, c'est bien dans cette direction-là que se situe la vérité de l'homme Jésus - finit par penser le téléspectateur, sans même s'en rendre compte.


          Or, c'est exactement ainsi que se déroule depuis un siècle la quête du Jésus historique. Des chercheurs isolés, peu nombreux, scientifiques de haut niveau, qui ne travaillent pas ensemble, ne se rencontrent pas autour d'une table. Mais que leur recherche conduit tous dans la même direction.
          Ni aboutissement, ni proclamation spectaculaire : des livres, qui paraissent ici et là, de lecture ardue. Des miettes, qui finissent par rendre évidentes quelques conclusions bouleversantes, splendidement ignorées par les Églises établies.
          Comme par les romanciers à succès, pour qui Jésus est devenu une source de revenus appréciables. Pour une fois, le fils de Joseph rapporte de l'argent à la maison !
          Mais les travaux de ces chercheurs voient leur public s'élargir, minorité silencieuse. ARTE leur a donné un mégaphone, merci.


          A la fin de la série, le téléspectateur ne sait plus très bien où il en est : sinon que le catéchisme de son enfance a volé en éclats. Qu'il y a du nouveau, du neuf à découvrir derrière le maquillage plaqué par des siècles de christianisme sur le visage du juif marginal, génial prédicateur itinérant qui n'a pas fini de nous ouvrir le chemin.



Les livres


          Ils résument assez bien le contenu de chaque téléfilm. A un détail près, qui change tout : ils sont écrits par deux hommes, Mordillat et Prieur, et ne laissent plus entendre la voix multiforme de la recherche, avec ses tâtonnements, ses certitudes qui viennent comme d'elles-mêmes, au terme de lentes et patientes interrogations.

          Le dernier de ces livres (Jésus sans Jésus, Seuil, novembre 2008) laisse apparaître l'opinion personnelle des auteurs (ce dont les chercheurs auditionnés ont presque toujours réussi à se garder). Leur indignation devant la tromperie au nom de Jésus, tromperie dont l'Église fut l'artisan et l'unique responsable.
          Cette indignation explose dans le dernier chapitre du livre : on passe du domaine de la recherche à la verve du pamphlet.
          Je ne les critique pas : leur indignation, je la partage. Là où ils parlent de tromperie, j'ai plusieurs fois écrit le mot imposture. Et j'ai été plus loin encore que les chercheurs appelés à la barre d'ARTE, en utilisant sans réserve le critère politique dans la lecture des textes sacrés : les Évangiles n'ont pas (seulement) été écrits pour témoigner de Jésus, mais (aussi) pour prendre le pouvoir.
          Ce critère politique permet de dégager Jésus de ce qu'en ont fait les Églises, collaboratrices de tous les pouvoirs en place depuis 17 siècles.


          Je perçois pourtant une différence entre l'indignation de nos deux auteurs, et la mienne : je n'ai pas eu l'impression, en les lisant, qu'ils aimaient Jésus d'amour.
          Et quand ils écrivent :
          "Tantôt avec colère, tantôt avec désespoir, les chrétiens doivent confesser leur appartenance à une religion dont l'inspirateur, sinon le fondateur, n'est pas de la même religion qu'eux" (p. 250) - je sais bien qu'ils ont raison. Mais je me demande s'ils aiment ces chrétiens, ces hommes et ces femmes si longtemps trompés par leur Églises, comme un frère aime ses frères et ses sœurs spirituels.

          Mordillat et Prieur ont sondé les origines et la destinée du christianisme en sociologues, en journalistes talentueux, en experts du "fait religieux". On les sent blessés dans leur conscience citoyenne, par le décalage entre le Royaume annoncé par Jésus et l'Église qui est venue à sa place.
          On ne les sent pas blessés dans leur amour pour Jésus.



Erreur sur le Royaume


          Cela les a conduit à une erreur qu'aucun des chercheurs auditionnés n'a commise - du moins, dans ces termes.
          "Jésus - écrivent-ils - ne pensait pas que le monde continuerait au-delà de sa génération. Son horizon ne dépassait pas une vie humaine, la sienne. S'il revenait... il serait abasourdi de voir que le monde existe toujours, que la Fin des temps qu'il a annoncée sans relâche ne s'est pas produite, que le Royaume de Dieu ne s'est pas établi avec puissance" (p. 228-230).

          C'est (me semble-t-il) n'avoir pas vraiment compris le paradoxe fondateur de l'enseignement et de la vie de Jésus :
          Le Royaume est déjà là, dit-il, il est parvenu au milieu de vous.
          Le Royaume est établi avec puissance à chaque fois qu'un homme, qu'une femme, se relève alors qu'il était couché dans le désespoir de la maladie ou du mépris.
          Le Royaume est déjà là, puisque je suis là.
          "Regarde, dit-il à Jean-Baptiste : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris !" (Mt 11,5). La femme adultère n'est pas lapidée, elle est renvoyée libre ! (Jn 8).

          Mais en même temps,dit Jésus,  le Royaume est à venir, je l'attends - (Mc 9,1).
          Parce qu'après ma mort (dit Jésus), il y aura toujours des hommes, des femmes, couchés dans la cendre de la maladie et du mépris. Cet état de souffrance ne finira qu'à la fin du monde.
          Le Royaume de Jésus est déjà là, et il est encore à venir.
          Déjà là à chaque main tendue, à chaque justice rendue, à chaque sourire offert.
          Encore à venir, car tant que le monde sera monde, il y aura de la souffrance.


          Comme tous les juifs de son temps, Jésus attendait la fin du monde "au dernier jour" (Jn 11,24). Il n'a jamais pensé, ni annoncé, que la fin des Temps se produirait au cours de sa génération. Cet espoir, oui, les tout premiers chrétiens l'ont eu un temps. Parce qu'ils n'avaient pas compris (eux non plus) ce qu'est le Royaume de Jésus.

          Mordillat et Prieur semblent avoir fait la même erreur qu'eux. Et n'avoir vu en Jésus, finalement, qu'un prophète de l'apocalypse, désespérant parce que désespéré.


          La quête du Jésus historique n'est pas seulement la recherche de vérité sur un homme, et la civilisation qui se réclame de lui. Elle peut, elle devrait mener à la rencontre personnelle avec cet homme.

          Et là, dans le silence, il parle à nos cœurs blessés d'un Royaume déjà présent, que nous attendrons aussi longtemps que ce monde durera.


                    M.B. 11 janvier 2009

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Publié dans : LA QUESTION JÉSUS


          A la fin du XX° siècle, Marcel Légaut a redécouvert Jésus au terme d'un long parcours spirituel. Il disait vouloir parler de lui "non pas en théologien..., mais en croyant"(1)
         
          Dans son Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme (2), il consacre un chapitre à la Valeur rénovée de l'affirmation : la divinité de Jésus.
          Il écrit :            
          "L'affirmation de la "divinité de Jésus", croyance des siècles passés [...], part de la vénération que le chrétien lui porte maintenant. Elle veut exprimer cette vénération [...] Elle n'est pas l'adhésion à une notion capable d'être définie intellectuellement de façon précise, mais une manière de se rendre compte à soi-même de sa propre disposition intime à l'égard de Jésus"
          Et il conclut que "par son humanité, Jésus est le but à atteindre qui permet aux croyants d'être de Dieu, comme lui le fut dans son humanité" (3).


          La conclusion de Légaut - Jésus est de Dieu -, est fréquemment reprise par ses disciples. Dans l'article de ce blog qui lui est consacré (cliquez), j'écrivais que cette expression "ne veut proprement rien dire". Certains ont été blessés par ce jugement : bonne occasion de s'en expliquer, en élargissant le débat.

          La divinité de Jésus est la colonne vertébrale du christianisme, mais aussi l'épine dont il souffre. Dès le tombeau vide, l'interrogation sur l'identité de cet homme a donné lieu à des controverses violentes, dont on trouve l'expression dans le Nouveau Testament lui-même.
          Pendant les trois siècles suivants, on va assister à un extraordinaire bouillonnement d'idées : toutes les solutions ont été proposées.
          Seulement homme ? Mais alors, comment expliquer sa résurrection ? (cliquez) .
          Seulement Dieu ? Mais alors, comment expliquer qu'il a vécu, a souffert, qu'il est mort comme un homme ?
          Spéculations infinies, qui fleurissaient dans un milieu imbibé de philosophie grecque : le questionnement sur l'identité de Jésus a été posé en terme philosophiques, ou plus précisément ontologiques.
          Qu'est-ce que l'ontologie ? C'est la discipline métaphysique qui s'intéresse à l'être des choses.
          On se demandait donc : quel est l'être de Jésus ? Est-il une entité humaine, ou bien divine ? Tout l'une, ou tout l'autre ?    
          Le verbe "être" cantonnait strictement le débat dans la sphère de l'ontologie.

          Les Concile de Nicée puis de Constantinople trancheront : Jésus est à la fois homme et Dieu, son être est à la fois humain et divin. La définition est formulée en grec, dans des termes seulement compréhensibles à l'intérieur du champ sémantique de la philosophie grecque.

          Qu'est-ce qu'un champ sémantique ? C'est un ensemble de concepts, exprimés dans un vocabulaire technique qui n'a de sens qu'à l'intérieur d'un système de références culturelles. Ici, la philosophie hellénistique.

          Nicée-Constantinople formulent de la divinité de Jésus en termes d'ontologie : c'est le "Credo" de la messe. Désormais, l'identité du Christ ne pourra jamais plus être comprise qu'à l'intérieur du champ sémantique défini par cette formulation.
          Quand les catholiques récitent leur Credo, ils affirment qu'il y a en Christ une personne en deux natures, qu'il est consubstantiel au Père : ils sont dans l'incapacité de comprendre ce en quoi ils disent croire. Substance, nature, personne, appartiennent à un champ sémantique dont ils ont perdu la clef.
          Légaut était vivement conscient de cette impasse. Il écrit :
          "L'attribution à Jésus de la "divinité", qualité... objective... restait abstraite"
          Il a proposé une nouvelle formulation de l'identité de Jésus, à partir de l'expérience qu'en fait le croyant dans sa vie spirituelle. La divinité de Jésus devenait une qualité subjective (et non plus objective), fruit de "la vénération que lui porte le croyant, à partir de son cheminement intérieur".
          Le croyant est de Dieu, "comme Jésus le fut dans son humanité".

          Mais dire que Jésus est ceci, ou qu'il n'est pas cela, c'est rester cantonné dans le champ sémantique de l'ontologie.
          Aborder la question de l'identité de Jésus, de près ou de loin, sous l'angle ontologique, utiliser le verbe être, c'est se condamner à l'impasse. Car dans quelque direction qu'on aille, on se heurte aux barbelés qui délimitent le champ sémantique défini par les conciles grecs de Nicée-Constantinople.

          Proposer une signification subjective de la divinité de Jésus dans la terminologie objective de l'ontologie, c'est une incompatibilité de fait. Dès que l'on commence une phrase par "Jésus est", ce qui s'ensuit ne peut qu'être mesuré à l'aune des dogmes ontologiques.
          Ou se trouver sans signification.



          Qu'est-ce que Jésus ? Un être humain. 
          Mais oui, cet humain avait quelque chose d'exceptionnel : il a compris, il a vécu, et enfin il a enseigné que les humains peuvent entretenir avec Dieu une relation simple, affectueuse, confiante, comparable à celle du petit enfant avec son père ou sa mère.
          Cela, les prophètes d'Israël l'avaient tout juste entrevu. Le judaïsme officiel, rabbinique et sacerdotal, l'ignorait, ne pouvait l'imaginer. Aucun juif, jamais, n'avait osé s'adresser à Dieu en lui donnant un petit nom familier, qu'on jugeait trivial : abba, papa.


          Légaut propose une Valeur rénovée de l'affirmation : la divinité de Jésus.
          Il se sent obligé de poser la question : quel est l'être de Jésus ? A cette question ontologique il ne peut y avoir de réponse qu'ontologique : depuis Nicée, elle est circonscrite dans un champ sémantique dont il est impossible de s'extraire.
          Il ne faut pas y pénétrer. Il faut éviter de commencer la phrase par "Jésus est" : toute continuation est vouée à l'échec.
          Mais il faut se demander : "Comment Jésus a-t-il été en relation avec son Dieu ?"
          Cette question, Légaut y répond avec bonheur dans toute son œuvre écrite.


          L'identité ontologique de Jésus ? Une impasse.
          Son identité relationnelle ? Un chemin qui mène à Dieu.


          Prisonnier - malgré lui - d'une problématique ontologique dont il ne voulait pas, Légaut n'a pu complètement s'en dégager.
          C'est le sort des pionniers : ils quittent les ornières pour s'aventurer sur des chemins qu'ils ouvrent. Un peu de boue colle parfois à leurs souliers : il ne faut pas oublier que c'est grâce à eux que nous autres, aujourd'hui, nous avançons.


                                   M.B., 7 déc. 2008


(1) Entretien avec Bernard Feillet
(2) A.C.M.L., 1997.
(3) Introduction à l'intelligence du passé..., pp. 107-108.

 

 

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Publié dans : LE CHRISTIANISME EN CRISE


          En démissionnant avec fracas (Le Parisien, 29 nov.) du directoire du Parti communiste, Robert Hue projette sur le catholicisme une lumière inattendue.
          L'ancien dirigeant suprême du PCF confesse : " j'ai tenté de conduire une mutation, dont j'espérais qu'elle permette à notre Parti de retrouver une réelle influence dans la vie politique française. Cette mutation a échoué... Je l'ai fait parce que j'y croyais, même si le doute m'habitait parfois... Désormais - en dépit de la richesse humaine et du dévouement des milliers de militants communistes - je ne crois pas que le Parti soit réformable".

          Et il écrit à Marie-George Buffet : "A propos du communisme, plutôt que de s'enfermer dans le fétichisme d'un mot", il faut reconnaître "que ce mot a été malheureusement souillé, aux yeux des peuples, par les erreurs commises en son nom".
          Son amer constat, c'est "l'impossibilité du Parti à s'auto-transformer : je serai communiste autrement".

 

          Mutatis mutandis, cette analyse lucide s'applique à l'Église catholique.

          Elle aussi, c'est un grand "parti", avec des militants, des dogmes fondés sur une utopie. Après la Révolution, les lendemains qui chantent. Après la mort, le bonheur éternel : utopie vient du grec ù-topos, "nulle part", et de nù-topos, "lieu de bonheur". La vie présente, dans le monde tel qu'il est, n'est qu'une somme de souffrances : vivons-la tant mal que bien, animés par l'espérance d'un lieu de bonheur futur - la société sans classes d'un côté, le paradis des Apocalypses de l'autre.


          Le Parti communiste était la structure, sociale et mystique, qui devait apporter ce bonheur ici et maintenant. Constatant qu'il ne menait nulle part - ù-topos - Robert Hue a "tenté de conduire une mutation" de cette structure, et "cette mutation a échoué". Mais il va plus loin : "Je ne crois pas que le Parti soit réformable..., il est dans l'impossibilité de s'auto-transformer".

 

          L'Église catholique a toujours faite sienne la fière devise de la Chartreuse : Numquam reformata, quia numquam reformanda. Elle n'a jamais été réformée, parce qu'elle affirme n'avoir jamais eu besoin de réforme.


          En 17 siècles, il y a bien eu trois tentatives de réforme : la réforme carolingienne, qui consacra l'adoption d'une théocratie durable (l'Église et l'État ne font qu'un). La contre-réforme, qui fut - comme l'indique son nom - une réaction à Luther par la réaffirmation des fondamentaux catholiques. Vatican II, enterré en quelques années par Jean-Paul II.

          L'Église ne peut être réformée en profondeur, sinon elle l'aurait fait depuis longtemps. Il faut le savoir, et ne rien espérer d'impossible : si elle n'est "nulle part", l'utopie n'est certainement pas dans une Église, ou un quelconque Parti.

 

          "En dépit de la richesse humaine et du dévouement des milliers de militants", se désole Robert Hue. Eux aussi ils sont là, les fidèles catholiques : généreux, idéalistes, désireux de croire. Que faire d'eux ? Ils ne sont pas aveugles, ils voient que la route est barrée, seulement ils se trompent d'obstacles.

          L'obstacle ce n'est pas le célibat des prêtres, mais l'existence d'un sacerdoce hiérarchique. Ce n'est pas le manque d'engagement aux côtés des exclus, mais la lourdeur d'une institution fondée (dès son origine) sur l'exclusion. Ce n'est pas l'ordination de femmes-prêtres, mais le mépris des femmes (dès l'origine). Ce n'est pas la foi mise en danger, mais l'accent mis (dès l'origine) sur la pratique des sacrements, au détriment d'une spiritualité qu'on ignore ou qu'on réserve à quelques mystiques - regardés de travers. Ce n'est pas telle ou telle politique, mais (dès l'origine) la fascination pour "César", quelle que soit la couleur de sa toge.

 

          Déçu, désabusé, Robert Hue refuse de "s'enfermer dans le fétichisme du mot communisme... souillé par les erreurs commises en son nom"
          Il y a un fétichisme des mots "christianisme", "chrétien", au nom desquels bien des erreurs ont été commises. Hélas - déjà Épiphane de Salamine le regrettait au IV° siècle - il n'existe pas de mot "Jésuisme" pour qualifier ceux qui ne sont plus juifs, et ne veulent pas être chrétiens. Qui ne veulent que suivre Jésus.
         

          Les ruines du christianisme annoncent-elles la naissance du "Jésuisme" ? D'une religion conforme à ce que Jésus le nazôréen a été, a fait, a voulu faire ? Une chose me semble sûre en tout cas : ce que Jésus prêchait n'avait rien d'une utopie.


          Les humains étant ce qu'ils sont, peuvent-ils se passer de fétiches et d'utopie ? Suffit-il de dire qu'on sera "chrétien autrement" - ou "communiste autrement" ?


          Certes, quelques-uns ont toujours su rencontrer Jésus tel qu'il fut. Mais "le peuple" ? Il n'a ni le temps, ni les moyens, ni la force de se lancer dans une aventure solitaire.


          Je ne doute pas que Robert Hue saura être "communiste autrement", après avoir quitté le système qu'il a dirigé pendant dix ans. Mais les petites gens, les humbles, qui n'ont ni sa culture, ni son expérience, ni ses cicatrices ?


          "Voyant qu'ils étaient comme un troupeau sans berger, écrit Marc, Jésus fut bouleversé dans ses entrailles"

 

                                          M.B., 30 nov. 2008

 

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Publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT


          Comparer ce qui ne peut l'être, c'est du concordisme, péché capital.
          Le Parti Socialiste Français et le Vatican : rien à voir !
                      C'est à voir.


          D'un côté un dogme, le Royaume promis aux Parfaits.

          A l'origine Royaume de David, dont les historiens savent bien qu'il n'a jamais existé, que c'est un mythe. Mais la force des mythes, c'est de créer la réalité qu'ils proposent. Et la nature profonde des humains, c'est de croire aux mythes. Jésus aussi a annoncé l'avènement d'un Royaume : qu'il s'agisse de tout autre chose que ce que l'on croit souvent, peu importe, le mythe a fonctionné.


          De l'autre côté un dogme (cliquez) ,celui du Grand Soir

          La société, enfin unifiée par-delà les classes, vivra dans la paix et l'harmonie. Le "mauvais argent" n'imposera plus sa loi aux travailleurs. L'État, vertueux et efficace, redistribuera des richesses qui coulent, inépuisables. L'Homme, naturellement bon et généreux, sera un frère pour l'Homme dans une société fraternelle.

 

 

          D'un côté, des prélats mitrés nommés par le premier d'entre eux. Chargés à la fois d'organiser le pouvoir et de se le réserver. Au nom du dogme, gage de salut pour les croyants dociles, et pour eux unique accès au Royaume.


          De l'autre côté des notables, héritiers autoproclamés. Chargés à la fois d'organiser le pouvoir et de se le réserver. Au nom du dogme, gage de salut pour les militants dociles, et pour eux unique accès au Grand Soir.

 

 

          D'un côté comme de l'autre, aucun moyen n'est à écarter : promesses de rêve, mensonges, flatteries, coups tordus entre prétendants...

          D'un côté les perdants sont appelés "hérétiques".

          De l'autre, on les appelle au rassemblement.
          De chaque côté, c'est la loi du vainqueur.

 

 

          Pour la première fois de son histoire, le Parti Socialiste a voulu faire élire ses dirigeants par le peuple militant. Finalement, ce sont bien les notables qui statueront sur eux-mêmes.

          Plus avisée, l'Église catholique n'a jamais commis cette erreur : le peuple croyant y a toujours reçu ses dirigeants d'en-haut, en même temps que les dogmes qu'ils promulguent.

 

 

          Pour la première fois, une prétendante socialiste (cliquez) utilise à longueur de discours l'incantation évangéliste : "aimez-vous les uns les autres", "pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font", "s'ils pouvaient, il y a longtemps qu'ils m'auraient brûlée".

          C'est de bonne guerre, M. Bush en a fait autant, ça marche.

 

 

          La France, encore et toujours "Fille Aînée de l'Église" ?

          En tout cas, son Parti Socialiste évolue en terrain connu.

 

                          et ceci n'est qu'une "chronique intempestive"...

 

                                        M.B., 24 nov. 2008.

 

 

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Publié dans : OUVRAGES DE MICHEL BENOIT

          Les éditions Albin Michel viennent de rééditer Prisonnier de Dieu (cliquez). J'ai écrit à cette occasion une Postface (2008), dont voici un extrait.
       
                    [...]

          Au moment de mettre sous presse, nous n'avions toujours pas de titre. J'en avais proposé trente à l'éditeur, qui les avait rejetés l'un après l'autre. "Michel, ma-t-il dit alors que l'imprimeur s'impatientait, nous l'appellerons Prisonnier de Dieu : c'est un bon titre".
          Dieu n'a jamais fait de prisonnier : je m'insurgeais. C'est de moi que j'avais été prisonnier, de moi seul, de mes illusions et de celles d'une époque. Mais l'éditeur avait raison : ce fut un bon titre. Un mensonge efficace.

                              *

          Je suis devenu frère Irénée le 9 octobre 1962, trois jours avant que s'ouvre le concile de Vatican II. Alors, dans nos colonies à peine devenues indépendantes, les missions étaient toujours prospères. Alors les sectes étaient pratiquement inconnues en Amérique latine, en Afrique, aux Philippines, en Corée. Alors, et pour la première fois, le président des États-Unis était un catholique, John Kennedy.
          D'Acapulco à Séoul, intouchée par les siècles, l'Église se voulait seule détentrice de Dieu et des aspirations humaines. Sa conception du monde, de la morale publique, des relations entre les hommes et les femmes, était largement partagée. Elle inspirait depuis l'antiquité nos lois civiles, nos coutumes, nos interdits, nos joies et nos peines.

          Au moment où je me présente à la porte de l'abbaye, l'Église forme encore la charpente d'un vaste édifice, solide et triomphant : la civilisation occidentale. Vingt ans plus tard, lorsque je me retrouve à la rue, l'édifice et sa charpente chancellent, sans qu'on puisse savoir qui a entraîné l'autre dans cet imprévisible déclin.


                              *

          Les événements rapportés ici se déroulent entre les années 1960 et 1980, dans un univers clos. Ils sont datés par l'époque et par le lieu, et pourtant, Prisonnier de Dieu dépasse largement l'horizon étriqué d'un monastère catholique.
          Ce qui n'était que le récit d'une trajectoire individuelle apparaît maintenant comme une sorte de document historique, parce qu'il témoigne d'une période charnière : la fin du consensus tacite entre une religion, et la civilisation dont elle avait nourri, pendant des siècles, l'imaginaire.
          Machinerie complexe, qui a explosé sous mes yeux.

                              *
         
          Les racines de notre civilisation, qu'on le veuille ou non, sont chrétiennes : il semblerait que le grand arbre, qu'elles ont si longtemps alimenté de leur sève, ne tienne plus aujourd'hui que par son écorce.

                              *

          Les monastères ont toujours été le fer de lance de cette civilisation : l'Église y reconnaissait son idéal de perfection, mis en œuvre par la Règle de Saint Benoît (cliquez)
          J'ai découvert que cette Règle était profondément stoïcienne : "Là où commence le plaisir, là commence la mort". Cette obsession macabre n'est pas évangélique. Par ses paroles comme par ses actes, le rabbi Galiléen montre une absolue détestation de la mort.        
          Cet homme n'a semé autour de lui que guérison et vie.

                              *

          Je sais maintenant que la chasteté du corps et de l'esprit ne peut être vécue qu'à travers l'exercice de la méditation, si bien décrit par le Bouddha. C'est pourquoi les monastères se vident : on va chercher ailleurs les voies de la sagesse et de la purification mentale. La méditation silencieuse, seule forme de prière pratiquée par le juif Jésus, c'est auprès des sages d'Orient qu'il faut en découvrir la théorie et la mise en œuvre. Pour continuer toujours de l'ignorer, l'Église occidentale voit se détourner d'elle les meilleurs de nos chercheurs d'absolu.

                              *

          On m'a reproché d'avoir appliqué à l'Église établie le terme de secte. Pourtant, c'est bien du mécanisme de l'enfermement sectaire qu'il s'agit. Libre de rentrer, j'étais libre de sortir à tout moment - et cependant, je ne l'ai pas fait.
          Le sectaire s'enferme de lui-même dans la secte, et ne peut plus se déjuger sans reconnaître l'erreur que fut son choix, sa responsabilité dans les souffrances subies et causées par lui. Nul ne franchit ce pas décisif, si quelque force extérieure ne l'y oblige. 

          Ce qui s'est passé au bord du Fleuve aurait pu se produire de la même façon dans une secte évangélique, musulmane, ou certains partis politiques.

                              *

          "Il n'y a qu'une seule vérité (cliquez), c'est la nôtre et tu dois la partager, sinon..." : voilà la secte. En bien des époques et en bien des lieux, "sinon..." a pu signifier les pires châtiments corporels, heureusement interrompus par la mort. Mais toujours et partout, "sinon..." signifie le châtiment dans l'au-delà, qui ne cessera jamais.
          Au regard de l'Histoire, l'Église est une secte qui a réussi.
          Il m'a fallu dix ans, ayant retrouvé ma liberté de mouvements, pour reconquérir ma liberté intérieure. Puis j'ai compris que le passé ne méritait pas d'être combattu : sur ces pierres éboulées, il fallait tracer un chemin. Dieu n'appartient à personne en particulier.

                              *

          Tant d'années pour comprendre que les Églises - toutes les Églises - sont des organismes de pouvoir, que leur ambition non-avouée est de le conquérir, puis de le conserver à tous prix. "Dieu premier servi" est le slogan affiché. Idéal que les fidèles cherchent, et parfois trouvent, dans l'institution. La générosité de leur quête leur permet de contourner ce malentendu. J'y vois maintenant une imposture, enfouie dans les replis de l'inconscient.

                    [...]

          L'Église m'avait enseigné le Christ : il m'a fallu la quitter pour découvrir le prophète de Nazareth. Extraordinairement féconde, cette découverte a donné un sens à l'échec du frère Irénée, elle éloigne définitivement les miasmes de la mort. Sous forme de romans ou d'essais, je ne cesse depuis d'approfondir et de partager les échos qu'elle suscite.
          Dans le désert humain, moral et spirituel qu'est devenue notre civilisation, la redécouverte de l'homme Jésus est pour moi une vraie lueur d'espoir. Cet homme solitaire, et pourtant relié à tout, a voulu humaniser la planète en lui indiquant un chemin. Au cours des siècles, quelques grandes figures ont su l'emprunter, et quantité de merveilleux anonymes.
          Pour nos sociétés, tout reste à faire.

                    [...]

          Une fois dépouillé de la mythologie chrétienne, le rabbi itinérant de Galilée apparaît totalement subversif. Il a rejeté l'Église de son temps, ses rites et son clergé. Il s'incline devant la domination de César, pour mieux s'en affranchir intérieurement. Il transgresse tous les tabous, franchit toutes les frontières de la coutume établie.
          Pareille attitude ne peut prendre forme durablement dans aucune structure sociale, qu'elle soit civile ou religieuse. Jésus n'a pas fondé d'Église, et la chrétienté s'est construite en le trahissant.
          Le jour où j'ai commencé à m'intéresser au juif Jésus, je me suis engagé sans le savoir dans un couloir qui ne pouvait mener qu'à la porte de sortie.

                              *

          La révolution Gutenberg a facilité l'expansion des différentes Églises chrétiennes nées en Occident. Objet fédérateur, le livre réunissait les communautés autour de ses commentateurs. Jusqu'au XIX° siècle, seuls les clercs pouvaient lire abondamment : le savoir venait d'en-haut. Sa diffusion correspondait à la structure pyramidale des hiérarchies, en même temps qu'elle la renforçait.
          La télévision, puis la révolution Internet, bouleversent ce fonctionnement séculaire : la communication est désormais horizontale, sans médiation cléricale, sans intermédiaire, ni limitation ou censure.
          Cela prendra-t-il la place des Églises ? Des communautés virtuelles s'esquissent déjà. On s'informe, on échange, on partage sur un clavier. Mais seule, la rencontre d'une personne peut bouleverser des vies, provoquer la métanoia - ce renouvellement intérieur profond, ce départ pour l'aventure, ce regain après la moisson des désespoirs.
          Si Jésus s'était contenté de Google, aurait-il laissé comme il l'a fait sa marque sur la planète? La rencontre vivante et chaleureuse de cet homme ne passera jamais par la seule informatique.

                              *

          Les Églises ne disparaîtront pas : chrétiennes, musulmanes, juive ou hindouiste, l'histoire de l'humanité montre qu'elles ont toujours accompagné l'essor des civilisations. Lorsqu'une civilisation décline, meurt ou se transforme, il ne reste plus de son Église originelle que l'appareil extérieur.

                              *

          Le mot tradition vient du latin tradere, qui signifie à la fois "transmettre" et "trahir". Peut-on transmettre sans trahir ?
          Si j'ai pu connaître les Évangiles, si j'ai rencontré la figure du prophète Galiléen, c'est bien par l'entremise de l'Église catholique, et grâce à elle. Elle a été la structure, sociale autant que religieuse, qui m'a transmis une mémoire. C'est elle qui m'a fourni les outils avec lesquels j'ai pu, bien après, retrouver le visage de celui dont elle se réclame. 

          "Tu parviendras" : pour parvenir là où elle prétendait me mener, j'ai dû m'éloigner d'elle. Peut-être en va-t-il de même pour toutes les sectes ou Églises.

                              *

          Quand ma génération - celle qui a dû s'accommoder des transformations les plus rapides que la planète ait jamais connue, mais qui disposait encore de repères, de références, de trajectoires passées et d'horizons imaginables, bref, de tradition - quand cette génération aura disparu, qui transmettra (cliquez) ?

          Dans un monde qui n'a plus d'autres valeurs que quantifiables, où les aspirations les plus secrètes vers la transcendance sont jetées sur le marché comme les autres, qui transmettra - et à qui ?


                    © Michel Benoît, 21 mars 2008


P.S. : Les passages entre "  " sont des phrases extraites du livre. 

 

 

 

 

 

 

 

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Michel Benoît



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