Publié dans : LA QUESTION JÉSUS


          Les articles I, II, III de cette série (cliquez) montrent que, depuis 19 siècles, la résurrection est au cœur de la question Jésus.
          Revenons donc sur ce point crucial.


Réalité historique, ou acte de foi ?


          Personne n'était présent au jardin du Golgotha, dans la nuit du 8 au 9 avril 30 : il n'y a eu aucun témoin d'une (éventuelle) résurrection de Jésus. La réponse à l'irritante question du tombeau trouvé vide n'est donc pas du domaine des faits (ni traces, ni témoignages), c'est une affirmation qui se fera jour, par la suite, dans l'Église primitive.
          Cette évidence, Rudolf Bultmann  (cliquez) en a tiré une conclusion radicale: la résurrection est un acte de foi pure, et cette foi en la résurrection fonde le christianisme.

          Autrement dit : seul un acte de foi peut affirmer que Jésus est ressuscité, donc qu'il est Dieu. Et en retour, cet acte de foi en la résurrection permet seul d'affirmer que Jésus est Dieu, donc qu'il est ressuscité.
          C'est ce qu'on appelle un cercle herméneutique : un serpent qui se mord la queue.
          Pour en sortir, voyons les éléments historiques du dossier.


Le judaïsme à l'époque de Jésus


          Pour Jésus comme pour son entourage, la foi en la résurrection des morts ne découlait pas d'une immortalité inscrite dans la nature humaine. C'était une re-création, par laquelle Dieu tire de la poussière ce qui, de soi, aurait dû y rester. Elle découlait de la justice divine, qui ne pourrait tolérer que ses fidèles s'effacent, éternellement, dans l'inexistence.

          L'idée d'une résurrection générale au dernier jour, seconde création semblable à la première, était répandue dans le judaïsme populaire : "Je sais, dit Marthe à Jésus, que [mon frère] ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour" (Jn 11,24).

          La littérature inter-testamentaire témoigne qu'apparaît, autour du I° siècle, une conception de la résurrection anticipée, individuelle : Le Livre des Jubilés pose la question de la survie de l'âme sans le corps, les Livres d'Hénoch, IV Esdras et Baruch reprennent plus tard la question. Mais ces textes, écrits entre le II° siècle avant et le II° siècle après J.C., traduisent la réflexion d'une élite intellectuelle marginale et cosmopolite.
          Autour de l'an 30, la croyance populaire de la majorité des juifs en Israël restait celle d'une résurrection globale de tous les morts à la fin des temps, la réponse de Marthe à Jésus en témoigne.

          Autrement dit, les apôtres et les milieux populaires auxquels ils se sont adressés sur le territoire d'Israël, pendant une longue période initiale, ne pouvaient pas concevoir une résurrection individuelle de Jésus, 36 heures après sa mort.
          Et le kérygme, présenté pourtant comme la toute première prédication apostolique de la résurrection (immédiate) de Jésus, ne pouvait pas prendre naissance à Jérusalem, autour de Pierre.


Paul et l'invention de la résurrection


          Dix-huit ans après la mort de Jésus, en l'an 51, Paul affirme aux Thessaloniciens :
" Voici ce que nous vous disons, d'après une parole du Seigneur : Jésus est ressuscité ! " (1 Th 4,14-15).
          D'où vient à Paul cette "parole" d'un Seigneur, qu'il n'a pas connu ? Aurait-il été l'objet d'une révélation privée ? Ou bien est-ce une tradition venue de Jérusalem ?
          Ce qu'il disait aux Thessaloniciens bouleversait tellement les idées reçues, que cinq ans plus tard il éprouve le besoin d'indiquer les sources de cette "parole" : "Je vous ai transmis ce que j'avais moi-même reçu : Christ est ressuscité le troisième jour, il est apparu à Céphas [Pierre], puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cent frères à la fois : la plupart sont encore vivants" (1 Co 15,3-6).
          (Notez qu'en l'espace de cinq ans, Jésus est devenu "Christ" !)

          Pour faire admettre sa nouvelle doctrine, Paul juge donc nécessaire d'invoquer l'autorité des apôtres, et le témoignage de "cinq cent frères". Eh bien, il ment : nous savons que Jésus n'est pas apparu d'abord à Pierre, mais à Marie Madeleine puis à deux disciples fuyant Jérusalem. Et qu'il n'est jamais apparu collectivement à une foule de 500 disciples, dont le témoignage aurait donné un fondement solide à la foi en sa résurrection.


          Pourquoi Paul ment-il ? Parce qu'il rencontre un gros problème : se faire accepter par l'establishment judéo-chrétien de Jérusalem. Le recours à l'autorité de Pierre, et au témoignage de 500 frères - impossibles à identifier - est une manœuvre politique, qui n'a dû tromper personne. Pierre avait quitté (été chassé de) Jérusalem en 44, mais son prestige auprès des judéo-chrétiens restait fort : Paul avait besoin de s'abriter sous ce parapluie.

          J.P. Lemonon estime que Paul, qui vivait alors à Antioche, a dû y recevoir la tradition de Jérusalem vers l'an 40. C'est vraisemblable, mais la question se pose : cette tradition, venue de l'entourage des apôtres, incluait-elle la résurrection de Jésus ?

La résurrection, une tradition venue de Jérusalem ?


          Rien n'est moins sûr. Entre la mort de Jésus et la réception par Paul à Antioche, presque dix années se sont écoulées. Pendant cette période, des traditions orales venues de Judée circulent déjà (Paul ne semble guère avoir été avide de les connaître !). Ce sont elles qui vont donner naissance aux premiers "livrets" de paroles de Jésus. L'un de ces livrets - l'Évangile de Thomas - a été retrouvé à Nag Hammadi : il n'y est pas question de la résurrection de Jésus. Même chose pour la "Source Q", collection de traditions primitives récemment reconstituée.

          Ces livrets, d'où l'idée d'une résurrection de Jésus est absente, ont servi de base à ce qu'on appelle les "proto-évangiles" (Marc et Matthieu), dont aucun exemplaire ne nous est parvenu, mais dont des passages entiers ont été incorporés dans les Évangiles tels que nous les connaissons.

          Il est donc vraisemblable que la résurrection de Jésus ne figurait pas dans la tradition primitive reçue, depuis Jérusalem, par Paul. C'est bien lui qui l'a inventée, pour répondre à des questions qui se posaient dans les milieux grecs où il évoluait. Sa première lettre de l'an 51 témoigne de l'inquiétude religieuse et philosophique concernant la mort et l'au-delà, qui taraudait les nouveaux convertis de Thessalonique.


Le kérygme et les faits


          Introduite par Paul, la foi en la résurrection individuelle de Jésus finit peu à peu par s'imposer partout. On corrige alors les "livrets", on les annote, on amplifie : les Évangiles tels que nous les connaissons prennent naissance. Leur sens et leur portée sont complètement transformés : ils donnent l'impression que Jésus avait prévu sa résurrection, et que cette certitude conférait, à ses propres yeux, tout son sens à l'annonce de ses souffrances. Que la disparition du cadavre, au matin du 9 avril 30, trouve dans cette résurrection la seule explication possible.

          En corrigeant les Évangiles, on met au point après-coup un kérygme, qu'on attribue à la toute première prédication des apôtres et qui devient une règle de la foi.
          Pourtant l'Évangile de Marc, dans son avant-dernière version, prenait fin au "jeune homme vêtu d'une robe blanche" annonçant aux femmes : "Jésus a été relevé [egerthe], il n'est pas ici" (16,6). Egeirein signifie "se lever", "se relever" ou "se réveiller" : quand l'idée de la résurrection s'imposera, on traduira "relevé" par "ressuscité" (TOB). La "levée du corps" de Jésus, geste ordinaire qui a précédé son transfert "ailleurs qu'ici", s'est transformée en résurrection.

          Dernière étape : les Actes des apôtres ont été écrits vers l'an 80. Soucieux de bétonner la version de Paul sur l'origine de ses sources, l'auteur attribue à Pierre la première annonce de la résurrection de Jésus, le jour de la Pentecôte (Ac 2,24).
          Mais si Pierre avait parlé ce jour-là de résurrection en public, il aurait été arrêté par les autorités juives. Peut-être l'auteur s'en est-il rendu compte, puisqu'il met dans la bouche de Pierre une deuxième annonce de la résurrection, quelques semaines plus tard. Laquelle est effectivement suivie d'une arrestation immédiate par les autorités, "furieuses de le voir... annoncer la résurrection des morts" (Ac 4,2).

          Masquée par les Évangiles, confirmée par les Actes, l'annonce par les témoins de la résurrection immédiate de Jésus (et le kérygme qui la met en forme) parviendra jusqu'à nous, comme une tradition apostolique primitive qui fonde la foi chrétienne.

  
          Bultmann avait raison : la résurrection de Jésus ne repose sur aucune réalité historique. Mais il est utile de savoir qu'elle ne résulte pas non plus de la foi des apôtres, témoins de la mort et des apparitions du Maître. Elle a été inventée par Paul, en milieu grec, pour répondre aux inquiétudes métaphysiques de populations imprégnées d'hellénisme et de religions orientales.

          Elle est le premier témoignage de l'introduction, dans le christianisme naissant, du paganisme contre lequel le peuple juif a lutté, pied à pied et contre tous, pendant des siècles.

          Paganisme dont le juif Jésus n'aurait jamais pu imaginer, ni encore moins accepter, qu'on l'associe à sa mémoire.


                                          M.B., 13 nov. 2008


à suivre dans ce blog
: LE TEMPS DES PROPHÉTES : (V) L'ÉRE POST-CHRÉTIENNE;

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          "La lettre [de la Bible] enseigne les faits, l'allégorie ce qu'il faut croire".
          Ce dicton médiéval résume la façon dont les Églises chrétiennes ont toujours lu leurs textes sacrés : pour elles, l'objet de la foi n'est pas la réalité des faits. Croire, c'est s'évader de la vérité du réel historique, pour chercher ailleurs une autre vérité.
          Chercher ? Où ça ?
          Dans la vérité du dogme.

          Depuis ses origines, l'exégèse (la compréhension des textes anciens) a été interprétative. Comprendre la Bible, c'était l'interpréter en fonction de critères extérieurs au texte. Ainsi faisait déjà la tradition juive, ainsi font les auteurs du Nouveau Testament, ainsi ont fait les Églises chrétiennes.
          Mais au cours du XIX° siècle, l'Histoire est devenue une science. Aujourd'hui l'exégèse n'est plus interprétative, c'est une des disciplines de l'Histoire, elle prétend à l'analyse scientifique des textes.
          Cela ne s'est pas fait en un jour. Les pionniers - D.F. Strauss (1835), Ernest Renan (1863) - ne disposaient pas des textes découverts, entre 1945 et 1947, en Égypte et en Judée. Mais surtout, l'Histoire était encore une science balbutiante. Ces pionniers ont provoqué la réaction radicale de Rudolf Bultmann (cliquez).
          La recherche a franchi un tournant décisif dans les années 1960 avec Joachim Jeremias, qui s'efforçait de retrouver dans les Évangiles ce qu'avait vraiment dit Jésus, la teneur même de ses paroles (ipsissima verba). Jeremias s'est vite rendu compte que c'était chose impossible, et qu'il devrait se contenter de l'écho de sa voix (ipsissima vox).
          Tout a basculé dans les années 1970, quand on a enfin admis que Jésus était juif. Que pour le rejoindre, il fallait s'immerger dans le milieu social, politique, religieux, qui fut le sien. En le replaçant ainsi dans son contexte, on passait d'une ombre "plate" à un Jésus en trois dimensions, qui prenait tout son relief.


          Les catholiques réagirent le plus souvent par l'ignorance, parfois par une résistance très vive. Au point qu'un des meilleurs exégètes actuels, John P. Meier, a dû se défendre vigoureusement contre leurs attaques. On lui reproche de saper la théologie catholique : il répond qu'il est un chercheur "délibérément non-théologien... [Depuis la fin du XVIII° siècle], la quête du Jésus historique a été soit théologique, soit anti-théologique. [Ma position est que les conséquences théologiques de cette quête] ne pourront venir qu'en deuxième lieu, après une première étape de recherche historique autonome. Le problème, c'est qu'on [les Églises] n'accepte pas l'autonomie de cette première étape" (1).
          Pourquoi les catholiques "n'acceptent-ils pas l'autonomie" de la recherche sur Jésus ? Parce qu'ils restent prisonniers du filet tissé par Paul de Tarse, bouclé par Bultmann : le Christ de la foi.

         
          Mais ces dernière années, phénomène nouveau : alors que les Églises traditionnelles perdent leur crédit, la recherche du Jésus historique rencontre l'intérêt du grand public. On ne compte plus les magazines, les émissions de télévision ou les films qui lui sont consacrés. La personne de Jésus a échappé au monopole des Églises, elle fait irruption sur la scène, des laïcs prennent le relai des exégètes d'Église. Certains sont croyants (Jacques Duquesne), mais d'autres rejettent l'Église (Jean Onimus, Jacques Ellul, Michel Benoît) ou s'affirment délibérément incroyants comme Mordillat et Prieur, écrivains et producteurs de séries télévisées sur Arte (ne manquez pas les prochaines, en décembre).
          Cette médiatisation laisse à penser que les lignes, fixées depuis des siècles, ont enfin une chance de bouger. Mais ce n'est pas sans risques : peut-on chercher à connaître quelqu'un sans l'aimer ? Les avancées de l'exégèse scientifique, discipline exigeante, peuvent-elles être médiatisées sans perdre de leur substance ?
          Et surtout : à quoi bon ? Que sert-il de savoir qui a trahi Jésus, comment Judas est mort, si Pierre était un meurtrier (cliquez), si Cana était un miracle ou une dilution du vin ?
          En quoi est-ce que cela nous aide à connaître Jésus, à vivre de son message aujourd'hui, dans le chaos actuel ?


Le contexte

          Jésus n'a rien écrit, ce sont d'autres qui ont écrit ses gestes et ses paroles. Il est donc nécessaire de bien les connaître, eux : ils sont comme un miroir, dans lequel Jésus se reflète.
          Le miroir est-il déformant ? La réponse est oui.
          Comment peut-on mesurer la déformation, pour retrouver un reflet au moins honnête (on n'ose dire authentique) de l'homme Jésus ? C'est le travail des exégètes, fait de rigueur, de patience, de modestie. Tout en finesse et en nuances.
          Si les apôtres ont déformé l'original, de quelle façon ? Comment ? Avaient-ils une intention, et laquelle ? Cette intention était-elle la leur, ou bien était-ce celle d'une communauté qui s'est constituée en continuant de déformer l'image de Jésus, pour s'appeler un jour l'Église - en écrasant les "hérétiques" de tous bords ?

          Zoom arrière : si Jésus était bien juif, qu'a-t-il apporté de nouveau au judaïsme de son époque ? Est-ce à cause de cette nouveauté qu'il a été éliminé, si rapidement ?
          La réponse est oui. Et le travail des historiens, c'est de planter le décor au sein duquel Jésus a joué sa pièce, pour mieux percevoir son reflet.


L'homme et son message

          Peu à peu, on découvre alors un homme. Petit provincial appartenant aux classes moyennes, élève des Pharisiens, disciple du Baptiste : dans ce contexte, on comprend mieux le scandale provoqué par ses attitudes et ses paroles. Pareil homme risquait la mort, comme Martin Luther King : par sa seule façon d'être et de parler.
          Puis on découvre une personnalité, et alors (je ne suis pas le seul), on tombe amoureux. Impossible de ne pas aimer cet homme attentif à chacun autour de lui, qui jamais ne condamne, ignore les barrières sociales, continue d'aimer ceux qui le trahissent. Dont les paroles ont un charme tel, qu'elles sont resté gravées dans notre inconscient collectif.
          On l'aime, et on le craint : parce qu'il a pour moi une ambition dont jamais je n'ai eu idée, me croyant bien incapable d'aller aussi loin. Il fait me peur, parce qu'il me voit non pas tel que je suis, mais tel que je pourrais être. Tel que je dois être.

          Là où Jésus passe, la médiocrité trépasse.

          On découvre enfin un enseignement, à la fois totalement juif et absolument universel. On s'aperçoit que sa parole n'était pas celle de Dieu, c'était la sienne. Qu'il avait un enseignement : le sien. Une spiritualité - la sienne -, et une relation avec le Dieu de Moïse - la sienne.
          Que sa parole, son enseignement, sa spiritualité sont totalement originaux : bouleversement révolutionnaire, dont nous n'avons pas fini de tirer les conséquences, puisque nous n'avons pas commencé.


Les historiens et leurs certitudes


          Les exégètes allemands du XIX° siècle ont précisé un point qui a éclairé toute la science : ils ont montré la différence entre les événements de l'histoire, et le fait historique.
          Les événements du passé (actions, gestes, paroles) appartiennent au passé : nous ne pourrons jamais les restituer dans leur matérialité factuelle.
          Nous ne connaissons que les événements tels que la science historique s'efforce de les atteindre (cliquez)
          Aucun exégète moderne ne prétend atteindre la personne de Jésus en elle-même. L'histoire (et l'exégèse) est nécessairement une suite d'hypothèses, que l'historien cherche patiemment à affiner. C'est tout.
          L'opposition entre "Jésus de l'histoire" et "Christ de la foi" est née dans l'esprit de ceux qui n'avaient pas suffisamment pris conscience de cette limite : il n'y a pas de "Jésus de l'histoire", il n'y aura jamais que le Jésus historique. Le "Christ de la foi" tente vainement de combler ce fossé - mais en même temps, il nous empêche définitivement de travailler à le combler.


          Dans son Discours aux Bernardins (cliquez) , le pape de Rome a rappelé - malgré toutes ses circonvolutions verbales - que le Jésus historique ne l'intéressait pas. Et que le travail des exégètes devait être soumis à la foi de l'Église.

          Heureusement, Jésus le vivant s'échappe de ce carcan, qui se fendille de partout.


                                          M.B., 11 novembre 2008.


A suivre sur ce blog :

"Le temps des prophètes : (IV) La résurrection à la croisée des chemins"

(1) Dans une remarquable conférence de 1993, accessible par Internet : http://theology.shu.edu/lectures/marginaljew.htm.

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BULTMANN, LE JÉSUS DE L'HISTOIRE ET LE CHRIST DE LA FOI


          "Nous ne pouvons pratiquement rien savoir de la vie et de la personnalité de Jésus, parce que les sources chrétiennes en notre possession, très fragmentaires et envahies par la légende, ne font manifestement preuve d'aucun intérêt sur ce point, et parce qu'il n'existe aucune autre source sur Jésus"
          Ainsi écrivait Rudolf Bultmann en 1965 (1). A tel point qu'on a pu dire que Jésus n'était plus pour lui qu'un "nom de code", enfoui à tout jamais sous le kérygme, la prédication des apôtres.
          Peu importe alors pour Bultmann que la résurrection soit un événement physique : ce n'est pas un fait de l'Histoire, mais un acte de foi. C'est la foi des croyants qui confère leur réalité signifiante aux événements marquants de la vie de Jésus.
          Le kérygme des apôtres joue donc le rôle d'un rideau : il nous est impossible de le franchir pour atteindre, en amont de leur prédication, l'homme Jésus dans sa réalité historique.


          Ce présupposé, qui retire aux Évangiles toute pertinence historique, repose sur l'évidence qu'ils ont été écrits après la résurrection de Jésus, et à sa lumière. La résurrection est en même temps un produit de la foi, et un événement fondateur de cette foi. Le Christ ne peut être "confessé" (c'est-à-dire à la fois reconnu et atteint) que par ceux qui possèdent l'indispensable clé d'interprétation de sa résurrection. Le Jésus d'avant la résurrection, le Jésus pré-pascal, est désormais hors de notre portée : les évangélistes n'ont témoigné que du Christ ressuscité.
          Bultmann prolonge la position de Paul, qui rejetait fortement tout lien avec le Jésus historique : "Le Christ est ressuscité pour [nous] : aussi, si nous avons connu le Christ selon la chair, désormais nous ne le connaissons plus ainsi" (2 Co 5,16).
          Autrement dit, si "nous" (la communauté de Jérusalem) avons connu le Jésus historique, "nous autres" (les Églises fondées par Paul) nous ne connaissons plus que le Christ de la foi. Remarquez qu'ici, Paul ne se "divise" pas de ceux qui ont connu Jésus selon la chair : il les anéantit, en les absorbant. La division, l'haïresis, ne deviendra la norme de l'Église triomphante qu'une génération plus tard.

          Pour Bultmann les récits évangéliques ne sont, à quelques exceptions près (le baptême par Jean, la mort sur la croix), que des mythes. Et tout ce que nous pouvons faire c'est de les démythifier, d'où le titre de son ouvrage-clé : Jésus, Mythologie et démythologisation.
          Après les protestants, cette position radicale s'est largement répandue dans les milieux catholiques. Marcel Légaut, entre autres, en a été imprégné au point de s'engager dans une impasse, dont il n'est jamais vraiment sorti. (Cliquez sur Légaut)


          Bultmann formulait en termes modernes une tension qui s'est exprimée dès les premiers temps du christianisme : l'opposition entre "christologie d'en bas" et "christologie d'en-haut".
          Christologie d'en bas : Jésus est un prophète (les Ébionites niaient sa conception virginale, sa divinité et sa préexistence). Ou bien il a été adopté par Dieu (pour Arius il était une créature de Dieu, devenue Dieu par adoption). Ou encore il n'est pas Verbe fait chair (Nestorius voyait en lui une distance irrémédiable entre Dieu et l'humain).
          Christologie d'en-haut : Jésus est un être céleste "tombé" dans la chair (les Gnostiques). Ou bien il n'y a pas en lui d'âme humaine, mais seulement divine (Apollinaire). Ou encore il n'y a en lui qu'une seule nature, divine (Eutychès). Et donc il sait tout, il a la science infuse (le Moyen âge). Chacune de ces théories était l'expression de l'une ou l'autre des philosophies ambiantes de l'époque.
          Le contexte philosophique de Bultmann, c'était Heidegger et l'existentialisme allemand : pour lui, il revient au croyant de décider, par un acte personnel ("existentiel"), de la vérité du message évangélique.


          Depuis sa mort (1976), on assiste à une immense recherche autour de Jésus. Les exégètes parviennent non seulement à remonter en amont du témoignage apostolique (à franchir le rideau des apôtres), mais à discerner quelques grands traits de la personnalité de Jésus, et à distinguer son enseignement (ce qu'il a dit) de celui des apôtres (ce qu'on lui a fait dire). Ce travail de démaquillage de l'homme Jésus est aussi délicat qu'une fouille archéologique, ou que la restauration d'un retable d'autel recouvert par la fumée des cierges. Pour m'y être attelé, je sais combien le scalpel, ou le pinceau, doivent être maniés avec délicatesse. Mais on avance.


          Nous savons maintenant que le kérygme n'est pas un bloc monolithique, homogène, comme s'il était brusquement né, tout constitué, dans l'Église primitive. Le rideau derrière lequel se cacherait un Jésus inaccessible est un leurre, il se fendille de partout.
          Contrairement à ce que pensait Bultmann il y a donc bien, dans les Évangiles, des éléments pré-pascals : en amont du Christ de la foi, il est possible d'accéder au Jésus de l'Histoire.
          Les théologiens reconnaissent cette tension entre le Christ de la foi et le Jésus de l'Histoire : mais, obnubilés par le dogme, ils refusent d'y voir une alternative contraignante, et qu'il faille choisir entre l'un ou l'autre.
          Après Bultmann, le choix est inévitable : une ligne de démarcation est tracée entre ceux qui défendent une idéologie (le Christ ressuscité), parce qu'elle est le roc sur lequel s'élève le dogme des Églises. Ou bien ceux qui cherchent à renouveler complètement l'antique foi chrétienne, en revenant à la réalité de Jésus le juif.


          Par la radicalité de sa position, Bultmann nous a rendu l'immense service de poser la question dans des termes clairs, à laquelle nul ne peut plus échapper : qu'est-ce que croire ?
          Quelle réalité la foi atteint-elle ? La réalité de la foi des apôtres - c'est-à-dire ce que, eux, ils ont cru, avec leurs limites et leurs éventuelles intentions cachées ? Ou bien la réalité du rabbi itinérant juif, ce qu'il a voulu transmettre par sa vie et son enseignement ?


          Est-ce que croire, c'est donner aveuglément son assentiment aux convictions d'autrui, fussent-ils apôtres ? Est-ce adopter en bloc leurs idées et celles de leur époque, leurs formulations, leurs constructions mentales et théologiques ?
          Ou bien est-ce se mettre à l'écoute d'un homme, dont la vie et la mort fut une parole, et la parole (lentement redécouverte derrière le rideau apostolique) un tremplin vers "Dieu" ?


                      M.B., 7 nov. 2008


(1) Rudolf Bultmann, Jésus, Mythologie et démythologisation, Paris, Le Seuil, 1968, p. 35.

A suivre dans ce blog :
"Le temps des prophètes : (III) Les historiens à la recherche de Jésus"

 

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          "Vingt siècles de médiocrité, de tâtonnements et d'errements, dissimulés sous un contentement général systématique, et sous une assurance qui relève plus de la suffisance que de la foi ! "
          L'homme qui parle ainsi a été un militant de l'Église dont il dénonce, au soir de sa vie, les errements séculaires. Mais il ne se contente pas de dénoncer : il s'efforce de regarder plus loin, vers l'avenir.
          Il s'efforce de vivre.

I. Légaut et l'Église catholique


          "Mon Église, celle qui est de Rome, la ville impériale d'une grande époque désormais révolue, dont j'ai tant reçu, de qui j'ai tant appris, en est arrivée à une extrémité de médiocrité spirituelle".
          Légaut a-t-il abandonné derrière lui l'Église de son enfance ?
          Jamais il n'avouera avoir franchi ce seuil décisif. Mais quand il dit avoir été "amené à se distancer de la "religion" de ma jeunesse", l'analyse qu'il propose est tellement acérée qu'elle ne se contente pas de nettoyer la surface : le karcher pénètre entre les joints, et désagrège les pierres de l'édifice.

          Il remarque que Jésus n'a jamais fondé d'Église : "Dans l'esprit de Jésus, il ne s'agissait en aucune manière que ses disciples fondent une autre religion qui s'opposerait [au judaïsme]... ni non plus de fonder une secte telle qu'il en existait en ces temps-là" Il formule avec force l'erreur fondamentale de la "religion" (c'est à dire l'Église) dont il se distancie : c'est "L'affirmation de la divinité [de Jésus], conçue à partir de croyances spontanées et ataviques en Dieu"
          Partant de là, il s'exclame : "Que de fausses questions, auxquelles ont été données de fausses réponses ! Que de faux-sens et contre-sens à l'origine de grands gâchis spirituels" !
          "Jadis, on nous a enseigné par le menu un savoir qui nous avait appesantis spirituellement en nous faisant prendre pour but ce qui n'est que moyen". La conséquence, analysée dans une page douloureuse, c'est que les Églises qui ne savent que "conserver immuables leurs structures et leurs doctrines, elles finissent par être nuisibles même au niveau humain". "Le résultat, il faut bien l'avouer, est assez décevant quand on pense aux 20 siècles pendant lesquels nous avons été mijotés" Cette "Institution, plus politique et dévote que spirituelle", "bornée", Légaut constate son agonie, sans joie mais sans indulgence. Il a horreur de la polémique, ses termes sont mesurés, presque pudiques : le constat qu'il dresse n'en est que plus ravageur.
          La crise actuelle des Églises, pour Légaut elle remonte aux origines, elle "est plus facile à percevoir maintenant, bien qu'elle soit depuis longtemps latente. Elle est plus décisive que toutes les précédentes"
          Parce qu'elles refusent d'entreprendre "les mutations nécessaires", les Églises "s'obstinent dans une voie sans issue, comme [on le verra] bientôt en Occident, et de façon tragique".
          Il conclut d'une phrase, tout en demandant à son interlocuteur de taire ce propos lapidaire : "On n'a plus besoin des Églises".


          Pourquoi se cache-t-il à lui même sa conclusion : J'ai quitté mon Église, parce que je n'en ai plus besoin ? Par souci, sans doute, de ménager ses lecteurs des années 1980, encore englués dans des structures qu'ils ne pourraient quitter sans risque de dérives. Il sait qu'il s'adresse aux victimes d'un totalitarisme idéologique "qui se réduit à une redite des recommandations officielles".
          Mais aussi parce qu'il rêve d'une communion qui prendrait la place de la collectivité, d'une "vitalité spirituelle qui se substituerait à l'uniformité de l'obéissance".
          Cette communauté de communion, elle se situe "hors de l'espace et du temps", "au-delà du temps" : elle n'a plus rien à voir avec la réalité des faits, enracinée dans l'histoire.
          Cette réalité, c'est que l'Église est pour lui "la croix qui refuse ce qu'elle ne peut pas donner"
          Dans sa vie spirituelle comme de ses analyses, Légaut ne fait plus partie de l'Église catholique telle qu'elle est. Il sait que la communion dont il rêve ne pourra jamais se substituer à elle. Que ce rêve-là n'est pas réalisable. Et il continue à protester verbalement de sa fidélité au fardeau de la croix-Église, qu'il a pourtant fini par déposer pour pouvoir avancer et devenir soi.


II. Légaut et la transmission apostolique


          Légaut n'est pas un exégète, mais il connaît l'essentiel de la recherche exégétique de son époque : ce que nous savons de Jésus nous a été transmis, longtemps après sa mort, par ceux qui entendirent les premier apôtres et reçurent leur témoignage.
          Tout repose donc sur les textes issus de cette tradition orale. A l'époque où Légaut écrivait : "Il est impossible d'apprécier le degré d'exactitude des textes, nous sommes voués à une ignorance sans remède" sur ce qu'a vraiment été Jésus, à cette époque même une armée de spécialistes commençait à désavouer ce propos. Depuis 1980, Jésus a été en partie exhumé des sables du passé. Légaut s'était arrêté à Bultmann : son ignorance de l'énorme travail entrepris depuis, relativise son scepticisme et modifie notre appréciation de son œuvre.

          Ces apôtres, il devine qu'ils ont été "impressionnés, plus peut-être que vraiment illuminés" par ce qu'ils ont vécu aux côtés de Jésus. Qu'ils furent "à la fois sujets et agents" de leur expérience initiale. Il sait que la plus grande solitude de Jésus fut d'être "irrémédiablement loin des siens", et qu'ils étaient "si rares à l'accueillir au niveau" de ce qu'il vivait.
          Mais de cette constatation désabusée, il ne tire pas la véritable conséquence. Il continue d'afficher une confiance totale, aveugle, dans le témoignage des apôtres. Pour lui, ils sont entrés "jadis dans l'intelligence intime de Jésus". Tout son effort consiste alors à s'identifier à "l'amour que ses premiers disciples portaient à Jésus". Il veut "se hausser à l'intelligence de ce que Jésus a vécu, afin d'être disciple au niveau de l'essentiel, comme le furent les apôtres". Il aspire à "devenir le disciple de Jésus comme le furent les premiers juifs qui le "reconnurent", et qui l'ont suivi jusqu'à la fin".
          Ainsi, dans son parcours en escalier Légaut semble avoir manqué une marche. 

          D'abord, il oublie de rappeler que les apôtres n'ont pas suivi Jésus jusqu'à la fin, mais qu'ils l'ont abandonné en cours de route. Surtout, il ferme les yeux sur l'essentiel : ces hommes ne sont jamais entrés dans "l'intelligence intime de Jésus", ils n'ont compris ni la révolution profonde qu'il apportait dans le judaïsme, ni ce qu'il était en lui-même. Ils ont transmis, certes, des paroles et des gestes : mais les rédacteurs (surtout Marc) soulignent que sur le moment, ils n'ont compris ni ce qu'ils entendaient, ni ce qu'ils voyaient.
          Et quand, par la suite, une réflexion s'échafaudera sur ce donné brut, c'est pour s'égarer définitivement (et tragiquement) dans une voie qui n'était pas celle ouverte par Jésus : la création d'une religion dominante, par le truchement d'une divinisation du nazôréen.

          Sa méconnaissance du critère politique (1) n'est pas sans conséquences sur la démarche de Légaut. Elle lui permet de rêver à un moment privilégié, celui où Jésus était entouré de disciples qui l'auraient "reconnu", qui seraient entrés dans l'intelligence intime du parcours de leur maître. Il rêve à la restauration d'un moment idéal de l'histoire humaine, celui où un Éveilleur de consciences aurait été suivi par des hommes en train de s'éveiller à son contact.
          Les zones d'ombres, il les passe sous silence : la réalité est, en vérité, beaucoup plus complexe.
          Cette appréciation insuffisante de la réalité conforte Légaut dans son refus formel de rejeter l'Église qui l'a enfanté. De même qu'il ne se résout pas à s'éloigner de sa mère-Église, de même il ne peut s'éloigner des premiers compagnons de Jésus. Revenir à ce qu'ils ont vécu, c'est pour lui revenir à l'âge d'or d'une enfance à jamais perdue - idéalisée, rêvée par lui.


          Nous savons mieux maintenant comment Jésus fut perçu par ses "intimes". Pour eux, nous n'avons aucun mépris : ils sont si semblables à nous ! Désireux d'aimer - et aimant, de fait, celui qu'ils vont trahir. Doubles, comme nous le sommes tous : à la fois séduits d'amour par Jésus, et emportés par leurs passions. La myopie de Légaut à leur égard nous avertit seulement d'avoir à lire son œuvre d'un œil critique : voilà un homme qui n'est pas allé, qui n'a pas pu aller, jusqu'au bout de ce qu'il entrevoyait.


III. Jésus revisité


          Il faut souligner maintenant ce qui constitue l'intuition dominante, fulgurante pour son époque, de Légaut : sa redécouverte de Jésus le nazôréen.

          "Une question capitale surgit, à peine entrevue jusqu'à maintenant et toujours repoussée par les croyants comme une tentation contre leur foi. Est-ce que ensemble, en Église, nous ne nous serions pas trompés dès le commencement ? On a expliqué Jésus, sa vie et sa mort, à partir d'un "plan divin" enraciné dans le judaïsme ancien. Et sur cette base, on a construit une christologie. Alors qu'il fallait comprendre l'itinéraire spirituel de cet homme de l'intérieur, s'attacher à lui directement, d'être à être. Percevoir intimement le mouvement qui l'anime, l'amenant non pas à quitter, mais à dépasser son judaïsme natal. Et s'approcher du mystère de Dieu à partir de cette compréhension intime de Jésus"

          En huit lignes, après avoir constaté la fin du christianisme, il vient de tracer le programme d'un possible renouveau.
          Les ambiguïtés de Légaut se font ici jour. Il veut "rejoindre la personne de Jésus comme le firent les premiers disciples", mais en même temps il demande de "dégager l'esprit de Jésus de ce que, dès le début, les disciples lui ont indûment adjoint". Il souligne pourtant l'urgence que "l'esprit de Jésus soit dégagé de ce que les Églises y ont ajouté, comme autant d'obstacles : nous en avons aujourd'hui les moyens, plus que par le passé, grâce aux connaissances acquises depuis quelques décennies"
          Ce terrain, Légaut veut le labourer avec une charrue à deux socles, indissociables : "Ce qu'on sait de Jésus" par l'approche scientifique des textes, mais en même temps et du même pas, ce que l'expérience spirituelle découvre de lui.
          Connaître et reconnaître Jésus non seulement par une lecture éclairée des évangiles, mais en même temps par un contact personnel avec cet homme, dans l'intimité de la prière et de l'expérience spirituelle. "Tenir réellement compte de l'avancée des connaissances, et en même temps découvrir par soi-même, spirituellement, ce que Jésus a vécu - pour se le rendre présent et réel".

          On trouve ici le meilleur de Légaut : plus que les paroles de Jésus (ou attribuées à Jésus), plus que les gestes rapportés par ses témoins, il faut saisir le mouvement qui anime cet homme. Qui l'amène à quitter sa famille, puis le judaïsme de son enfance, pour aller...
          Pour aller où ?
          Avant d'apercevoir une autre des limites de Légaut, soulignons cette fulgurance, et ses conséquences. Jésus, ce n'est pas seulement un enseignement - d'autres, et Socrate le premier, ont enseigné mieux que lui. Ce n'est pas une doctrine, puisqu'il semble désosser le judaïsme, plus que proposer un corps doctrinal. Ce n'est pas l'opposition courageuse à un ordre établi : il refuse tout engagement politique, et fait silence sur les tares les plus criantes de la société de son temps. Ce n'est même pas le charme d'un entraîneur d'hommes, son échec en montre les limites.
          Jésus, c'est un mouvement par lequel il se sépare de ce que sa naissance l'avait fait, pour aller vers une liberté totale où il devient lui-même.
          Lui-même, mais non pas un soi fier de soi. Devenir lui-même, pour Jésus, c'est accepter une dépendance envers un Autre. Qu'il ne refuse pas de nommer "Dieu" puisque c'est la tradition dont il est issu, mais avec lequel il introduit une relation totalement neuve, originale, révolutionnaire : abba.
          Une relation d'enfantement.
          Légaut comprend que parce qu'il a su devenir soi par l'acceptation d'une dépendance qui n'est pas une aliénation - et c'est la première fois dans l'histoire de l'humanité - Jésus m'apprendra à devenir moi-même si je m'identifie à son mouvement intime, si je le fais mien.
          Par là, il ouvre la voie à une anthropologie nouvelle, et à une théologie nouvelle.


          Anthropologie : non, l'homme n'est pas splendidement érigé sur sa liberté, magnifique solitaire dans son humanité épanouie. Il ne devient lui-même qu'en acceptant une dépendance, mais à condition de bien la comprendre - de la comprendre et de la vivre comme Jésus lui-même l'a vécue.
          Théologie : non, l'homme ne sait rien de "Dieu", rien de plus que Moïse au buisson ardent : Dieu est ce qu'il est. Mais oui, l'homme peut atteindre "Dieu" et le rejoindre au festin du Royaume, comme Jésus l'a fait. En épousant son mouvement intérieur.
          "Connaître Jésus c'est le chercher, plus que le définir à partir d'une théologie. C'est pénétrer son esprit, plus que se conformer et obéir à la lettre de ce qu'il a dit". Légaut va plus loin ici que l'opposition paulinienne entre la lettre et l'esprit : il cherche le sens du mouvement de sa propre vie, dans le mouvement qui fut celui de la vie de Jésus. "L'homme est plus dans le mouvement même par lequel il se développe, que dans l'état où il se trouve".
          "Plus que tout, le message de Jésus, c'est ce qu'il a été : des comportements, une manière d'être". Le champ ouvert par les travaux des exégètes permet maintenant de mieux connaître et apprécier ce mouvement. La rencontre spirituelle de Jésus permet de se l'approprier.


IV. Jésus, Fils de Dieu ?


          Ayant compris qu'être chrétien, c'est s'identifier au mouvement profond qui fit de Jésus ce qu'il fut, Légaut se montre pourtant incapable de quitter franchement les rives du dogme - principal obstacle à cette identification.
          On sent ici le poids d'une tradition autant intellectuelle que spirituelle : à chaque instant, vient sous sa plume l'expression de "l'humanité de Jésus" - qui n'a de sens, en catholicisme, que quand elle est opposée à sa divinité. Dans des formules obscures à force de contournements, il finit par avouer que pour lui, Jésus est "de Dieu, comme son incarnation"
          Et pourtant, il clame que le christianisme, "en divinisant Jésus, le déshumanisait et cédait à la tentation du paganisme" Mais rien n'y fait : écrasé par le poids du dogme de sa jeunesse, Légaut ne peut résister. Il donne à Jésus un statut particulier dans l'humanité, vague à souhait : il serait de Dieu.
          Partant de là, Légaut s'enlise dans la contradiction. "En Jésus, on entrevoit une communion avec Dieu, plus qu'humaine", qui ne peut provenir "que d'une proximité de Dieu sans comparaison avec les activités communes". Cette réalité atteinte en Jésus, "elle est autre, par une plénitude inaccessible qui montre combien elle n'est pas du même ordre". Légaut voit en Jésus, "sans faire de lui un Dieu", un être "tellement de Dieu qu'il en est comme l'image humaine historique".
          Mais les conciles du IV°-V° siècle ont défini Jésus d'une façon si précise, qu'on ne peut plus désormais échapper à une alternative claire : ou bien Jésus n'est qu'un homme, ou bien c'est un Dieu-fait-homme.
          C'est l'un, ou l'autre.
          Échapper à cette alternative par une approche "spirituelle", comme le fait Légaut, c'est esquiver la question.
          L'expression "Jésus est de Dieu" ne veut proprement rien dire. Sinon que Légaut, hypnotisé par le dogme, ne se résout pas plus à le quitter ouvertement et franchement qu'il ne s'est résolu à quitter l'Église.


V. Après Légaut


          Comme chacun de nous, Marcel Légaut appartient à son temps, il reste marqué par son époque et ses racines. A nous, il appartient de saisir le meilleur de son œuvre. Sans nous attarder aux inévitables scories de son cheminement.
          Un autre monde est né depuis les années 1960-80. Alors, dans une chrétienté agonisante mais toujours campée sur son socle dogmatique, le souci de Légaut était de dépasser un héritage qui était encore commun. Ce temps-là est aujourd'hui révolu : il n'y a plus d'héritage commun, vivifiant, du christianisme. Il n'y a plus qu'un ensemble de croyances aveugles, de pratiques irraisonnées, dans un affaiblissement (ou plutôt une disparition) dramatique de toute réflexion fondamentale.
          Cela, Légaut l'a analysé à temps, et son diagnostic reste pertinent. Mais notre problème n'est plus de dépasser l'héritage dogmatique : il est aujourd'hui de savoir si "Dieu" et l'univers ont encore un sens, et lequel. Si le mal peut être compris pour être supporté, et comment. Si Jésus a quelque chose à dire aux habitants de cette planète, et quoi. S'il est toujours un chemin vers l'accomplissement de soi, ou même vers "Dieu", et comment.

          Rebâtir.
          Seuls, puisque l'Église n'est pas prête à reconnaître enfin l'identité et la nature vraie de Jésus, ce qui signifierait sa disparition. Seuls, puisque les chrétiens ne sont pas prêts à abandonner les repères sécurisants d'une "religion" - celle de leurs enfances.
          Comment leur faire comprendre que revisiter Jésus, ce n'est rien abandonner, au contraire ? Que le nazôréen reste aujourd'hui, comme en l'an 30, un guide sûr, fiable, et qui mène loin - très loin - si l'on veut bien le suivre, lui ?


                              © Michel Benoît - novembre 2008

 

(1) Voir Dieu malgré lui, p. 99. J'appelle ainsi le fait que les évangiles ne sont pas seulement le témoignage de ceux qui ont vu, entendu, et aimé Jésus. Mais aussi le fruit de leurs ambitions, et de leur trahison. Ce que Légaut, peut-être, laisse entendre quand il dit qu'ils furent "à la fois sujets et agents" de leur témoignage.


          (Cet article est extrait d'une étude (12 pages) de textes de Légaut. Pour des raisons techniques, je n'indique pas ici les références des textes cités entre " ". Ceux qui désirent recevoir l'étude complète, avec ses références, peuvent m'en faire demande par e-mail. Écrire "Légaut" dans la case "objet".)

A suivre sur ce blog :

"Le temps des prophètes : (II) Bultmann, le Jésus de l'Histoire et le Christ de la foi"

 

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Publié dans : LE CHRISTIANISME EN CRISE


          Dans Le Figaro du 6 septembre dernier, M. André 23 annonce le discours que le pape s'apprête à tenir aux Bernardins devant une assemblée de politiques et d'intellectuels français. Il donnera "par ce discours, l'exemple de [sa] capacité ... de dialogue". "Ce rendez-vous offre une représentation symbolique du christianisme", car "l'Église ... n'est pas morte, elle vit une transition".
          Des observateurs malveillants penseraient-ils donc que l'Église est "morte", au point que l'archevêque de Paris croie urgent de publier qu'il n'en est rien ?
          Non, dit M. 23, l'Église " vit une transition". En français, revenir vers le passé se dit "rétrograder". "Transiter", c'est toujours aller de l'avant : voyons donc, en relisant le discours du pape, vers quel avenir transite l'Église, quelle est sa "capacité de dialogue" avec le XXI° siècle, quel "christianisme elle représente symboliquement".


          Du début à la fin, la référence qui structure le discours du pape c'est le monachisme médiéval. Tel du moins que l'a décrit le bénédictin Dom Jean Leclercq, qui fut un historien délicieusement passéiste, romantique et idéaliste.
          On peut s'étonner que le pape présente l'avenir du christianisme comme un retour à ce Moyen âge-là, et non pas - par exemple - comme un retour à Jésus. Question de présentation ? Non. Dans son discours, l'ineffable Dom Jean Leclercq est cité quatre fois, la Règle de saint Benoît quatre fois, Grégoire le Grand une fois, saint Augustin deux ... Mais Jésus n'est cité qu'une seule fois : une courte parole, et pour expliquer pourquoi les moines ne dédaignèrent pas autrefois le travail manuel.
          Il fallait choisir entre un Moyen âge d'enluminures, ou bien le rabbin itinérant juif. Le choix est clair, les moyens et le terme de la "transition que vit l'Église" aussi.


Comment Dieu parle-t-il ?


          Revenu au Moyen âge, le pape pose son diagnostic : comme autrefois, l'Occident semble patauger aujourd'hui "dans un désert sans chemin, une recherche dans l'obscurité absolue" : c'est "l'effondrement de l'ordre ancien et des antiques certitudes", nous sommes "dans la confusion [d'un] temps où rien ne semble résister" : pouvons-nous vivre "les yeux tournés vers la fin du monde ou vers [notre] propre mort" ?
          Non. Comme les moines d'antan, pour survivre il nous faut, "derrière le provisoire, chercher le définitif"
          Chercher le définitif, c'est-à-dire chercher Dieu.

          Or "Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, il a aplani la voie", et "cette voie était sa parole". Dans le chaos que nous connaissons, un seul point d'ancrage stable : ce que pense Dieu. Et ce que Dieu pense, il l'a dit dans des paroles.
          Ces paroles, les recevons-nous directement de la bouche de Dieu ? Non, dit le pape : " Dieu parle seulement dans l'humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire". 
          Paroles des hommes, parole divine ?
          Non : le pape distingue les paroles (humaines) et La Parole - "Parole" avec un P majuscule. Pour lui La Parole est une entité indépendante, elle existait avant que commence l'Histoire : "Le christianisme perçoit dans les paroles la Parole, le Logos lui-même" : et cette Parole, elle "crée l'histoire".
          Donc les humains n'écrivent pas une Histoire, la leur : c'est La Parole qui crée l'Histoire. Autrement dit, les humains accouchent d'une Histoire dont ils n'ont pas la paternité, leurs histoires successives écrivent un texte dont ils ne sont pas les auteurs. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est chercher, dans l'illusion d'une Histoire dont ils croient être les acteurs, un sens et une direction fixés par-avance.
          L'homme n'a pas à se comprendre à travers son histoire, mais à comprendre le dessein de Dieu dans l'Histoire.


Le fondamentalisme chrétien


          "La Parole de Dieu nous parvient seulement à travers des paroles humaines : la Bible est un recueil de textes littéraires dont la rédaction s'étend sur plus d'un millénaire... des tensions visibles existent entre eux"
          Prendre ces textes à la lettre, les lire comme si c'était Dieu qui parle directement en eux, c'est "ce qu'on appelle aujourd'hui le fondamentalisme", et cela conduit au "fanatisme fondamentaliste".
          Allusion au fondamentalisme musulman : pour l'islam en effet, le Coran existe en lui-même, "au ciel", dans la pensée de Dieu, et n'a fait que "descendre" dans l'oreille d'un Muhammad inculte, qui l'a écrit sous la dictée d'un ange.
          Pour se démarquer de l'ennemi héréditaire (l'islam), et du redoutable concurrent d'aujourd'hui (le fondamentalisme évangélique), le raisonnement du pape est formulé dans une langue de bois qui est un chef d'œuvre de noyade des idées : une carpe n'y retrouverait pas ses alevins. Tâchons d'aller à la pêche de ce qui est dit, dans une mare de mots.

          "L'aspect divin de la Parole et des paroles n'est pas immédiatement perceptible. Pour le dire d'une façon moderne (sic) : le caractère divin des paroles [de la Bible] n'est pas saisissable d'un point de vue purement historique"
          Autrement dit, la lecture historico-critique de la Bible, officialisée par Pie XII en 1943, à l'origine d'un immense renouveau des études, n'est pas condamnée : simplement, elle est nulle et non-avenue.
          Car pour le pape citant Augustin, "la lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce qu'il faut croire". Autrement dit, les faits (la réalité) sont une chose, mais la foi en est une autre.
          Ce qu'il faut croire (car c'est une obligation) ce n'est pas la réalité des faits.
          Maintenant, suivez bien, j'extrais le poisson de la mare :

          "Nous pouvons exprimer tout cela d'une manière plus simple : l'Écriture a besoin de l'interprétation"
          Et qui donc interprète ? C'est "La communauté où s'est formée [l'Écriture] et où elle est vécue. En elle seulement... se révèle le sens" des paroles humaines consignées dans la Bible. "Il existe des dimensions du sens des paroles, qui se découvrent uniquement dans la communion vécue de cette Parole qui crée l'histoire"
          Ce que dit le pape, c'est

1- Que Dieu parle à travers les faits de l'Histoire humaine, qu'il s'exprime à travers les paroles humaines de ceux qui ont vécu cette Histoire.

2- Mais que ces faits n'ont pas de réalité signifiante.

3- Et que ces paroles humaines ne signifient pas ce qu'elles signifient.

4- La réalité des faits, et les paroles qui l'expriment, ne prennent leur sens que quand ils sont interprétés.

5- Et celle qui est seule habilitée à interpréter, c'est l'Église. Jamais le pape n'emploie ce terme : il parle de "communauté" ou de "communion".


          La boucle est bouclée : c'est l'Église qui donne leur sens aux paroles et crée la vérité de l'Histoire.
          L'Église : c'est-à-dire son magistère, et le pape en premier lieu.


          Le "fanatisme fondamentaliste" qu'il dénonce, c'est de prendre les Écritures à la lettre. Le fondamentalisme chrétien qu'il officialise, c'est de rejeter la réalité historique des Écritures pour lui substituer l'interprétation humaine d'un magistère, qui possède seul le pouvoir d'interpréter.
          Mater et Magistra : l'Église est mère, elle enfante le sens et la vérité. Mère dominatrice (Magistra) : elle impose son sens et sa vérité.

          C'est dans une autre partie du discours qu'il faut pêcher la confirmation du magistère de l'Église sur la vérité : "La foi... relève du domaine de la vérité qui concerne, de manière égale, tous les hommes" (voir Qu'est-ce que la vérité ?).


          Saluons au passage cet art magique de la noyade du poisson : nos intellectuels, sagement assis devant le magicien dans la salle des Bernardins, n'y ont vu que du feu.


La création continue


          J'irai plus vite sur le deuxième point-clé abordé par le pape : il est en cohérence parfaite avec ce qui précède.
          "Dieu est le créateur, dit-il : il travaille, il continue d'œuvrer dans et sur l'histoire des hommes. La création n'est pas encore achevée !"
          Cette conception de la création continue constitue le fond de commerce inaltérable des Églises : si Dieu continue d'être à l'œuvre dans chacun des événements de l'Histoire, depuis notre vie quotidienne jusqu'à l'évolution de la planète, il importe de se trouver du bon côté. De pouvoir influencer Dieu, d'avoir prise sur lui afin de l'inciter à ménager ceux qui savent le reconnaître, et qui peuvent l'invoquer. Il faut avoir le pouvoir de faire changer Dieu d'avis, ou de décisions, pour qu'il "œuvre" dans le bon sens, le nôtre.
          Et c'est l'Église qui a ce pouvoir, puisqu'elle est l'unique médiatrice entre Dieu et les hommes.

          Ainsi, non seulement l'Église recrée l'Histoire à sa guise (par son interprétation des paroles du passé), mais elle est co-créatrice de l'Histoire en train de se faire, par son pouvoir d'influencer le "travail de Dieu dans la création inachevée"


          Quand, comme Dieu lui-même, on crée l'Histoire et la Parole (le sens de l'Histoire et le sens des paroles), l'avenir vers lequel on est en transition s'annonce en effet aussi glorieux que le passé.

          Jésus, reviens, ils sont devenus fous...

                   © M.B., 28 oct. 2008

 

 

 

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Michel Benoît



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