Publié dans : LA FRANCE ENRHUMÉE

          Écrire, pour arrêter cette nausée qui monte au bord des lèvres ?

 

          Nous avons entendu de Gaulle dire : « Après moi, ce ne sera pas le vide, mais le trop-plein ». Pouvait-il, alors, imaginer que ce serait un trop-plein de poubelles et de décharges nauséabondes ?

 

Le bal des maudits

 

          Si j’ai bonne mémoire, c’est M. Giscard d’Estaing qui ouvrit le bal avec quelques diamants reçus de Bokassa. Coutumiers entre chefs d’état, ces cadeaux ne lésaient personne et passaient d’ordinaire inaperçu : ce sont pourtant ces cailloux qui firent tomber Giscard, et non pas la noyade d’un de ses ministres – un « suicide », on n’en parla plus.

          Arrivèrent au pouvoir ceux qui avaient transformé les diamants de Bokassa en peaux de banane.

          Dès lors, c’est dans le bureau mitoyen de M. Mitterrand qu’on se suicida. Un ministre eut une maîtresse salariée par la République, des chaussures à 11.000 francs payées par elle. Un autre (honnête homme par ailleurs) fut « suicidé » par deux balles dans la tête, on vit un flamboyant escroc devenir ministre de la Ville… et on n’en parla plus.

          Le chef de l’État hébergeait à Paris sa deuxième famille aux frais du contribuable ? On l’apprit plus tard, et on n’en parla plus. Deux livres furent publiés, Mitterrand et les 40 voleurs et Rendez l’argent ! : on n’en parla plus.

          Et j’en passe : je ne suis pas éboueur.

 

          L’opposition de l’époque n’avait pas su transformer ces perles en peaux de bananes. Quand elle revint au pouvoir, elle n’avait pas non plus pris la mesure des temps nouveaux : Internet changeait tout.

          Un ministre était logé somptueusement à loyer réduit, une autre hébergeait sa famille dans les locaux de l’état ? On l’apprenait en temps réel, et on en parlait, beaucoup. La fumée de cigares à 12.000 € dégagea plus d’odeur nauséabonde que les escarpins de M. Roland Dumas, une chambre d’hôtel luxueux fit plus de bruit que l’appartement de Mazarine.

          La technologie venait en aide aux éboueurs. Les temps avaient décidément changé.

 

La loi de Lynch

 

          Depuis 25 ans, je réside dans la ville dont Éric Woerth est le maire.

          Nous le voyons vivre au quotidien. Épluchons les bilans de sa gestion, recettes et dépenses. Assistons aux conseils municipaux, le voyons écouter et respecter son opposition locale.

          Nous sommes nombreux à l’estimer. Nombreux à avoir remarqué, au fil des ans, comment il ne prend pas parti dans les querelles de clocher, ne laisse jamais une demande sans réponse. Se montre ambitieux pour sa ville, modeste dans son train de vie. Nombreux à avoir surmonté son apparente froideur pour découvrir un homme d'accès facile, direct, franc.    

          Profondément humain.

 

          Nous sommes nombreux, comme moi, à ne plus supporter les pelletées de compost déversées chaque jour par M. Edwy Plenel (site Mediapart) dans le jardin des socialistes, qui l’étalent complaisamment à coup de piques savamment prodiguées.

          Nombreux, nostalgiques des Mendès-France, Simon Nora (mon cousin), Jacques Delors, Michel Rocard, ces hommes qui firent de la Gauche française une force d’opposition pleine de dignité et d’imagination.

          Nombreux à ne plus supporter que la politique suive la Loi de Lynch : « je tire d’abord, je réfléchis après »

 

          Nombreux, à nous taire. Mais à espérer, silencieusement, que M. Woerth ne succombera pas aux lyncheurs. Redonnant, par son courage, un peu de dignité à un pays qui semble en avoir perdu le goût.

 

                           M.B., 7 juillet 2010

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Publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT

          Si Jésus vivait aujourd’hui, que dirait-il de la mondialisation que nous connaissons ? Il y a des réponses à cette question, mais elles ne peuvent être qu’obliques.

 

I. Mondialisation

 

          Transformation de la planète en un vaste village transnational, où les biens et les personnes s’échangent à peu près librement en fonction d’une seule loi : celle du profit.

 

-a- Elle s’accompagne de ce qu’Élie Cohen appelle une tribalisation : les états, identifiés jusque là par des réglementations issues de leur culture propre, sont remplacés par des tribus, associations d’individus motivées par le même appétit pour l’argent et le pouvoir qui l’accompagne. Les mafias sont l’une des formes prises par ces tribus.

 

          Historiquement, la mafia est née en Italie. Les anciens Romains avaient mis en place le système de la clientèle, personnes de rang inférieur qui dépendaient économiquement et socialement d’un patron. Chacun avait ses clients, à qui il rendait des services de tous ordres en échange de leur soutien et de leur allégeance.

          Lorsque (bien plus tard) les Bourbons occupèrent le sud de la péninsule, ils ignoraient tout des mentalités locales et se contentaient de prélever l’impôt. Un gouvernement parallèle, souterrain, s’est mis en place pour pallier aux carences de celui de l’occupant : la mafia était née. Elle organisait les échanges, instaura la première sécurité sociale et un système de retraites par solidarité entre le parrain et ses lieutenants, dont les familles n’étaient jamais laissées à l’abandon en cas d’accident de la vie. Elle fut donc bien acceptée par la population.

 

          Les tribus engendrées par la mondialisation ont reproduit ce système, mais à grande échelle : un réseau d’échanges parallèles, une forme de redistribution des richesses où le patron / parrain décide de tout, dirige tout, assure la sécurité de sa clientèle et se réserve la meilleure part des profits.

 

-b- L’actuelle mondialisation s’accompagne d’une captation des gains de l’économie réelle au profit du système financier. Aux USA, 40 % du produit de l’activité économique sont captés par la finance, activité virtuelle où l’argent est devenu une matière première déconnectée de la production réelle. La crise de 2008 a mis en lumière la faillite et les dangers de cette financiarisation à outrance.

 

II. Jésus et la mondialisation

 

          Ầ son époque, il existait déjà une forme de mondialisation : c’était l’Empire romain, qui monopolisait à son profit la production des pays conquis, les échanges de biens et de personnes. L’administration impériale recouvrait le monde connu d’alors, de l’Atlantique aux rives de l’Indus, de l’Écosse à la Somalie.

          Et l'on a dans l'évangile de Jean un exemple de clientèle avec Lazare, riche proprétaire qui reçoit ses clients à table ouverte (Jn 11 et 12).

          Certes, les États-vassaux conservaient une illusion d’autonomie : il y avait des rois, comme Hérode Antipas en Galilée, nommé et soutenu par Rome de qui il tenait son pouvoir. Des gouvernements fictifs, comme celui du grand prêtre de Jérusalem et de son Sanhédrin, dont les membres étaient cooptés parmi les grandes familles du pays. Mais de fait, la seule autonomie concédée à ces États était de nature religieuse (1). Avec beaucoup d’intelligence, Rome a compris qu’il fallait laisser aux peuples conquis leurs croyances – à une condition pourtant, accomplir publiquement, au moins une fois par an, les gestes rituels du culte rendu à l’empereur, c’est-à-dire au pouvoir romain.

          Tous les peuples conquis se pliaient volontiers à cette exigence minimale, se contentant d'ajouter l’empereur à leurs dieux locaux - sauf le peuple juif, ce qui irritait vivement Rome.

 

-a- Jésus invente la laïcité (Mt 22,21) : rendre à César ce qui revient à César (l’impôt, l’économie et l’administration), à Dieu ce qui revient à Dieu. Cette deuxième injonction étant vague à souhait, et laissant ouverte la question du refus du culte dû à l’Empereur.

 

-b- Il accepte et semble même encourager le capitalisme en vigueur dans tout l’Empire. Sa parabole des talents (qui est bien de lui) ne laisse aucun doute : il faut faire fructifier son avoir, et le faire en utilisant le système financier en place. « Pourquoi n’as-tu pas mis mon argent à la banque, demande le patron à son intendant ? Je l’aurais retrouvé avec un intérêt ! » (Lc 19,23). Laisser dormir son capital est quasiment un péché, en tout cas une attitude qu’il réprouve – alors qu’il loue les capitalistes qui doublent leur mise.

 

-c- Mais il blâme le banquier qui refuse un délai de paiement : de même qu’un créancier lui a accordé, à lui, une facilité de crédit sur une grosse somme, de même il doit s’interdire « de prendre à la gorge et d’étrangler » ceux qui lui doivent une petite somme (Mt 18,28). Jésus introduit donc un critère de valeur humaine dans un capitalisme par ailleurs sauvage. Il s’agit d’abord de compassion, mais plus encore de justice transcendante : « De même que Dieu t’a donné la vie et pardonne tes erreurs, de même tu dois t’interdire de tuer économiquement tes débiteurs, et leur laisser une chance de s’amender ».

 

-d- Il n’a pas un mot pour condamner le chômage, conséquence directe de la mondialisation dont il constate les ravages. Ainsi, il décrit sans commentaires un patron recrutant des ouvriers qui « se tiennent sur la place tout le jour, sans travail » (Mt 20,6). Puis qui accorde en fin de journée le même salaire à celui qui n’a travaillé qu’une seule heure, au lieu de douze - au mépris des lois, comme le lui reprochent à juste titre les autres ouvriers.

          C’est que l’ouvrier de la onzième heure, lui aussi, a une famille à nourrir. Jésus loue le patron qui distribue les salaires non pas en fonction de la productivité des travailleurs, mais en fonction des personnes et de leurs besoins. Et qui corrige, par son humanité, ce que le système social de l’époque pouvait avoir d’insupportable.

          Attitude paternaliste ? Certes, mais la « pointe » de la parabole veut mettre en évidence la liberté de Dieu, père des humains. Comme dans la parabole précédente, la justice de Jésus prend sa source dans la création divine.

 

          Jésus s’est donc délibérément situé dans une tribu, celle des refusniks de la mondialisation dans ce qu’elle a d’inhumain. Sa jurisprudence est en cohérence avec certains courants pharisiens de son époque, comme avec certaines tendances zélotes et même esséniennes. Mais il rejette vigoureusement l’appel à la révolution des zélotes, et le communisme intégral pratiqué par les sectaires de Qumrân. Son échelle de valeur est mesurée par la compassion individuelle, en même temps que par la conviction que les relations sociales doivent se calquer sur la justice divine.

          Démarche qui n’est ni politique, ni même communautaire, mais individuelle, voire individualiste. Car c’est aux individus, pris un à un, qu’il appartient de corriger, à leur niveau, les excès de la mondialisation. Jésus ne s’attaque pas à l’institution, mais à l’usage qu’en font les riches. Il ne condamne pas le système bancaire, mais exige son utilisation humanitaire. L’humain passe avant l’argent, mais jamais il ne proposera une révolte contre le système, comme en rêvait toute une frange de sa société. Sa révolution se situe au plan des individus, elle est presque intimiste : à chacun de se déterminer à l’intérieur d’un système injuste, de faire des choix, de refuser les conséquences inhumaines de la mondialisation là où il se trouve, à son niveau.

 

-d- Mais en même temps, il a fait éclater le tribalisme juif. Ầ son époque le judaïsme était en principe mondialisé : l’enseignement des prophètes s’adressait à toute l’humanité. Mais dans la pratique, le frère d’un juif était un autre juif, à l’exclusion des païens (les non-juifs). En faisant de tout homme, de toute femme rencontrés en chemin, le prochain qu’il convient de traiter comme soi-même, Jésus a fait exploser le judaïsme.

          La véritable mondialisation pour lui, c’est celle du cœur, ouvert par la compassion à tout être humain, quelle que soit son origine ou sa position sociale.

 

III. Le christianisme

 

          Dans un premier temps, l’Église naissante de Jérusalem a tourné le dos à Jésus en instaurant un communisme intégral, copié sur celui des esséniens. Ce fut une catastrophe économique et humaine – au point que Paul fut obligé d’organiser une quête dans tout l’Empire, pour venir en aide à la communauté de Jérusalem dont le communisme avait fait faillite.

          Et cette communauté était repliée sur elle-même, refusant d’admettre les non-juifs.

          Paul a immédiatement pris conscience de l’impasse : jamais l’Église dont il rêvait ne se développerait si les convertis devaient d’abord en passer par la circoncision, opération chirurgicale humiliante. Au terme de querelles d’une violence inouïe, il a imposé à l’Église de Jérusalem sa conception de la mondialisation : abandonner le judaïsme, et le remplacer par le pagano-christianisme.

          Lequel connaîtra le succès fulgurant que l’on sait. Mais en même temps Paul a tourné le dos au mondialisme du cœur prêché par Jésus, et à son attitude d’opposition prophétique.

          Le pouvoir en place ? Il faut le respecter, il vient de Dieu. Le patron ? Ses esclaves doivent se soumettre à lui. La décision de justice n’est plus individuelle, elle découle d’un ordre social dont les injustices sont sanctifiées. Car si ces injustices sont pour les individus causes de souffrance, c’est un bien pour eux : puisque par nos souffrances, nous ajoutons aux souffrances du Christ en croix.

          Et l’Église devient une tribu mondialisée : en dehors d’elle, point de salut.

 

IV. Hier, et aujourd’hui

 

          Nous assistons, depuis environ 50 ans, à l’échec de cette mondialisation religieuse. L’Église n’est plus la Mater et Magistra, l’inspiratrice et la maîtresse du monde. En son sein, on assiste au retour des tribalismes, essentiellement fondamentalistes : repli sur soi de petits groupes frileux, enfermement dans un ghetto de certitudes indiscutables dont personne (ou presque) ne songe plus à faire le gouvernail des individus comme des sociétés.

 

          Deux mondialisations en parallèle, et deux échecs.

          La mondialisation économique et financière ? Nul ne sait où elle va, mais on peut craindre des conflits aux conséquences incalculables.

          La mondialisation religieuse ? On ne voit pas comment le christianisme serait en mesure de reprendre en Occident le rôle de leader qui fut le sien pendant 17 siècles.

          L’une (la mondialisation religieuse du christianisme) a longtemps accompagné l’autre, la mondialisation capitaliste. Elles ont été tellement liées, qu’il n’est pas étonnant que l’écroulement de l’une accompagne celui de l’autre.

 

          Dans ce contexte, la voix du prophète Jésus, tellement originale, ne semble guère pouvoir se faire entendre. Ce qui manque à ses amis et disciples, c’est l’espoir d’une révolution du coeur.

 

          Encore une fois : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ».

 

                           M.B., 2 juillet 2010

 

(1) Au passage : l'occupant romain laissait aux administrations locales le pouvoir de sanctionner les fautes commises contre la religion du pays. Ainsi, le Sanhédrin pouvait condamner à mort pour adultère (Jn 8) ou blasphème. L'exécution de la peine était la lapidation immédiate. Mais en cas de crime de nature politique, Rome se réservait le jugement et l'exécution de la peine capitale, qui était la crucifixion. Caïphe n'ayant pas réussi à établir pour Jésus le crime de blasphème (il a refusé de se dire d'origine divine), il l'envoie à Pilate.

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          Un immense écrivain part à la recherche d'elle-même

          à travers sa mémoire

        et celle de ses personnages.

 

          Je ne suis en rien un spécialiste de la littérature contemporaine, ni même un spécialiste de Marguerite Yourcenar. A quel titre, donc, est-ce que j'usurpe ici le droit de vous parler d'elle ?

          Quand j'avais seize ans, on m'a mis entre les mains les Mémoires d'Hadrien. Depuis lors, je n'ai cessé de lire ce livre : adolescent, j'étais tombé définitivement amoureux de Madame Yourcenar ! Ce qui, étant donné ses préférences sexuelles, ne me faisait courir aucun autre risque que celui des sommets.

          Je ne vous parlerai donc pas d'elle en spécialiste, mais en amoureux. Vous êtes le balcon au pied duquel, Roméo éperdu, je chante ma ballade à une Juliette androgyne.

 

Années de formation

 

          Une enfance sans mère, morte peu après sa naissance. Solitaire : "L'habitude précoce de la solitude, dit-elle, est un bien infini".

          Un père, Michel, très beau, très mondain, très flamboyant et flambeur, très obsédé par les femmes. Lettré comme on l'était au XVII° siècle, aventureux, refusant toute contrainte, totalement insoucieux du lendemain, "l'homme le plus libre que j'aie connu". "Á peine un père" dit-elle, avec lequel elle se promenait des heures en parlant de philosophie grecque ou de Shakespeare. Très vite, elle se sent son égale : de lui, elle n'a pas reçu d'image paternelle, mais celle d'un initiateur à la pensée, à la littérature, à la liberté, puis d'un comparse à qui elle soumettait les ébauches de ses œuvres.

          Elle ne va pas à l'école, c'est son père qui l'initie au latin, puis au grec. Elle parle "d'un miracle… Le jour où les vingt-six lettres de l'alphabet ont cessé d'être des traits incompréhensibles, pas même beaux, alignés sur fond blanc, et dont chacun désormais constituait une porte d'entrée, donnait sur d'autres siècles, d'autres pays, des multitudes d'êtres plus nombreux que nous n'en rencontrerons jamais dans la vie… Je n'eus jamais de livres d'enfants. Madame de Ségur me semblait pleine de sottise et même de bassesse… Jules Vernes m'ennuyait." Á huit ans, elle dévore Les Oiseaux d'Aristophane, puis Phèdre de Racine. Á onze ans, son père lui lit Marc Aurèle. Il l'emmène dans des musées comme d'autres vont au cinéma : "Deux fois par semaine il me menait au Louvre, dont je ne me lassais pas. De la neuvième à la onzième année, quelque chose d'à la fois abstrait et divinement charnel déteignit sur moi : le goût de la couleur et des formes, la nudité grecque, le plaisir et la gloire de vivre".

          Elle a tout lu - uniquement les grands classiques français, anglais, allemands, italiens, russes, japonais, hindous -, elle a beaucoup vu, et se souvient de tout. Son esprit passe de l'un à l'autre, d'un tableau flamand à une tragédie classique, d'une ruine antique à un poème grec. Elle se meut dans le passé comme dans une maison aux meubles caressés au passage, tous connus, chacun reconnu, avec une prédilection pour l'antiquité.

          Elle incorpore la rumeur de l'humanité dans chacune des fibres de son être.

          Comme il se devait alors, le climat de son éducation est catholique. Mais l'épopée chrétienne est pour elle un fait culturel parmi d'autres. "L'appel au mythe représente cette ferveur, cette sensation d'être reliée à un tout". Les mythes grecs, asiatiques ou chrétiens expriment pour elle "le contact perpétuel de l'être humain avec l'éternel. Qui relie l'homme à tout ce qui est, a été, et sera… Très tôt j'ai senti qu'il fallait choisir entre la religion catholique et l'univers : j'aimais mieux l'univers".

          Une enfance sans amour, une ferveur mystique : le sensuel et le sacré seront les deux piliers de son œuvre. "Si on entend par amour l'adoration d'un être, la persuasion que deux êtres sont faits l'un pour l'autre… il y a là un tel mirage que quelqu'un d'un peu réfléchi se dit : Non, je suis loin d'être doué pour ces qualités exceptionnelles ! Rendons-nous compte de ce qui est : aimons ce qui est. Et j'appellerai cela amour de sympathie. Il ne s'agit pas de "l'amour platonique". Il s'agit d'un lien, charnel ou non, sensuel toujours quoi qu'on fasse, mais où la sympathie prend le pas sur la passion. Une chose m'a toujours gênée dans l'amour à la française, c'est l'absence de sacré. Le fait que par notre éducation chrétienne nous avons perdu le sentiment que l'amour… ou plus exactement, que les rapports sensuels sont sacrés, parce qu'ils sont l'un des grands phénomènes de la vie universelle. En Occident, le plaisir est perçu comme une fin en soi, alors que c'est une voie d'accès vers la connaissance - de Dieu, ou d'un autre être dans toute sa pauvreté divine"

          Sa fréquentation sensuelle des grandes œuvres de l'esprit et la de matière nourrit sa mémoire, de là découle la fermeté de son écriture et la hauteur de sa pensée. Son identité, elle la cherchera dans ces souvenirs : face à leurs épaisseurs, sa propre vie lui apparaîtra comme fortuite.

          Et la vie d'un écrivain est toujours le support de son œuvre.

 

          Ce père, qu'elle admire avec distance, la rend incapable d'aimer les hommes. Si elle est très tôt consciente de son homosexualité, elle se prendra pourtant de passion pour André Fraigneau, écrivain de quatre ans son cadet, et qui, lui, n'aime que les garçons. Passion sèche donc, mais brûlante et dont elle retrouvera les feux après la mort de Grace Fricks, avec un jeune américain, Jerry Wilson, lui-même homosexuel et qui l'accompagnera fidèlement au cours de ses derniers voyages.

 

Alexis

 

          Elle entre en littérature avec un court roman, Alexis ou le Traité du Vain Combat. Paru alors qu'elle a vingt-quatre ans, Alexis annonce et contient déjà l'auteur des Mémoires d'Hadrien. D'abord c'est une longue lettre, qu'Alexis écrit à sa jeune femme avant de la quitter – tout comme les Mémoires prendront la forme d'une lettre, écrite au jeune Marc-Aurèle par l'empereur qui se sent mourir. Mais surtout, le sujet de ce roman-lettre, c'est une confession : Alexis est homosexuel, il avoue à sa femme qu'il doit la quitter parce qu'il ne l'a jamais aimée que de tendresse.

          Alexis remonte très haut dans son enfance, dont il tâche de "se rappeler les pensées, les sensations - plus intimes que des pensées - et jusqu'aux rêves…. J'avais peur, dit-il. Je comprenais déjà que tout a son secret, n'est jamais que surface, et que le pire des mensonges est le mensonge du calme. Je ne saurai jamais si mon innocence d'alors était moins grande que je ne l'assure, ou si je suis maintenant moins coupable que je ne m'oblige à le penser".

          Coupable ! Le mot est lâché, par cette jeune femme issue d'un milieu puritain. Il explique le titre de l'œuvre, Traité du Vain Combat. Quel est ce combat ? C'est d'assumer ce que l'on est, lorsqu'on n'est pas comme les autres. Pourquoi est-il vain ? Parce que la mémoire, fut-elle fouillée jusqu'aux limites des rêves envolés, se refuse à donner la clé de ce que je suis. Coupable de se heurter à son enfance comme à une friche, qui seule pourrait expliquer l'anomalie du présent, mais ne peut pas livrer son contenu libérateur : "Chacun de nous, avoue-t-elle, a sa vie particulière, unique, déterminée par tout le passé, sur lequel nous ne pouvons rien, et déterminant à son tour, si peu que ce soit, tout l'avenir… Et quand je saurais tout [de mon passé], il resterait encore à m'expliquer moi-même".

          "Je n'ai pas la folie de souhaiter qu'on m'approuve, dit Alexis. Je ne demande même pas d'être admis : c'est une exigence trop haute. Je ne désire qu'être compris, et c'est désirer beaucoup." Comment a-t-elle pris conscience de sa préférence sexuelle ? "Je soupçonnais déjà ce qu'ont de brutal les gestes physiques de l'amour. On ne s'éprend pas de ce que l'on respecte, ni peut-être de ce que l'on aime."

          "Et ce fut alors que cela eut lieu, un matin pareil aux autres, où rien, ni mon esprit, ni mon corps, ne m'avertissait plus nettement qu'à l'ordinaire. Je marchais en pleine campagne, dans un chemin bordé par les arbres. Tout était silencieux, comme si tout s'écoutait vivre. J'allais, je n'avais pas de but : ce ne fut pas ma faute si, ce matin-là, je rencontrai la beauté….. Je rentrai. Ce que j'éprouvais n'était pas de la honte, c'était encore moins du remords, c'était plutôt de la stupeur. Je n'avais pas imaginé tant de simplicité dans ce qui m'épouvantait d'avance : la facilité de la faute déconcertait le repentir. Cette simplicité, que le plaisir m'enseignait, je l'ai retrouvée plus tard dans la grande pauvreté, dans la maladie, dans la mort des autres, et j'espère bien un jour la retrouver dans ma propre mort."

          Alexis-Marguerite continue : "Des souvenirs me reviennent. Je ne vous dirai pas les noms, j'ai même oublié les noms, ou ne les ai jamais sus. Je revois la courbe particulière d'une nuque, d'une bouche ou d'une paupière – tout ce qui affleure d'âme à la surface d'un corps. Je ne les aimais pas : je ne désirais pas refermer les mains sur le peu de bonheur qui m'était apporté. Simplement, j'écoutais leur vie. La vie est le mystère de chaque être."

          C'est tout. Jamais elle ne se servira d'un autre de ses personnages pour en dire plus sur sa propre sensualité, qui imprègne pourtant toute son œuvre. Comme on est loin ici des confessions d'un André Gide écartelé entre son protestantisme et sa pédérastie, ou des débordements racoleurs et nauséabonds d'un Gabriel Matzneff ou d'un Jean Genêt !

          Eux parlent d'érotisme, voire de pornographie. Elle, elle parle de beauté, et de purification de l'être jusqu'à cet ultime dépouillement qui est celui de la mort.

          Elle avoue enfin (c'est toujours Alexis qui parle) : "Notre corps oublie, comme notre âme. Je m'efforçais d'oublier, j'oubliais presque. Puis, cette amnésie m'épouvantait. Mes souvenirs, me paraissant toujours incomplets, me suppliciaient toujours davantage. Je me jetais sur eux pour les revivre. Je me désespérais qu'ils pâlissent. Je n'avais qu'eux pour me dédommager du présent : il ne me restait pas, après m'être interdit tant de choses, le courage de m'interdire mon passé."

 

Hadrien

 

          Au moment où elle rédige Alexis, elle songe déjà à ce qui sera le grand livre de sa vie. Dans le Carnet de notes qui fait suite aux Mémoires d'Hadrien, elle écrit : "Ce livre a été conçu, en tout ou en partie, sous diverses formes, entre 1924 et 1926, entre la vingtième et la vingt-troisième année. Tous ces manuscrits ont été détruits, et méritaient de l'être".

          Car le premier élément où se déploie son œuvre, c'est l'histoire. Sa pensée, ses sentiments, ses passions, son style sont inséparables de l'histoire des hommes.

          Et d'abord, là où commença l'œuvre des hommes en train de se faire, et l'esprit des hommes en train de penser : la Grèce. Non seulement celle d'Homère, de Xénophon et de Thucydide qui accompagnent sa croissance, mais aussi celle des poètes grecs qu'elle traduit, depuis les élégiaques qui les premiers tentèrent d'exprimer la furie du dieu Éros, jusqu'à Constantin Cavafy, poète de la mémoire et de la drague homosexuelle mort inconnu en 1933, qu'elle révèle à l'Occident : "La réminiscence charnelle fait de lui un maître du temps, écrit-elle. Sa fidélité à l'expérience sensuelle aboutit à une théorie de l'immortalité".

          Mystique, et sensualité. L'un par l'autre, jamais l'un sans l'autre.

 

          Donc, son œuvre est d'emblée classique. La Grèce fournit à Mme Yourcenar non seulement un creuset pour sa pensée, un modèle pour son style, un décor pour ses émotions, elle lui confie aussi un héros : un sage – mais qui fut aussi un soldat. Un empereur – mais qui fut aussi un homme. Un Romain, qui était avant tout un Grec.

          C'est l'empereur Hadrien. Il s'écoulera vingt huit années avant qu'elle puisse publier ses Mémoires, en 1951. Trois fois elle aura abandonné ce projet, brûlé des centaines de pages. Ce long temps de latence, elle le décrit comme "l'enfoncement dans le désespoir d'un écrivain qui n'écrit pas… Il fallait peut-être cette solution de continuité, cette nuit de l'âme que tant de nous ont éprouvé à cette époque [celle de la guerre] pour m'obliger à essayer de combler, non seulement la distance me séparant d'Hadrien, mais surtout celle qui me séparait de moi-même".

          Pendant tout ce temps, elle ne cesse de se tourner vers Hadrien sans vouloir y penser. Elle visite tous les lieux qu'il a parcourus, c'est-à-dire tout le bassin méditerranéen, passe des jours entiers à regarder la lumière tourner sur les ruines de Tibur, la Villa Hadriana. Et quand on sait ce qu'est le regard de Mme Yourcenar, on comprend qu'elle ait pu prétendre "refaire du dedans ce que les archéologues du XIX° siècle ont fait du dehors".

          Mais il y a plus, beaucoup plus : entre 1934 et 1937, elle lit tous ce qui a été écrit (et est parvenu jusqu'à nous) sur Hadrien et le monde de son époque : depuis Dion Cassius jusqu'au Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte, depuis les Papyrus d'Oxyrhynchus jusqu'à l'ineffable Historia Augusta, aussi pleine de canulars que d'informations précieuses. De sorte qu'elle pourra dire, en toute vérité : "La lecture des auteurs antiques… m'était devenue une patrie. L'une des meilleures manières de recréer la pensée d'un homme, c'est de reconstituer sa bibliothèque. Durant ces années, d'avance, et sans le savoir, j'avais ainsi travaillé à remeubler les rayons de Tibur. Il ne me restait plus qu'à imaginer les mains gonflées d'un malade sur les manuscrits déroulés."

 

          Elle va donc tenter cette entreprise inouïe, unique dans l'histoire de la littérature mondiale : "Un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie – ou plus exactement dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée dans quelqu'un". "Mes contemporains, qui croient avoir conquis et transformé l'espace, ignorent qu'on peut rétrécir à son gré la distance des siècles." Elle ne fait pas le portrait d'Hadrien : elle fait le "Portrait d'une voix. Si j'ai choisi d'écrire ces Mémoires d'Hadrien à la première personne, c'est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même. Hadrien pouvait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi. Les règles du jeu : tout apprendre, tout lire, s'informer de tout, et, simultanément, adapter à son écriture les Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola ou la méthode de l'ascète hindou qui s'épuise, des années durant, à visualiser un peu plus exactement l'image qu'il crée sous ses paupières fermées."

          Ce portrait d'une voix, c'est un long monologue, "solitaire, comme l'est forcément celui d'un homme placé au sommet de tout."

          Vous l'avez deviné : dans cette austère discipline de l'imagination, c'est à la conquête d'elle même que Mme Yourcenar se lance. Pour trouver son identité, elle ne travaille pas sur sa mémoire à elle, mais sur celle d'un homme disparu depuis dix-huit siècles.

 

          "La seule phrase qui subsiste de la rédaction de 1934 (la troisième ?) : "Je commence à apercevoir le profil de ma mort" Comme un peintre établi devant un horizon, et qui sans cesse déplace son chevalet à droite, puis à gauche, j'avais enfin trouvé le point de vue du livre." Prendre "une vie connue, achevée, fixée par l'Histoire (autant qu'elles peuvent jamais l'être), de façon à embrasser d'un seul coup la courbe toute entière." Et choisir ce "moment où l'homme qui vécut cette existence la soupèse, l'examine, devenu pour un instant capable de la juger. Faire en sorte qu'il se trouve devant sa propre vie dans la même position que nous."

 

          "Mon cher Marc [Aurèle],

          Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa [Hadriana] après un assez long voyage en Asie. L'examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m'être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t'épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu'à moi-même, et la description du corps d'un homme qui avance en âge et s'apprête à mourir d'une hydropisie du cœur."

          C'est ainsi que commencent les Mémoires d'Hadrien, et dès l'abord on se rend compte que l'écriture de Mme Yourcenar s'est débarrassée des pointes de préciosité qui se lisaient dans ses premiers Essais de jeunesse. Elle les juge très sévèrement : "J'écrivais très mal, dit-elle. J'écrivais lâche et orné. Il y avait des moments de flottements inutiles… Serrer, desserrer, labeur de mécanicien." C'est un écrivain en pleine possession de sa langue qui s'exprime, chaque mot se trouve à sa place, chaque image parle sans déborder du cadre, la musique des phrases atteint à la plénitude du Mozart des derniers Concertos pour piano. Elle est en possession de son outil, mais surtout elle est en pleine possession d'elle-même. Le miracle tant attendu s'est produit. Comment donc ?

 

          Certainement, par la rencontre en 1937 de Grace Fricks, sa compagne avec qui elle vivra jusqu'au bout, jusqu'à la maladie de Grace qu'elle soignera avec un dévouement admirable, recueillant son dernier souffle dans leur maison du nord-est américain où elles vivent en couple depuis la guerre.

          Une seule fois elle parlera de sa relation avec Grace, dans les Carnets de notes des Mémoires d'Hadrien. "Ce livre n'est dédié à personne. Il aurait dû l'être à G.F…, et l'eût été, s'il n'y avait une espèce d'indécence à mettre une dédicace personnelle en tête d'un ouvrage d'où je tenais justement à m'effacer…"

          Elle dit vouloir s'effacer devant la mémoire d'un autre, mais cette mémoire, c'est elle qui la reconstruit. Á travers la mémoire d'Hadrien, c'est bien la quête d'elle-même qu'elle poursuit.

          "… Mais la plus longue dédicace est encore une manière trop incomplète et trop banale d'honorer une amitié si peu commune. Quand j'essaie de définir ce bien qui depuis des années m'est donné, je me dis qu'un tel privilège, si rare qu'il soit, ne peut cependant être unique. Qu'il doit y avoir parfois, un peu en retrait, dans l'aventure d'un livre mené à bien, ou dans une vie d'écrivain heureuse quelqu'un qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible que nous voulions garder par fatigue. Quelqu'un qui relira vingt fois s'il le faut une page incertaine… Quelqu'un qui nous soutient, nous approuve, parfois nous combat. Quelqu'un qui partage avec nous, à ferveur égale, les joies de l'art et celles de la vie, leurs travaux jamais ennuyeux et jamais faciles. Quelqu'un qui n'est ni notre ombre, ni notre reflet, ni même notre complément, mais soi-même. Quelqu'un qui nous laisse divinement libre, et pourtant nous oblige à être pleinement ce que nous sommes".

          Avec Grace, elle a enfin trouvé ce qu'elle cherchait : une relation où la sensualité conduit aux marges de l'absolu. Leur amour mutuel – car c'en fut un – est à la fois amour d'un être, amour de la création - dans son double sens (l'univers et la fécondité artistique) -, et amour du Dieu inconnu.

          Tout cela n'étant que plaisir. Éros, ou Agapé ? Si elle est classique, cette distinction n'a plus ici aucun sens.

          Vous lirez, ou vous relirez, la partie des Mémoires consacrée à la passion d'Hadrien pour le jeune Antinoüs. C'est l'un des plus beaux hymnes à l'amour de la littérature française. On peut s'en étonner, en ces moments où l'actualité remue les boues de la pédophilie. Mais comme toute l'Antiquité, Hadrien ne pouvait pas imaginer cette perversion - triste privilège de notre siècle qui l'a inventée, ce qui montre à quel point il est malade. Hadrien se veut à la fois le père, le frère, l'ami, l'amant et le pédagogue d'un adolescent. Il recherche avec lui l'accès au divin, en quoi consiste la maturité de tout être humain, et il prétend l'y conduire en l'initiant.              

          Ainsi, d'Alexis à Hadrien, on voit apparaître un fil conducteur qui fut celui de toute la vie de Mme Yourcenar : le plaisir du corps vécu comme un plaisir de Dieu.

 

Le labyrinthe du monde

 

          Peut-être réconciliée avec soi grâce à Hadrien, elle peut revenir sur elle-même, et tenter enfin de plonger dans sa propre mémoire.

          Elle le fera en trois volumes, publiés de 1974 à 1988, et rassemblés sous un titre commun : Le Labyrinthe du Monde. Vous comprenez maintenant pourquoi ce titre : elle se perçoit comme une parcelle de l'univers, labyrinthe dans lequel elle essaye de se situer, poussière de galaxie.

          Pour comprendre cette trilogie, je commencerai par là où il faudrait finir : cette affirmation lapidaire des Carnets de notes :

                     "Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi."

          Et un peu plus loin ; "Grossièreté de ceux qui vous disent : "Hadrien, c'est vous… ! " Tout nous échappe, et tous, et nous-mêmes. La vie de mon père m'est plus inconnue que celle d'Hadrien. Ma propre existence, si j'avais à l'écrire, serait reconstituée par moi du dehors, péniblement, comme celle d'un autre. J'aurais à m'adresser à des lettres, aux souvenirs d'autrui, pour fixer ces flottantes mémoires. Ce ne sont jamais que des murs écroulés, des pans d'ombres." Et ailleurs, parlant de son père : "Je ne suis pas plus Michel que je ne suis Zénon ou Hadrien. Comme tout romancier, j'ai essayé de le reconstituer à partir de ma substance, mais c'est une substance indifférenciée."

          Une substance indifférenciée : dans cette formule surprenante (parlant d'elle-même) s'exprime d'abord l'effet de la méditation bouddhiste, qu'elle a pratiquée à sa façon. Ensuite, sa conscience de n'être qu'un atome du cosmos. Et enfin, ou du moins il me semble, la négation d'elle-même à laquelle l'a obligée très tôt sa double singularité, d'homosexuelle et d'écrivain nourrie de classicisme. Un oubli de soi qui lui a permis, devenue substance indifférenciée, de vivre toute l'aventure humaine directement ou à travers ses personnages – ce qui n'est pour un écrivain qu'une seule et même chose.

          Voici une page du premier des trois volumes, Souvenirs pieux (il faut entendre la pietas au sens ancien d'une certaine qualité d'attention aux choses) :

 

          [Lecture en conférence du récit de l'accouchement de sa mère]

 

          De quel accouchement s'agit-il ? De celui de Madame Fernande, la mère de Marguerite. Qui donc décrit cette scène, ses infimes détails, son ambiance palpable ? Celle qui est toujours dans l'utérus de sa mère, dont elle n'a pas encore franchi le col.

           S'ensuit l'histoire de la famille de Fernande depuis 1366, puis une longue narration du destin d'Octave Pirmez, obscur "écrivain de mérite" belge qui a dû au cousinage qui le reliait à Marguerite d'échapper à l'oubli. Ensuite, elle revient à Fernande comme si elle n'en avait encore rien dit. Des souvenirs transmis de vive voix, de vieilles photos, des portraits, des documents d'état civil, des actes notariés, des bribes de lettres retrouvées dans un grenier : elle dépeint sa mémoire génétique comme un voyageur, assis dans un train, raconterait le paysage qui défile à vive allure sous ses yeux, mais sans omettre la moindre feuille des arbres aperçus au passage, le moindre vallonnement du paysage.

          Et puis, soudain, une trouée : "Avant de laisser repasser à ces ombres le fleuve infernal, j'ai quelques questions à leur poser sur moi-même". Se tournerait-elle, enfin, vers elle-même ? Mais non ! Elle revient vers l'un, vers l'autre des personnages de son arbre familial, pour revivre de l'intérieur tel détail, telle anecdote, la resituer dans le décor et l'air du temps de ce passé qui la constitue, sans qu'elle semble jamais être en mesure de s'atteindre elle-même.

 

          Dans ces premiers Souvenirs pieux, elle remontait à partir de son père et de sa mère jusqu'aux temps les plus reculés. Dans Archives de Nord qui lui fait suite, elle emprunte la démarche contraire, "partant des lointains inexplorés pour arriver… jusqu'au Lille du XIX° siècle… et enfin jusqu'à cet homme perpétuellement en rupture de ban que fut mon père, jusqu'à une petite fille apprenant à vivre entre 1903 et 1912 sur une colline de la Flandre française."

          Dans Archives du Nord, son travail de mémoire débute au sortir de la préhistoire, alors que les plages flamandes se séparaient à peine de la côte anglaise, et se peuplaient de ceux qu'on appellera les Celtes. Quatre cent pages plus tard, on a parcouru tout le Moyen âge, la Renaissance et cet épais XIX° siècle au cours duquel sa famille s'affirme. Au terme de ce deuxième volume censé ne parler que d'elle, Marguerite a environ six semaines.

          Au passage, elle laisse filer une confidence, si rare chez elle : "Plus je vieillis moi-même, et plus je constate que l'enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu'il nous soit donné de vivre. L'essence d'un être s'y révèle, avant ou après les efforts, les aspirations, les ambitions de la vie."

 

          S'ensuit un troisième volume, dont le titre est tiré d'un beau vers de Rimbaud : "Elle est retrouvée ! Quoi ? L'éternité." La mort la surprendra alors qu'elle n'a pas rédigé les derniers chapitres, mais c'est dans Quoi ? L'éternité qu'elle se dévoile le plus, avec une facilité, une richesse et une liberté d'écriture que la maladie n'est pas parvenue à amoindrir.

          Va-t-elle, enfin, se placer au cœur du récit, et parler frontalement d'elle-même ?

          Non. Elle explore la relation trouble que son père entretint jusqu'à sa mort avec Jeanne, une amie d'enfance de sa mère, mariée à Egon, un jeune noble d'origine Balte – lequel s'avère être autant attiré par les hommes que par les femmes.

          Le décor est planté pour un de ces prodigieux voyages dans les profondeurs du souvenir, à travers lesquels Mme Yourcenar se cherche - sans chercher à se trouver. Ce trio à la fois aimanté par l'attrait des sens et contenu par les valeurs surannées de l'ancienne noblesse, elle en explore avec délices les entrelacs compliqués. S'attache aux personnages secondaires, amants, comparses d'un moment. Reconstitue leurs sensations, ce qu'ils ont vu ou dû voir, le contact de leurs bottes s'enfonçant dans les boues de Flandre ou de Russie. La magie sympathique opère ici son miracle, à partir d'une conversation entendue autrefois, d'une image fugitive restée imprimée dans sa rétine. Elle se sent "seule dans un grand paysage vide où tout semble tantôt très proche et tantôt lointain. Vide, il ne l'est pas, mais les personnages qui le peuplent m'importent trop peu pour que je sache s'ils viennent vers moi ou s'ils s'en vont… Aujourd'hui est la même chose que toujours."

          Autour de son père Michel, centre d'un ballet sensuel où il semble ne faire que passer, elle creuse et creuse encore, pour faire le siège de cette substance indifférenciée qui est elle-même. Jusqu'à cette phrase admirable, qui condamne toute théologie : "On ne comprend pas l'éternité. On la constate."

         

          Sans jamais se lasser, elle a cherché à "remonter du presque présent au passé de la race toute entière." Au terme, elle a renoncé à se comprendre : elle se constate. Pénétrant jusqu'aux cellules qui constituent son hérédité humaine, biologique, esthétique et culturelle. Jusqu'aux infimes composants qui la font telle qu'elle est, jusqu'à la dissolution de son "moi", cette apparence factice.

          Mise en œuvre de la méditation bouddhiste, qui l'a fascinée toute sa vie durant.

          Perception, au-delà du perceptible, d'un "moi" inexistant, parcelle d'éternité en mouvement.

                    Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi

 

          Je vous remercie de votre patiente attention.

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Publié dans : LE CHRISTIANISME EN CRISE

 

          Fondateur de notre civilisation, le catholicisme est-il mort en Occident ? Si oui, comment, et pourquoi ?

          La revue Esprit publie un cahier consacré au Déclin du catholicisme Européen, dont j'extrais l'article du philosophe et sociologue des religions Jean-Louis Schlegel (1), cité ici en italiques.

 

Le retour du religieux

 

          L'auteur souligne d'abord que, malgré la puissance de la sécularisation, nous ne sommes pas dans une époque non religieuse. La religiosité populaire demeure vivace (2), les fondamentalistes (américains, musulmans) connaissent une expansion mondiale. De manière extrêmement ambiguë certes, la question religieuse et les religions passionnent les foules, suscitent des quêtes spirituelles – et font l'objet d'innombrables films, téléfilms, romans, études, articles dans la presse.

          Depuis 20 ans, les religions ont fait dans nos médias et nos sociétés un retour que ni Marx, Nietzche ou Renan n'auraient jamais pu prédire ou même imaginer.

 

L'adieu au catholicisme

 

          Et pourtant la chute du catholicisme européen est à la fois spectaculaire dans les chiffres, et discrète dans la perception sociale que nous en avons. Sans révolutions, avec une surprenante discrétion, en un siècle il s'est effacé dans les coulisses de nos sociétés tandis que sur scène, la représentation continuait sans lui. On a assisté à une sorte d'anémie et de recul, quantitatif et qualitatif : un adieu qui s'est fait sans larmes, ni drame, ni nostalgie.

 

-a- Déclin quantitatif :

 

          En France, pays où la religion catholique est de tradition très majoritaire, la pratique dominicale est de 4,5 % (3). On constate une tendance catastrophique au décrochage par rapport aux sacrements (baptêmes, confirmations, mariages), à des pratiques importantes comme l'inscription au catéchisme, la profession de foi. Un marasme sans précédent dans le recrutement de prêtres, de religieux (cliquez) , de religieuses – si importants par ailleurs dans le dispositif catholique. Les régions de pratique plus forte, viviers de vocations (Bretagne, Alsace, Pays Basque, Savoie…) se sont alignées en une trentaine d'années sur le reste de la France sécularisée.

 

          Certes, le laïcat s'est partout vu attribuer un rôle de substitution. Mais en expansion dans la première moitié du XX° siècle, ses militants se sont érodés puis écroulés vers sa fin : incapables qu'ils ont été de transmettre à leurs enfants le sens de leurs engagements. Ils avaient découvert et assumé l'action politique et syndicale : des "communautés nouvelles" les ont remplacé, qui se retrouvent davantage dans la "spiritualité", la prière, l'action d'aide sociale non politique.

          Les paroisses perdurent, parfois très vivantes en ville. Mais la plupart ont perdu de leur lustre : à cause du manque de prêtres, mais aussi pour une raison plus profonde, d'ordre qualitatif.

 

-b- Déclin qualitatif :

 

          Il est, à mon sens, beaucoup plus grave. En 27 ans de pontificat, le pape Jean-Paul II a prononcé 25 condamnations de mouvements théologiques, de théologiens ou de chercheurs catholiques. Secondé par l'efficace Joseph Ratzinger, il a "tiré sur tout ce qui bougeait" dans l'Église. Laquelle se retrouve aujourd'hui comme les plaines d'Europe après le passage d'Attila, stérilisée : il n'y a plus de théologiens, plus de penseurs catholiques, tout juste des répétiteurs. Adieu les Congar, de Lubac, Rahner, Schillebeexck, Drewermann… !

 

          Comme le constate Danielle Hervieu-Léger, on assiste à une "exculturation" de plus en plus sensible du catholicisme : une mise hors jeu ou une inexistence flagrante dans le domaine de la pensée, qui commande pourtant les décisions politiques et sociales importantes.

          Autrefois colonne vertébrale et mère nourricière de la culture européenne, l'Église n'est plus en prise avec la société qui l'entoure : le monde occidental vit, pense, ressent et se comprend non seulement sans elle, mais en dehors d'elle. Les radicaux n'ont même plus à ferrailler contre elle : il faut être deux pour se battre, on ne frappe pas un adversaire au tapis.

 

          Aspect paradoxal de l'exculturation : L'Europe devient une terre de mission où les évêques appellent à la rescousse des prêtres noirs ou polonais (4), souvent aussi exculturés chez nous que le missionnaires européens de jadis, quand ils se rendaient en Afrique – mais dans des conditions bien différentes !

          

         En fait, le mal remonte à plus loin encore : dès 1970, des penseurs chrétiens se sont alarmés de la position anti-philosophique et anti-théologique du Concile Vatican II, qui s'est explicitement voulu comme un concile pastoral – dénué de toute pensée de fond (5).

 

          Une société idéologique (l'Église) qui n'a plus ni pensée vivante, ni desservants capables de transmettre cette pensée à un monde en perpétuelle recherche, cette société ne tient plus que par son écorce.

 

La fossilisation

 

          Elle commence, on l'a dit, par la stérilisation de toute recherche fondamentale. Mais pour le grand public, c'est l'encyclique Humanae Vitae (1968) qui marque la désaffection d'une ou plusieurs générations de catholiques de toutes classes et toutes cultures sociales, singulièrement des plus intellectuels, des plus militants et des plus jeunes. Rupture considérable, qui fait date dans l'histoire de l'Église.

          Confirmée en 1987 par l'encyclique Donum Vitae de Jean-Paul II, puis par l'interdiction de toute intervention médicale dans le processus de fécondation : ces crises ont été à l'origine d'exodes importants [des catholiques] parce que les décisions prises allaient à l'encontre de l'opinion majoritaire des théologiens et des évêques, comme de l'opinion des fidèles.

 

          Même si la "déconstruction" de l'Église était déjà fortement amorcée, la crise de 1968 a provoqué un séisme, par la remise en question de la notion de loi naturelle : qu'est-ce qu'un acte "naturel" ? Y a-t-il une éthique universelle, fondée sur une loi naturelle ? Où se situe son caractère rationnel ? Et l'Église catholique est-elle seule détentrice, comme elle le prétend, de cette éthique ? Si oui, quelle est la métaphysique qui sous-tend cette morale universelle ?

          Face à des questions aussi graves, qui remettaient en cause l'ordre social dans sa totalité, les autorités catholiques n'ont eu qu'une réponse : le retour à la synthèse médiévale de Thomas d'Aquin. De Hobbes, de l'idéalisme allemand, de Heidegger, de toute la pensée contemporaine depuis trois siècles, rien. Le grand thomisme n'avait rien à envier aux philosophies récentes : mais peut-on faire comme si celles-ci n'avaient pas existé ?

 

          L'Église catholique ressemble étrangement aux récifs de corail, splendidement colorés : elle est belle dans ses souvenirs – mais fossilisée.

 

          On lira, dans l'article de Mgr Weakland (cliquez) , une description saisissante de la façon dont la principale acquisition de Vatican II – la collégialité épiscopale – a été anéantie par Jean-Paul II. En 1960, l'Église prétendait participer "au monde de ce temps". Au lieu de quoi elle tient son discours, arrête sa discipline, prend ses décisions en s'arc-boutant sur sa propre tradition – totalement déconnectée de ses contextes historiques. Elle défend ses positions sans prendre la peine de la discussion critique. On ne discute plus : c'est parole contre parole, arguments contre arguments : ce qui fait la loi, ce n'est pas la persuasion raisonnable mais la force de la conviction.

 

          Le paradoxe est celui-là : des papes parfois adulés, mais peu écoutés. A Rome, on se contente de succès immédiats auprès des médias ou de l'opinion publique. Plus encore que leur contenu, ce qui est en cause c'est le mode secret d'élaboration des textes, leur universalité abstraite, éloignée de toute vie concrète, ainsi que l'arrogance qui les accompagne parfois. Comment cette communication verticale, uniquement destinée au commentaire approbateur et à la diffusion maximale, pourrait-elle s'imposer dans le système de communication en réseau fluides qui s'est imposé sur la planète ?

 

          On se souvient du bel adage de saint Anselme, fides quaerens intellectu, la foi qui cherche à être comprise par la raison. Le pape [actuel], qui a séduit au début en rappelant le rôle de la raison dans la foi, propose en fait une raison, une philosophie et une théologie qui font retour à la métaphysique thomiste à peine aménagée.

 

          Fides sine intellectu : "ne croyez pas parce que c'est raisonnable, croyez ce que je vous dis parce que je vous le dis avec force."

 

Réforme exclue

 

          On assiste donc au retour à une théologie exclusivement (voire platement) apologétique, excluant autant que faire se peut l'exégèse biblique historique et critique (cliquez) . Il ne s'agit pas vraiment d'un traditionalisme, mais plutôt du retour à une identité affichée par des signes visibles (vêtements, dévotions, rassemblements) qui tiennent lieu de pensée. Peut-être cette identité affichée est-elle nécessaire pour un temps. Peut-être l'Église ouverte et fraternelle de Vatican II était-elle une utopie. Une réforme de la tête et du corps est impossible en dehors de la volonté ferme (et jugée comme folle) d'un pape, Jean XXIII – heureusement mort assez tôt. Des ajustements dans l'Église, peut-être : des réformes, non. Elle ne pouvait être à la hauteur de son concile de rupture.

 

          Deux exemples, parmi tant d'autres : pour remédier au manque de prêtres, on a instauré vers 1975 des ADAP (assemblées dominicales en absence de prêtre) et des cérémonies pénitentielles plutôt bien suivies. Rome les a interdites, de crainte d'entériner l'idée qu'on peut célébrer des messes sans prêtres, et pour maintenir le caractère obligatoire de la confession individuelle à un ministre seul détenteur du pouvoir de pardonner.

 

          Cette volonté d'autoconservation presque suicidaire s'étend à tous les domaines de la vie individuelle et sociale des catholiques. Les conséquences désastreuses de l'immobilisme, de l'absence de toute réforme et de toute pensée, sont confiées à la grâce de Dieu et à l'action du Saint-Esprit, en attendant des jours meilleurs.

 

          Du triomphalisme à l'effondrement : rien ni personne ne se remet facilement d'une telle transition, de surcroît très rapide. Le catholicisme n'est pas encore mort, son "cadavre bouge encore" : et pourtant, en Occident où il est né et s'est affirmé, il semble proche de la retraite.

 

Prophète, ne vois-tu rien venir ?

 

          Qui oserait faire une prophétie ? Ni moi certes, ni personne.

          Mais peut-on oublier qu'à l'origine du christianisme il y a eu un prophète juif d'une densité humaine et religieuse incomparable, qui n'a voulu rien d'autre que de porter le prophétisme juif à son accomplissement ?

         

          Certes, il a été trahi de son vivant, et manipulé au cours des siècles suivants par ceux qui se prétendaient ses interprètes, puis ses successeurs. Mais il est là, pierre angulaire incontournable. Pouvons-nous revenir à lui, remettre nos pas dans les siens ?

          Utopie encore plus folle que celle de Jean XXIII.

 

          Nous savons que de l'Église (des Églises) il n'y a rien à attendre. Il nous reste à croire, avec une ténacité folle, à la force de l'intuition prophétique qui fut celle de Jésus.

          Et à sa persistance, à son cheminement au moins souterrain.

 

                         M.B., 18 mai 2010

 

(1) Adieu au catholicisme en France et en Europe ? Revue Esprit, Février 2010, pp. 78-93. Suivi d'une bibliographie sur les études sociologiques récentes concernant le catholicisme.

(2) Voir, dans le même numéro, l'article de J. Caroux & P. Rajotte sur le pèlerinage de Compostelle.

(3) Enquête IFOP-La Croix du 16 janvier 2010. "Pratique dominicale" : ceux qui vont à la messe une ou deux fois par mois.

(4) Environ 15 % des prêtres en activité en France viennent d'Afrique noire ou de Pologne.

(5) Voir, dans ce même cahier d'Esprit, l'étude détaillée de Michel Fourcade, maître de conférence en histoire contemporaine (Montpellier II) : Il n'en restera pas pierre sur pierre.

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Publié dans : LA FRANCE ENRHUMÉE

          Pour faire face à la montée des communautarismes (1) et au retour en force des revendications identitaires (2), les sociétés civiles mettent en avant la notion de tolérance.

        

           Le mot fait fureur, il est adopté par des Églises, des associations comme les Francs-maçons, la Table Ronde, le Club 41, etc. Panacée universelle, elle est censée résoudre nos maux collectifs : "Pratiquons la tolérance, et alors tout ira mieux."

          Il vaut la peine de revenir brièvement sur cette médication infaillible, avec laquelle nos thérapeutes politiques, sociaux et religieux voudraient nous guérir de la violence.

 

I. Tolérance

 

          Le mot vient du latin tollere qui signifie porter, ou supporter.

          Étymologiquement, tolérer c'est donc "porter" ou "supporter" quelqu'un (ou quelque chose, ou une situation) de déplaisant.

          Pour éviter l'affrontement, on tolère ce qu'on ne peut pas éviter.

 

          Mais ce qu'on "tolère" ainsi, on continue au fond de soi à le rejeter : la tolérance n'est en aucun cas l'apaisement des tensions intérieures, ni la résolution des conflits extérieurs. Elle les met entre parenthèse, pour parvenir à une façade de paix relationnelle ou sociale.

          Elle apparaît comme le bas de gamme des relations humaines : "Je te tolère, pour préserver la paix. Je te tolère, pour ne pas avoir à affronter le fond du problème : la question ou les sensibilités qui nous opposent".

 

          Prise à la lettre, la tolérance est une fuite devant la résolution des tensions. Ainsi de la tolérance religieuse : les divers Édits de Tolérance (Édit de Nantes, Édit de 1787) ne réglaient pas la question de la cohabitation entre Protestants et Catholiques. Ils délimitaient un territoire précis dans lequel les Protestants étaient autorisés à exister. Contenus dans cette limite, ils ne devaient pas en sortir sous peine de reprise des hostilités.

          De même qu'on enfermait les prostituées dans des "maisons de tolérance" : il était toléré qu'elles y exercent leur métier, à condition de ne pas en sortir ni se faire voir.

          La tolérance, c'est tenir l'autre à distance, l'ignorer pour ne pas être choqué par lui, ni confronté à lui.

          C'est un alibi, un cache-misère de la violence.

 

          Appliquée aux religions, la tolérance délimite un périmètre dans lequel ceux d'une autre croyance que la mienne pourront pratiquer leur culte (ou manifester leurs traditions) sans que cela me gêne - ou, mieux encore, sans que cela offusque mes regards. Et sans porter atteinte à ma conviction, que ma religion est la meilleure de toutes, la seule vraie : elle triomphera un jour.

          S'il arrive que des dignitaires de religions différentes se rencontrent, ce n'est pas pour dialoguer – puisqu'aucun dialogue n'est possible entre idéologies religieuses convaincues de posséder l'unique vérité. C'est d'abord pour afficher publiquement leur bonne volonté : on s'est rencontré ! Si l'on y est parvenu, c'était pour partager une vérité suprême pourtant reconnue comme indivise. "On s'est parlé, donc on va se comprendre, donc la violence sera contenue".

          Onctueuse tarte à la crème de l'hypocrisie politique.

 

          En réalité, on a monologué en chœur, chacun cherchant à dissimuler ce dont il sait que cela heurtera ses concurrents. Pour donner l'illusion d'une entente, on ne parle pas de ce qui divise (les dogmes fondateurs) et l'on fait des déclarations tonitruantes qui n'engagent à rien.        

          Mais sur ce qui fâche, ni dialogue ni concession : aucun de ces dignitaires n'est prêt à baisser sa garde idéologique pour trouver une plate-forme commune, un discours commun, une "intercommunion" amenant au partage de l'espace religieux.

 

II. Bienveillance

 

          Quelques Maîtres du passé ont développé une toute autre approche des relations humaines.

          Le romain Marc-Aurèle : "La bienveillance, c'est la gravité sans prétention, la sollicitude qui devine les besoins de nos amis, la faculté de s'entendre avec les fâcheux, si bien que leur commerce semble agréable. J'ai appris à ne jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une brusquerie blessante, le talent d'être à la fois le plus impassible et le plus affectueux des hommes. Le plaisir à dire du bien des gens, mais sans bruit."

 

          Le chinois Lao-Tseu : "Je traite avec bonté ceux qui possèdent la bonté, je traite avec bonté ceux qui en sont dépourvus : et ainsi, la bonté progresse ".

          Ou encore : "La dureté et la rigidité accompagnent la mort. La fragilité et la souplesse accompagnent la vie."

 

          Le juif Jésus : "'Si l'on te prend ton manteau, [ne vas pas porter plainte devant l'autorité concernée, mais] donne aussi ta chemise. Si l'on te réquisitionne pour faire 10 km, propose d'en faire 20."

 

          L'italien Machiavel : l'art du Prince est de rechercher, dans son royaume, non pas la "tolérance" qui finit toujours par exploser, mais la compréhension mutuelle qui permet de faire avancer les problèmes. Le machiavélisme consiste à amener les positions de l'adversaire à rejoindre les miennes, ce qui suppose que je fasse du chemin dans sa direction. L'emporter sur son adversaire, ce n'est pas le heurter ou le rejeter : c'est l'amener à soi, en allant à lui.

 

          On le constate chaque jour : la tolérance n'élimine pas la violence.

 

          Á son contraire, la bienveillance (du bas-latin bene volere, vouloir du bien) s'adresse à la racine même des conflits.

          Elle consiste à aller vers l'autre, non pas pour l'amener à soi, mais pour partager ses valeurs. Elle ne délimite pas les frontières d'un consensus, fragile par nature puisque tout franchissement serait considéré comme un casus belli.

          Elle n'abolit pas les frontières, mais les rend perméables. Son propos est de les voir disparaître un jour.

          Pour qu'il y ait bienveillance, il faudrait d'abord admettre qu'il n'y a pas qu'une seule vérité, la mienne (cliquez), mais que chacun possède une part de vérité.

          Que la parcelle de vérité de l'autre peut venir compléter la mienne, et l'enrichir.

          Que je serais prêt à la partager, c'est-à-dire à l'inclure à mon tour dans ma vérité partielle.

 

III. Les mots, et les actes

 

          Pas plus que la tolérance, la bienveillance n'est un but en soi : ce n'est qu'un moyen.

          Pour qu'elle puisse s'exercer, il faut qu'il y ait confrontation :

 

1- Soit sur le plan des idées ("d'accord, pas d'accord"), débat d'autant plus vigoureux que la question nous touche de plus près, revêt une importance sociale ou idéologique particulière.

 

2- Soit dans une action commune : agir ensemble, c'est forcément se frotter les coudes, parfois se heurter.

 

          La bienveillance trouve son champ d'application dans le choc des idées, qui doivent être énoncées et mises à nu sans double langage.

          Et dans l'action, qui doit être entreprise sans arrière-pensée.

 

          Elle ne se paie pas de mots, mais se nourrit d'actes. Ne se contente pas d'intentions, mais veut des gestes. Ne se déclare pas, mais se met en pratique.

 

          S'il n'y a ni action commune, ni véritable échange d'idées (s'il n'y a que des tables autour desquelles on se rencontre pour éviter tout ce qui fâche), la bienveillance n'est qu'une illusion, comme l'était la tolérance.

 

          Dans le passé, quelques chefs d'État (l'empereur Ashoka, Gandhi) ont espéré instaurer la bienveillance comme mode de leur gouvernement : ce fut un échec.

 

          "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre"

 

                                           M.B., 2 mai 2010

 

(1) Opposition de groupes linguistiques, ethniques, politiques, idéologiques.

(2) Essentiellement culturelles et religieuses.

 

 

 

 

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Michel Benoît



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