11 janvier 2007

    
          Lu, dans la presse féminine, un dialogue entre le philosophe André Comte-Sponville et l'écrivain E.E. Schmitt.

     "Est-ce que Dieu existe ? Je ne sais pas, mais... je crois", dit Schmitt. A quoi Comte-Sponville répond : "Je ne sais pas si Dieu existe, mais je crois qu'il n'existe pas"

     
          Deux esprits aussi brillants ne peuvent accoucher que de brillantes formules. Ils ne sont pas les premiers : au cours des siècles, l'éventail des possibilités a été exploré jusque dans les moindres recoins. Depuis le "Je crois en Dieu, parce que c'est absurde" (la foi du charbonnier) jusqu'au "Je crois en Dieu, parce que la raison me le démontre" (certains théistes des Lumières). Entre-deux, on trouve la formule de St Anselme "Je crois en Dieu, afin de comprendre Dieu" - laquelle n'est pas éloignée de la position des musulmans, cf. Tariq Ramadan (cliquez).

     On n'en sort pas, les opinions s'opposent sans jamais se rencontrer. Pourquoi ? Peut-être parce que la question est mal posée.

    
          En effet, tout ce brillant monde parle de "Dieu". Le mot est indistinctement employé, aussi bien par ceux qui pensent croire en lui, que par ceux qui refusent la foi, ou qui sont entre les deux. Et l'on philosophe, on philosophe...

     Or, c'est le mot Dieu lui-même qui est piégé, et rend toute réponse impossible à la question de la foi.

    
          Car "Dieu" est déjà, en lui-même, une invention des théologiens ou des penseurs. Quand un Occidental ou un Moyen-oriental dit "Dieu", automatiquement, sans qu'il puisse y échapper, il introduit dans son esprit - avec le mot - un vaste champ sémantique. Très différent, certes, selon les civilisations et les époques, mais très prégnant. Le mot "Dieu" véhicule ainsi avec lui, au choix : l'image du Tout-Puissant qui régit tout, celle de l'auteur ou du complice du Mal, du Père inhibiteur ou source de dépendance, de l'Amant absolu, du père fouettard, que sais-je... Jusqu'au vieillard à barbe blanche assis sur son nuage, tout là-haut, au ciel de nos enfances.

    
          Les théologiens sont responsables de cette enflure sémantique, sur laquelle débouche automatiquement le mot "Dieu". Et ceci a commencé très tôt, dès la deuxième étape de l'écriture de la Bible (habituellement appelée élohiste). A partir de là, à cause du texte lui-même qui se met à nommer "Dieu", puis à le décrire de plus en plus précisément, le judaïsme, suivi du christianisme et de l'islam, vont parler, et parlent encore, de "Dieu".

     Il n'en allait pas ainsi pour la première mise par écrit de la Bible (le yahviste), ou pour l'hindouisme. Là, on sait encore qu'on ne peut pas nommer "Dieu" : la toute première Bible le désigne par quatre consonnes qui ne signifient rien, et que les juifs pieux remplacent (aujourd'hui encore) par une seule, le yod ou '. Quant aux hindous, ils remplacent la désignation de "Dieu" par une simple vibration, "Ohhhmmm...."

    
          Quand un occidental se demande s'il croit en Dieu, il se demande en fait s'il adhère à telle ou telle représentation de "Dieu" - qu'il ira puiser, selon sa formation ou sa tradition, dans telle ou telle partie du champ sémantique générée par le mot "Dieu".

     Vous me demandez si je crois en "Dieu" ? La réponse est claire, sans appel : c'est non. Non, je ne puis adhérer à aucune des représentations ouverte par le champ sémantique "Dieu". Il me faudrait alors choisir entre les opinions des uns ou celles des autres, alignées dans les rayons de nos bibliothèques depuis plus de 25 siècles.

    
          Alors, en quoi croyez-vous ?

     Je ne crois pas : je constate (et il m'a fallu pour cela toute une vie de recherches tâtonnantes, d'expériences douloureuses) que derrière ce monde des apparences, il y a une réalité que la plupart appellent "Dieu", mais que je me refuse à nommer parce qu'elle est au-delà de tout mot.

     Une personne ? Mais non ! Si je dis "une personne", je rentre déjà dans la querelle des mots, dans une cage assemblée depuis les premiers conciles jusqu'à E. Mounier. Un existant ? Pas plus, vous me traînez chez Heidegger ou Sartre.

     Alors, quoi ?

    
          Une expérience, faite à la fois dans la vie et par l'esprit. La vie devançant presque toujours l'esprit, le travail de l'esprit éclairant lentement la vie. Une expérience, qui ne peut donc se réduire à aucun mot, même quand c'est une expérience que l'esprit prétend analyser.

     Une expérience ne se met pas en formules, ni en mots. Elle ne se décrit pas, elle est au-delà des mots. Elle se constate, quand toutefois la conscience finit, enfin, par acquiescer - toutes murailles intérieures renversées - à la force de l'évidence.

                                     M.B.

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Quelques réflexions sur une crise  

 

 

            La crise d’identité que connaissent les chrétiens conscients (laïcs et pasteurs) est extrêmement profonde : elle accompagne la crise d’identité de nos sociétés occidentales, elle en est à la fois le symptôme et la cause conjointe. Elle ressemble un peu à la crise du III° siècle – mais c’était alors une crise de croissance, tandis que nous connaissons maintenant une crise de déclin.

            Depuis plus d’un siècle, les Eglises se sont repliées sur la sphère morale de l’activité humaine, et de plus en plus sur la morale familiale, dernier bastion de résistance identitaire des Eglises chrétiennes. Dans le domaine de l'orientation des sociétés, les Églises n’ont plus de message neuf et entraînant : la chrétienté s'est dépossédée elle-même de l'utopie créatrice (au bénéfice, par ex. de l'altermondialisme).

            Alors que la crise, depuis au moins 50 ans, se joue sur un autre front : celui de "Dieu" lui-même : qu'on pense entre autres à Honest to God de J.A.T. Robinson dans les années 60 (mouvement dit de "la mort de Dieu") et à la théologie radicale protestante actuelle (Sea of faith). C'est la notion même de "Dieu" qui est remise en cause dans l'identité occidentale.

            Qui est "Dieu" ? Et si "Dieu" est "Dieu", comment expliquer et comprendre par exemple le problème insoluble de la souffrance innocente ? Quel est ce "Dieu" qui permettrait la souffrance – bien plus, qui la justifierait comme "un complément à ce qui manque à la passion du Christ" (Paul) ?


           
Partout, on rejette l'idée de ce "Dieu" auteur de la souffrance, sourd aux appels des humains malgré ses promesses d'écoute de leurs prières.

            Cette aporie (impasse théologique) est aussi ancienne que le christianisme. Elle a suscité le mouvement gnostique des II° et III° siècle, et sa réponse : il y aurait deux "Dieux", un dieu bon et un dieu mauvais auteur du mal.

            Contre quoi l'Eglise (St Irénée) a répliqué en accentuant le rôle du Christ, qui récapitule en sa personne les souffrances et les espoirs du genre humain, en les fa isa nt déboucher en "Dieu" (cf Vatican II, "Gaudium et Spes").

            Le Christ va ainsi peu à peu devenir le pôle central de la religion chrétienne, fa isa nt passer "Dieu" à l'arrière-plan de la conscience et de la pratique. Certes , "qui me voit, voit le Père" : mais c'est en la personne du Christ récapitulateur que s'équilibre la réponse des Eglises au lancinant problème du mal.

            Or depuis la fin du XIX° siècle tout le poids de nos interrogations revient progressivement sur "Dieu". "Dieu est mort" (Nietzche), et notre civil isa tion occidentale cesse rapidement d'être une civil isa tion pour n'être plus qu'un ensemble de sociétés fédérées par les valeurs marchandes et sociales.

            "Dieu"  a déserté l'Occident : l'Occident se meurt.


           
En même temps, depuis la crise moderniste (1900), si l'on se tourne vers le Christ c'est pour découvrir son humanité. Et que cette humanité, telle qu'elle est connue dans les évangiles, ne laisse percevoir en lui aucune divinité : le Jésus des évangiles, dans leur jaillissement originel, apparaît homme, uniquement homme, splen did ement homme. Comme il fallait s'y attendre de la part d'un juif, il exclut lui-même toute participation à la nature divine. Fils de "Dieu" il l'est, très clairement, mais comme tout humain qui se regarde et se sait face au Dieu Unique, à l'Unique d'Israël.

            "Dieu" mort, ou du moins très difficile à penser et à décrire face aux interrogations posées par le mal et la souffrance. Le Christ redevenu ce qu'il n'a jamais cessé d'être, un homme. Que reste-t-il alors du christianisme des Eglises ?

            Une morale.

Cantonnées dans la morale, les Eglises se montrent incapables de dire une par ole sur "Dieu", qui soit recevable et cohérente face au raz-de-marée de souffrances que vit la planète.

 

 

 

            Nous sommes donc en face de la plus grave crise que les Églises aient eu à affronter depuis les origines, avant l'âge d'or du IV° siècle.

            A cette crise, le monde chrétien (catholique comme protestant) n'a su trouver qu'une seule réponse : le basculement, depuis les années 80, vers un fondamentalisme sans nuances. Le mouvement est brutal, et il est spectaculaire. Chez les catholiques, c'est l'abandon des principales ouvertures de Vatican II (œcuménisme, collégialité épiscopale, évolution du sacerdoce, laïc isa tion de l'Eglise [on assiste à une clérical isa tion des laïcs]). Chez les protestants, les USA montrent l'envahissement d'un fondamentalisme chrétien aussi dangereux que le fondamentalisme musulman, et qui lui fait face : on revient au VIII° siècle, à la bataille de Poitiers.

            La réponse des Églises à la crise, c'est donc le fondamentalisme : crispation sur quelques binômes de valeurs sûres et simples, qui évacuent "Dieu" plus encore qu'avant le début de cette crise.

            Quels pourraient être les grands axes d'un renouveau en profondeur, face à cette crise ?

          Est-il encore possible de rêver ?

 

           

1)     REVENIR A "DIEU"

 

 

          Mais pas n'importe comment. Le mot "Dieu" et tout ce qu'il provoque dans notre imaginaire est lui-même une création des théologiens – à commencer par l'élohiste de la Bible, qui attribue des noms et des qualificatifs à Celui qui refuse de se nommer devant Moïse.     
          Que personne ne peut qualifier (cliquez)
          Revenir au chap. 3 de l'Exode, qui est l'acte fondateur du judaïsme prophétique.

          Et faire passer à l'arrière-plan les chap. 19 et 20 – Moïse recevant la Loi au Sinaï – qui fondent le peuple juif comme entité politique et le judaïsme comme religion sociale.

          Revenir au "Dieu" inconnaissable du buisson ardent, et suivre sans le quitter le petit ruisseau prophétique issu de ce premier Moïse, qui serpente à côté du Grand Fleuve sorti du Sinaï (la Loi), sans jamais se mélanger à lui. Ce Fleuve du judaïsme légaliste, Jésus – qui se rattache au petit ruisseau – va s'y opposer vi ole mment et jusqu'à la mort.

          Oublier les constructions théologiques de Paul de Tarse (mais pas son expérience mystique), le concile de Nicée-Chalcédoine et tout ce qui s'ensuit jusqu'à nous.

          Pour revenir à un "Dieu" dont on ne peut rien dire d'autre que ceci, par lequel il se définit lui-même : il est ce qu'il est (Ex 3,14).

         Rien de moins : mais rien de plus.

        C'est le Dieu des mystiques : "Dieu connu comme inconnu".

 

 

 

2)     ÉCOUTER L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS


          Admettre enfin l'évidence : tout l'enseignement de Jésus est juif, c'est-à-dire déjà présent dans le judaïsme palestinien du I° siècle qui est le sien. Ieshua Ben-Joseph n'innove en rien : il fait le choix d'enseigner un judaïsme certes minoritaire dans son pays et à son époque, mais déjà existant.

          Jésus n'enseigne pas le christianisme, mais un judaïsme réformé.

          Il n'innove en rien, sauf sur un point, un seul, qui est son apport personnel et tient en un mot : A bba.

          Un seul mot, qui change tout.

          A bba et non pas Ab', comme les juifs avaient l'habitude de désigner "Dieu". Jésus est le seul à appeler ainsi son Dieu : jamais les juifs n'appellent "Dieu" A bba, terme irrespectueux. Et cette innovation linguistique, il la confirme par quelques parab ole s qui révolutionnent complètement la façon dont on concevait jusqu'alors la relation à "Dieu".

          Jésus n'enseigne rien sur "Dieu" : quand la question lui est posée, il se réfère publiquement au "Dieu" du deuxième Moïse, celui du Sinaï, celui du Fleuve légaliste. Mais par tout le reste de son enseignement, il se rattache au petit ruisseau qui a coulé sans interruption en Israël à partir du buisson ardent.

          Il n'enseigne rien sur "Dieu" : mais il innove totalement dans le type de relation qu'il propose avec ce "Dieu". Une relation de confiance absolue, émerveillée, celle d'un petit enfant dans les bras de son papa (A bba) : c'est le Psaume 130.

          Pour Jésus, "Dieu" n'est plus le juge lointain et terrible du Sinaï et le la Loi : c'est le père tendre et aimant dans les bras duquel on peut s'abandonner avec confiance.


          C'est en introdu isa nt cette nouvelle relation à "Dieu" (avec toutes ses conséquences) que Jésus accomplit la Loi. C'est la seule véritable nouveauté qu'il apporte, tout le reste de l'évangile est déjà présent ou esquissé dans le judaïsme du I° siècle qui est le sien.

          "Dieu " resterait donc indicible, indescriptible, inconnaissable ? Oui, parce qu'il est ce qu'il est, on ne peut l'appréhender. Non, parce qu'il est A bba, daddy, papa tendrement aimant et qui peut être tendrement aimé.


          Pour Jésus, la connaissance de "Dieu" n'est pas théologique, une connaissance de l'esprit pensant : elle est cordiale, une connaissance du cœur aimant. Après Jésus, c'est par le biais du cœur qu'on pourra aborder la connaissance de "Dieu" : le cœur devient le seul organe de la connaissance de "Dieu", avant la réflexion (qui ne peut que suivre).

          Etre disciple de Jésus, c'est avoir avec "Dieu" cette relation-là.

          Pour l'avoir oublié, les Églises (leurs théologiens et leur magistère) plongent l'Occident dans une crise d'une gravité extrême.

 

 

3)     LES SACREMENTS, PASSAGE OBLIGÉ ?

 
            Le christianisme a basé tout son enseignement (sa pastorale) sur les sacrements, qui sont devenus l'unique voie d'accès à "Dieu".

          On sait maintenant que Jésus n'a institué aucun sacrement. Puisque, en bon nazôréen, il refuse le culte juif du Temple, son seul mode de contact avec "Dieu" est ce que nous appelons maintenant la méditation. Dès qu'il le peut, et très souvent, il se retire pour de longs moments de silence en des lieux isolés. Et ce comportement, tout comme l'appellation "A bba", est sans équivalent dans le judaïsme de son temps.


          Dès l'origine, les Eglises ont abandonné la méditation telle que Jésus la pratiquait, pour la remplacer par des sacrements qu'il n'a ni inventés, ni pratiqués.

          Et elles sont rapidement parvenues à l'extrême limite de cette pédagogie, qui réduit "Dieu" à l'état de distributeur automatique : le sacrement, enseigne l'Église, agit ex opere operato. Autrement dit, dès l'instant où le geste du sacrement est effectué selon le rite et par le clergé compétent, l'effet se produit automatiquement. Il suffit d'être baptisé pour être chrétien, d'être mariés pour être "unis", de la consécration eucharistique pour avoir la Présence, etc…

          L'histoire et la pratique montrent que les sacrements sont incapables, à eux seuls, de transformer ceux qui les reçoivent. Contrairement à ce qu'enseigne l'Église, le sacrement n'agit pas automatiquement. Mise en oeuvre massivement sur de vastes populations, la pratique sacramentelle ne les a jamais fait accéder à l'expérience de "Dieu" (mais, très souvent, à une pratique magique de la religion). C'est à côté des sacrements, parfois malgré eux et non pas grâce à eux, que des chrétiens font l'expérience de Dieu.


          Quand l'Eglise reconnaîtra la faillite de sa pédagogie sacramentelle massive, et rendra à la méditation sa juste place dans le christianisme. Quand elle enseignera aux plus humbles ce que Jésus pratiquait lui-même, alors les sacrements (s'il faut les conserver pour des raisons sociologiques) reprendront leur place de moyens secondaires, et leur efficacité, entièrement dépendante de l'engagement du cœur des croyants.

 

4)     DIEU AGIT-T-IL ?


          Sur cette question, très délicate, je ferai juste quelques suggestions à la louche.

          Le judéo-christianisme (contrairement au bouddhisme) est fondé sur la notion d'un "Dieu" créateur : Bereshit bara Élohim, premiers mots de la Bible. "Dieu" crée l'univers, le fait sortir de rien (ex nihilo). Et il continue de le créer , en intervenant à chaque instant sur sa création. Tout ce qui se produit sur terre, jusqu'au moindre de nos cheveux, est sinon voulu par "Dieu", du moins permis par lui. C'est la notion de la création continue, qui sous-tend aussi bien le judaïsme que le christianisme.

          "Dieu" est considéré comme responsable de tout ce qui se produit sur terre, et donc aussi du mal et de la souffrance innocente.

          Pris dans ce traquenard, les chrétiens ne peuvent s'en sortir. Toute leur cosmologie et leur anthropologie dépendent de la création continue de Dieu : dans la vie concrète, cela mène à des situations intenables. Pourquoi tel enfant meurt-il de leucémie ? Il faut un responsable, et puisqu'il ne cesse de créer, "Dieu" est le responsable tout trouvé. Mais ce "Dieu" cruel, on le rejette (et à bon droit) : des foules de croyants ont perdu la foi à cause de cette impasse-là.

          Pour en sortir, il faudrait abandonner l'anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme, et concevoir le monde autrement : l'enseignement de Siddartha (le Bouddha) offre en la matière une vision infiniment plus réaliste et satisfa isa te que celle du christianisme.


          Pour le Bouddha, tout acte (et par là il entend pensées, par oles, actions) est comme une graine : une fois planté par nous et en nous, il portera son fruit.

          Inéluctablement.

          Le karma est la résultante, à un instant donné, de la somme des actions positives et négatives posées par un humain à cet instant, non seulement au cours de sa vie présente, mais aussi au cours de ses vies passées, très nombreuses.

          Le nirvâna, la délivrance finale (qui correspond si l'on veut à l'entrée au "ciel" des judéo-chrétiens, c'est-à-dire à la fin du cycle des renaissances) est réalisé lorsque toutes les actions négatives des vies passées et de la vie présente sont "neutralisés" par la somme des actions positives.[1]


          Le bouddhisme ignore la notion de "péché", qui suppose un "Dieu" juge de nos actions. Il n'y a aucun juge de nos actions : chacune porte son fruit, nous récoltons ce que nous avons semé – fût-ce dans une vie passée.

          Un bébé vient à naître avec une malformation, ou dans un milieu défavorisé qui ne lui laisse que peu de chances de progresser. "Dieu" est-il responsable ? Non, mais le nouveau-né seul, qui porte les fruits karmiques de ses vies précédentes. Le parcours qu'il entame dans sa nouvelle vie lui est offert comme une nouvelle chance d'apurer son capital négatif par une somme suff isa nte d'actions positives.

          Dans cette optique, chaque nouvelle naissance est conçue comme une chance inouïe, unique, de rompre le cercle douloureux des renaissances successives pour parvenir, enfin et dès maintenant, à l'Éveil libérateur.

          Un autocar se renverse, tuant trente enfants qui partaient en vacances. "Dieu" est-il responsable ? Certainement pas. La responsabilité, s'il faut en chercher une, est à répartir entre le conducteur, le constructeur du car, l'Etat qui fait les routes, peut-être le patron qui a engagé le conducteur. Mais pour les parents, cette course trop tôt interrompue n'a qu'un seul sens possible : la mort douloureuse et injuste de leur enfant s'explique par son passé karmique, dont ils ignorent tout. Il est reparti pour un cycle de renaissance, nouvelle chance où tout va se jouer à nouveau pour lui.

          "Dieu", en tout cas, ne peut jamais être tenu pour responsable.

          Sauf en judéo-christianisme, tel qu'il est véhiculé dans les mentalités.

 

 

          Si l'on admet cette anthropologie, la prière d'intercession a-t-elle encore un sens ?

          Non : "Avant qu'une par ole ne vienne sur mes lèvres, voici, tu la sais toute entière" (Ps 138). Nous n'allons certainement pas apprendre à "Dieu" ce dont nous avons besoin, il le sait mieux que nous. Ni lui demander de modifier un karma qui ne dépend que de la façon dont nous avons su saisir nos chances au cours de vies successives.

          "Dieu" ne continue pas de créer le monde, en agissant autoritairement (et arbitrairement) sur lui. Une fois lancé dans l'existence, l'univers obéit aux lois qu'il a reçu de "Dieu" au moment de la création. Inondations , guerres, etc… suivent leurs cours en dépendance à la fois des lois de la nature et de l'action des humains.

          Au coup par coup, "Dieu" n'y est pour rien. Quand une pomme se détache du pommier parce qu'elle est mûre, elle continuera de tom ber , que "Dieu" le veuille ou non.


          Il y a cependant un domaine, un seul où la création se continue bien à chaque instant, c'est ce que la Bible appelle le cœur de l'homme. L'enseignement sur le cœur est propre à la Bible, il parcourt tout le "petit ruisseau" prophétique, et Jésus le reprend avec force quand il enseigne que ce qui rend l'homme pur ou impur, c'est ce qui sort de son cœur.

          Or, le cœur humain est le seul espace dans la création qui puisse changer, revenir en arrière, adopter un cours imprévu et imprévisible.

          C'est-à-dire, éventuellement, se renouveler (la création ne se renouvelle pas : elle évolue, elle continue sur sa lancée).


          Pour la Bible, "Dieu" peut agir sur le cœur de l'homme, et son action peut ressembler à une "nouvelle création" : là, oui, la création peut être continue – si l'homme y consent.

          La seule prière d'intercession qui ait un sens quelconque est celle qui s'adresse à "Dieu" pour qu'il tente une action re-créatrice sur le cœur de l'homme. Sur le cœur de celui qui prie, en tout premier lieu. Mais aussi sur le cœur d'autres que lui, même éloignés, même inconnus (même incroyants). Il y a là un espace de li ber té créatrice, que la prière peut toucher.

          Prier pour que cesse une inondation, c'est un acte magique qui fait de "Dieu" une machine à sous : l'inondation est due à des causes naturelles et humaines contre lesquelles "Dieu" ne peut rien.

          Mais prier pour que change le cœur des décideurs, de qui dépend la construction d'une nouvelle digue pour éviter la prochaine inondation, cela, oui, a du sens. Bien que le résultat ne soit pas acquis, car le cœur humain est encombré de mille pulsions contraires !

          Si L'Eglise remplaçait son enseignement d'un "Dieu Tout-puissant" qui peut tout et fait (ou ne fait pas) tout selon son humeur, par un enseignement biblique sur le cœur de l'homme, et par l'enseignement de Siddartha sur la responsabilité individuelle, peut-être pourrait-on sortir de l'impasse…

 

 

 


5) THÉOLOGIE ET EXPÉRIENCE


          Quelques réflexions après la lecture du dossier "Sea of faith" (théologie radicale anglo-saxonne).

          Comme l'indique son nom, la théo-logie est un "discours sur Dieu", une explication de ce qu'est "Dieu" au moyen du langage humain.

          Pour qu'une théologie soit acceptable, il est essentiel que l'ordre des mots soit scrupuleusement respecté.

 


(a) Théo-logie : L'expérience de "Dieu" doit être première (théo-), son expression (-logie) ne peut que venir qu'après cette expérience.

          On objectera : mais que vaut une expérience sans compréhension qui l'accompagne en temps réel ? Y a-t-il expérience s'il n'y a pas, en même temps, compréhension de cette expérience, et donc expression ?
          Que vaut une "théophanie" sans "logophanie" ?

          C'est juste : le récit d'Exode 3 montre bien que Moïse, quand il aperçoit le buisson ardent, s'en approche dans une attitude de curiosité réflexive. Qui précède donc l'expérience qu'il va faire, et sans laquelle il ne l'aurait pas faite. Il n'y a pas d'expérience "brute" du surnaturel (sauf peut-être à travers la drogue ?). Mais des exemples comme Jeanne d'Arc, Bernadette Sou birous, montrent que le bagage linguistique et intellectuel nécessaire à l'expérience consciente de "Dieu" n'a pas besoin d'être très lourd : des petites gens, des "simples" (Jeanne d'Arc ne sait pas lire, Bernadette parle à peine français) peuvent parvenir à une expérience de "Dieu" très élevée. Et ces "simples" sont parfois capables d'exprimer leur expérience de façon théologiquement remarquable.

          La théo-logie suppose donc une expérience vive et personnelle du "Dieu" qui est l'objet de sa réflexion. C'est ce qu'exprimait Évagre :  "si tu pries, tu es théologien".

(
b) Logo-logie : Beaucoup de théologiens, hélas, semblent avoir inversé l'ordre des mots : ils ne font plus de la théo-logie, réflexion sur une expérience de "Dieu". Mais une espèce de philosophie religieuse qui brasse les mots, court sans cesse après les évolutions sociales, scientifiques ou techniques (sans jamais les rattraper), assemble côte à côte les apories ou les impasses les plus graves et s'en sort par des pirouettes verbales.

          Non plus une théologie, discours sur "Dieu" : mais une logologie, discours sur le discours.

          Il est vrai que le proverbe "si tu pries, tu es théologien" pouvait donner l'impression qu'il suffit de prier pour avoir une compréhension juste de tous les problèmes que suscite le mot "Dieu" dans nos sociétés. Position naïve, chère aux fondamentalistes, qui mène droit dans le mur.

          Non, il ne suffit pas de prier pour être théologien. Mais un théologien qui quitte du regard, ne serait-ce qu'un instant, l'expérience de ce dont il parle, peut aboutir à des affirmations comme celle-ci, empruntée à la théologie radicale : "Le Dieu créateur est notre création, le Dieu Père est notre projection"[2], ou bien cette autre : "Dans un monde où le surnaturel est naturel et le divin humain, le sacré et le profane ne font qu'un"[3]


          On comprend bien ce que veulent dire ces affirmations : elles réagissent contre une certaine présentation traditionnelle (et fausse) de "Dieu" et de l'anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme. Mais la formulation s'est laissée entraîner par la réaction, la logique a oublié l'expérience, la passion l'emporte sur la raison.

          Une théologie qui n'est plus en contact avec l'expérience vécue au buisson ardent, une théologie qui se contente d'appeler "Dieu" celui qui est au-delà de tout nom, puis qui raisonne à l'infini sur ce concept de "Dieu" - cette théologie se discrédite, tourne en rond et nous conduit à la fosse.

          Tout autant que les théologiens radicaux, les théologiens d'Églises semblent avoir oublié l'ordre des mots – théo-logie : ne sachant plus parler de l'Ineffable, ils nous enfoncent dans la crise.

 

 

5)     LE NŒUD DE LA CRISE : RÉSURRECTION

 

          En guise de conclusion à ces réflexions : tout ce qui précède trouve son nœud dans un tombeau, découvert vide le 9 avril 30 au matin. Si ce tombeau est vide, ont rapidement affirmé les disciples, c'est que son occupant, Jésus, est ressuscité.

          Depuis que l'Eglise a imposé cette solution à l'irritant problème du tombeau vide, le monde dans lequel nous vivons n'est plus pour elle qu'une ombre imparfaite et incomplète du monde parfait et accompli dans lequel Jésus  a pénétré par sa résurrection. Par le biais de la résurrection, un platonisme dévoyé a fait son entrée dans le christianisme, et les conséquences en sont immenses sur notre civil isa tion. Religiosité, morale, pensée, politique occidentale se sont installés définitivement dans une schizophrénie de fait, mortifère.

          Ainsi le corps humain et tout ce qui s'y rattache (sexualité, socialité) est déprécié, craint, méprisé, couvert de tabous : seul le corps ressuscité de Jésus est accompli et parfait. Nos corps à nous ne pourront atteindre cette perfection qu'après une résurrection, dont nous n'expérimentons jamais que le premier temps, la mort.

          Depuis lors, "Dieu" ne peut être atteint qu'à travers des sacrements : le corps est trop infirme, et l'esprit trop distinct, trop séparé de ce corps, pour que corps-et-esprit puissent rencontrer directement "Dieu".

          Depuis lors, "Dieu" est impossible à atteindre autrement que par la médiation du Christ.        
          Ieshua Ben-Joseph n'avait jamais prétendu être autre chose qu'un poteau indicateur, pointant vers "Dieu" : "Qui me voit, voit le Père" est insidieusement devenu "Qui me voit, voit le Christ".
          Le poteau indicateur est devenu destination finale.

 

           L'enquête montre pourtant que Ieshua n'est pas ressuscité à l'aube du 9 avril 30 ( cliquez). Que la transformation du tombeau vide en résurrection miraculeuse obéit à des objectifs de type politique[4].

          Les prolongements de cette enquête montrent surtout que Jésus n'avait pas besoin d'être ressuscité pour être ce qu'il est. La "résurrection" fausse définitivement la personnalité de Jésus en l'enfermant dans la sphère divine : et par la même occasion, elle défigure à jamais la notion de "Dieu", en ramenant ce dernier à nos archétypes mentaux.
          "Dieu" humanisé, les théo-logies deviennent toutes plus ou moins des anthropo-logies.

 

 

            Le jour où les Eglises mettront en question le dogme de la résurrection de Jésus (devenu, absurdement, "résurrection de la chair").
          Le jour où elles admettront l'expérience de l'hindo-bouddhisme, sa conception d'un cycle de renaissances qui aboutit à un Nirvâna dont on ne peut rien dire, de même qu'on ne peut rien dire de "Dieu".

          Le jour où les Eglises, sortant de leur splen dide is olement, accepteront enfin de considérer une expérience différente de la leur. Cesseront de prétendre à posséder seules l'unique vérité. Accepteront de confronter leur vérité aux faits, et que cette vérité se montre incapable de les expliquer. Accepteront enfin que ces mêmes faits puissent avoir été abordés autrement, sur les bords du Gange, que sur les rives du Jourdain. Et que l'expérience ainsi vécue mène à des solutions que nous ne possédons pas.

          Le jour donc où une anthropologie-cosmologie de l'Éveil viendra expliquer harmonieusement l'expérience vécue par Ieshua Ben-Joseph, l'Eveillé juif.

          Bref, le jour où les eaux du Gange et du Jourdain pourront enfin se rejoindre. Où les Eglises occidentales accepteront enfin de mêler ces eaux, filtrées par le jugement d'une expérience spirituelle vécue, sans rien perdre du meilleur des deux traditions…

 

          Ce jour-là, pour l'instant, ne peut advenir que de façon individuelle, marginale, pour une petite minorité.

          Ceux qui le peuvent doivent s'y employer : nous en avons maintenant les moyens.

          Quant aux Églises, l'expérience semble prouver qu'elles sont incapables de changer : 

 

                  M. B.

           Mont Sainte-Odile, juin 2003



[1] C'est un aspect latéral, qu'on pourrait appeler moral : pour Siddartha le Nirvâna est atteint lorsque le "rien", l'anatta, est réalisé après un long processus où la méditation joue le premier rôle.

[2] Proposition n° 3 de " Sea of Faith ".

[3] Proposition n° 6 de " Sea of Faith "

[4] Voir Michel Benoit, Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus, Ro bert Laffont, 2001.

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10 JANVIER 2007

     Regardé hier une émission (FR3, Ce soir ou jamais, 22h 30) sur L'islam : les textes fondateurs. Mahmoud Hussein y présentait son livre, Al-Sîra (Grasset 2006), et il avait en face de lui l'inénarrable Tariq Ramadan.


     Que propose Mahmoud Hussein ? De situer les textes de la tradition musulmane, qui commandent l'interprétation et la compréhension du Coran, dans leur contexte historique du moment. Autrement dit, d'accepter ce qui apparaît à tout esprit libre comme une évidence : une chronique du passé, lorsqu'elle prétend donner la clé d'un message révélé, est toujours étroitement dépendante du climat, de l'éthos, des conditions et des ambitions du moment auquel elle a été écrite. Ainsi en va-t-il de la Bible, et les chrétiens ont appris à la lire en faisant la part de ce qui est contextuel (l'air de l'époque) et de ce qui est éternel (le progrès de la connaissance de Dieu).

    Rien donc de très révolutionnaire. En face de lui, il avait un Tariq Ramadan fuyant comme une anguille, et comme elle s'insinuant dans chaque trou du discours pour le ramener à ce qui fait la force de l'islam depuis des siècles : un cercle vicieux.

     Quelle est en effet la position du musulman politiquement correct ? Elle se résume en un raisonnement circulaire, on ne peut en sortir une fois qu'on y est rentré :


    1- Le Coran est un texte difficile, dont les obscurités ne peuvent être comprises que si l'on adopte des règles d'interprétations précises.

    2- Ces règles d'interprétations, elles sont fixées par le Coran lui-même.

    3- Pour comprendre le Coran, il faut donc s'adresser au Coran.

    4- Aucun critère d'interprétation extérieur au Coran lui-même n'est recevable. Ces critères sont fixés par les commentateurs du Coran.

     
        Depuis l'origine de l'islam comme idéologie structurée (en gros la fin du VIII° siècle), il est impossible de sortir de ce cercle vicieux. Impossible de lire le Coran comme n'importe quel autre texte ancien, en lui appliquant les règles de l'herméneutique qui ont permis au christianisme, quand il les a appliquées à la Bible, de s'adapter à la vie qui va.

     M. Ramadan a martelé ce dogme intangible, en l'exprimant à la façon des musulmans "pieux" : pour comprendre la révélation du Coran, dit-il, il faut la recevoir, la lire et la comprendre de l'intérieur. De l'intérieur de quoi ? De l'intérieur de la foi musulmane, telle que la comprend M. Ramadan.
     Toute lecture du Coran qui se ferait "de l'extérieur" - c'est-à-dire d'un point de vue qui n'admet pas d'avance que seul ce qui doit être compris peut être compris - toute lecture qui ne sait pas avant de lire ce qu'elle est autorisée à lire, et ce qu'elle va lire, toute lecture critique du texte est invalidée.

     Invalidée dans une société de droit démocratique, mais condamnée et punie de mort dans un État musulman. Ces 10 dernières années, un intellectuel égyptien est mort et un autre a dû fuir son pays, parce qu'ils ne lisaient pas le Coran "de l'intérieur".

 
    Tant que les musulmans refuseront (comme l'Église catholique l'a fait pendant des siècles) l'exégèse historico-critique de leur texte fondateur, ils resteront enfermés dans un cercle mortifère.
     Mortifère pour eux, condamnés à rester figés dans un passé mythique, rêvé par les croyants et manipulé par les Mollahs qui y puisent la source de leur pouvoir.
     Mortifère aussi pour nous, qui tentons désespérément de comprendre l'incompréhensible, et de vivre aux côtés de l'invivable.

                                        M.B.

    

    

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Publié dans : CRISE DE L'OCCIDENT

 HIER, AUJOURD’HUI : UNE IMPASSE ?

 

            Au IV° siècle, l'Empire romain était totalement imprégné par le culte solaire de Mithra. Il s'en est fallu de peu que Julien l'apostat, formé au christianisme dans son enfance, n'impose un mithraïsme réformé, avec "médiateur" et trinité solaire, qui aurait pris la place du christianisme alors en formation.
          En retour, ce culte a marqué de son influence le christianisme, puisque Jésus est souvent représenté depuis avec les attributs solaires, la liturgie ancienne l'appelle sol oriens (soleil levant), la date du 25 décembre sera choisie comme dies natalis (jour de naissance) du Christ, les églises sont toutes orientées vers l'Est…

            Finalement, c'est le christianisme qui l'a emporté, peut-être grâce à son insistance sur la souffrance humaine – négligée par le mithraïsme. Un "Dieu souffrant" sédu isant plus facilement des foules souffrantes qu'un dieu solaire triomphant des ténèbres…

 

            L'évolution du christianisme peut se schématiser ainsi :

 

          - Un Ra bbi juif est divinisé pour des raisons essentiellement "politiques", et au contact des religions à mystère de l'Empire. L'influence gnostique est forte (gnose grecque et juive).

          - Pendant deux siècles, christianisme primitif et religions orientales cheminent côte à côte, en rivalité de plus en plus vi olente. Irénée est le premier à organiser la confrontation.

          - En 313, Constantin publie un Décret de tolérance qui instaure une compétition politique (avantages économiques, fiscaux, exemptions..) entre christianisme et religions anciennes

          - Les chrétiens, libérés par cet édit, se déchirent entre eux : sous une apparence dogmatique, ce sont surtout des querelles de pouvoir. Les sectes chrétiennes pullulent, l'Arianisme en tête qui refuse la divinité de Jésus. En 325, un concile partiel (Nicée) fixe la doctrine de la tendance dure (divin isa tion de Jésus), mais les opposants ne l'acceptent pas. L' Empire se déchire entre un Occident catholique et un Orient Arien.

          - Julien se rend compte que l'Empire romain va disparaître s'il perd son ossature religieuse et culturelle. Il tente, vers 360, une restauration du mithraïsme.

          - La mort rapide de Julien fait avorter cette tentative. Comme prévu, l'Empire s'effondre.

          - Sur ses restes, l'Église chrétienne s'établit par un double mouvement :

·        Persécution des religions anciennes, prise du pouvoir (privilèges politiques et sociaux), puis élimination des rivaux religieux (sauf arianisme). A la fin du IV° siècle, l'Église apparaît seule debout dans un champ de ruines.

·        Consolidation du dogme de l'Incarnation par celui de la Trinité (Chalcédoine, 451) : établissement d'une forteresse dogmatique à laquelle collaborent des esprits à la fois brillants et fanatiques d'Orient et d'Occident.

          - Sur ce socle dogmatique se construit lentement l'édifice sacramentel : entre le 8° et le 10° siècle, le couple sacerdoce-épiscopat est bétonné, le célibat des prêtres défini. Autour du 10° siècle, fixation du sacrement de mariage, tissu conjonctif de la société chrétienne.

          - Autour du 13° siècle, fixation de l'eucharistie : on conceptualise la transformation de la substance du pain en substance du ressuscité, grâce au recours à la philosophie aristotélicienne qu'on vient juste de redécouvrir.

          - Au 11° siècle, schisme orient-occident pour raisons purement politiques. Mais il faudra attendre 1871 pour que la dernière conséquence en soit tirée : la définition du dogme de l'infaillibilité papale. Peu après, échec des conversations entre Newman et les anglicans, où l'on évoque la reconnaissance des ordinations anglicanes – qui aurait réunie à Rome l'Église d'Angleterre et ses colonies, notamment américaines.

          - Au tournant du 20° siècle, 1° crise moderniste : l'Église, qui a encore une certaine vitalité intellectuelle (renouveau thomiste des années 20 à 40), réagit. Elle achève l'édifice sacramentel en définissant le "moment" de la transsubstantiation : les par ole s de la consécration et non pas l'épiclèse qui la précède – rejetant ainsi une main tendue de l'Orient, pour qui c'est l'épiclèse qui est le centre de la prière eucharistique.

          - 2° crise moderniste : l'après-guerre. La structure hiérarchique de l'Église est mise en cause par le mouvement théologique (Congar, de Lubac, Rahner…) et social (les prêtres-ouvriers, les nouvelles fondation religieuses)

          - Vatican II : ne condamne pas, mais se contente d'entrouvrir quelques portes : ministères, rapprochement avec les chrétiens "séparés"… Bien évidemment, on ne touche pas aux fondements dogmatiques. C'est un Concile "pastoral" : par ce terme qui définit son (absence d') ambition, l'Église avoue qu'elle n'a plus les moyens de bâtir, ou de re-bâtir, un édifice doctrinal ou idéologique d'envergure.

          - Le long règne de Jean-Paul II fige durablement cette pétrification de l'Église : toute recherche est condamnée (théologiens sud-américains, Drewerman), toute ouverture refermée (Gaillot), l'Église se crispe sur la morale sexuelle. Les avancées idéologiques, religieuses (au sens large) et spirituelles se font désormais en-dehors de l'Église : altermondialisme, condition de la femme, écologie, recherches sur l'identité de Jésus, méditation, retour des religions "orientales" (hindouisme, bouddhisme…).

 

            Bref, on est revenu à une situation analogue au IV° siècle, à une différence près : l'Église n'est plus l'ad olescent fougueux d'alors, en croissance irrésistible. C'est un vieillard fatigué, ankylosé par les énormes calcifications idéologiques héritées de ses réactions ponctuelles à des situations nées en des époques successives du passé.
            Mais qui, une fois pétrifiées, interdisent tout mouvement.

            La chape dogmatique, faite d'éléments superposés au cours des siècles, devient le couvercle d'un cercueil qui enterre l'Église. Elle n'est plus capable que de s'agripper à cette chape, reliquat à la fois fastueux et pesant d'un passé révolu.

 

            Prenons du recul : on voit une grande période de construction dogmatique, entre le 2° et le 4° siècle. Puis une continuation sur la lancée, qui devient par la suite une calcification.

            La différence entre les conciles du IV° siècle et Vatican II est parlante : l'Église du XX° siècle a perdu tout élan constructeur, elle n'est plus qu'un conservatoire de son passé. Sa marge d'adaptation à la vie qui continue est très restreinte (quelques bricolages sans envergure) et surtout sans ambition. Au cours du 20° siècle, elle montre clairement qu'elle a perdu tout contact avec la marche de l'humanité, sur le plan religieux et humain.       
          Conservatisme et perte de contact allant évidemment de pair.

 


           
La question se pose : peut-on espérer un retour, dans l'Église, à sa créativité des quatre premiers siècles ? Et quand on connaît l'intrication des ambitions politiques et des objectifs religieux de cette époque fondatrice, est-ce souhaitable ?
          Ou bien le besoin de vie religieuse de l'humanité va-t-il désormais s'exprimer hors l'Église, ce qui semble être le cas ?

            Et alors : quel rôle notre génération (qui a encore connu une certaine Église) peut-elle, doit-elle jouer, pour que l'effacement de cette structure ne s'accompagne pas de l'effacement de Jésus ?

 

                   M. B., 2006

 

 

 

 

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Publié dans : OUVRAGES DE MICHEL BENOIT

 

                                                                              ESSAI

 

     Le 9 avril de l'an 30, un tombeau a été trouvé vide aux portes de Jérusalem. Il aurait dû contenir un cadavre, qui avait disparu.

     Que s'est-il passé ?

    
      Comme un policier menant une enquête, j'ai tiré ce fil - et toute la pelote est venue. Manipulations autour de Jésus, maquillages de son identité réelle, mensonges et impostures qui sont à l'origine du plus formidable pouvoir que l'Occident ait connu pendant 17 siècles : L'Église chrétienne.

     Le style est un peu celui du romancier, mais l'enquête est menée avec la rigueur et la précision de l'historien. On découvre la présence auprès de Jésus d'un 13° apôtre, les circonstances probables de la mort de Judas, assassiné par Pierre. Les véritables raisons de la mort de Jésus, le rôle joué par les Esséniens...

     J'ai voulu restituer son humanité à Jésus le nazôréen, en le replaçant dans le contexte social, politique et religieux qui fut le sien dans une Palestine traversée de tensions. Menée entre 1995 et 2000, cette enquête a été rendue possible par le travail des chercheurs qui, depuis une cinquantaine d'années, exhument le juif Ieshua du sarcophage dans lequel l'Église l'a embaumé, sous l'identité de Jésus-Christ.

      Je ne disposais pas à l'époque des publications des exégètes américains (Meier, Brown) : si elle aurait besoin aujourd'hui de quelques ajustements, l'enquête de Dieu malgré lui reste pertinente sur le fond.

     Dans une 2° partie, j'instaure un dialogue entre deux Éveillés majeurs de notre planète : le juif Ieshua (Jésus), et l'indien Siddartha (le Bouddha). Entreprise pour la première fois ici , cette confrontation de leurs expériences vécues jette, sur la personnalité de Jésus, une lumière inattendue et bienfaisante.


     Enfin démaquillé, le visage de Jésus m'est apparu infiniment attirant, fascinant, aimable en même temps que déroutant.

  
                                       M.B., 2009.

 

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Michel Benoît



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