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Un néologisme nous aidera à poursuivre ce dialogue (cliquez) : de même qu'on parle de Moyen-platonisme, je propose la notion de "Moyen-christianisme". Qu'est-ce que cet animal bâtard ?
I. Le "Moyen-christianisme"
Aux origines du christianisme il n'y avait pas une Église, mais des communautés disséminées, des groupes sectaires éclatés
en tendances opposées. A la fin du IV° siècle, et grâce à l'appui décisif du pouvoir impérial, une de ces tendances va l'emporter sur les autres : l'Église est une secte qui a réussi, par
exclusions successives et violentes.
Elle a navigué entre deux périls :
1) Le péril juif
Paul de Tarse l'écarte dès les années 50, non sans ambiguïté. D'un côté, il souhaitait que la nouvelle religion soit un
greffon du judaïsme, mais de l'autre il reconnaissait qu'elle ne pouvait que scandaliser les juifs. Il rêvait d'une originalité dans la
continuité : la greffe n'a pas pris, il n'y aura pas continuité. Et l'Église née de ses efforts s'orientera très vite vers un antijudaïsme de plus en plus prononcé.
2) Le péril philosophique
Paul en était conscient : pour exister, il devait s'opposer aux philosophies, répandues sous forme de mythes et de
religions à mystères, qui imprégnaient la culture de son époque.
Il a voulu leur tourner le dos, en proposant une "folie" qu'il prétendait plus sage que la sagesse philosophique. Mais il lui fallait
penser le christianisme naissant : maîtrisant parfaitement le mode de raisonnement rabbinique, il s'est rendu compte que son Église ne serait jamais universelle, resterait
enfermée dans le petit monde juif, s'il ne faisait pas appel, même timidement, au vocabulaire et à quelques notions de philosophie populaire.
Dans cette brèche se sont engouffré les communautés qu'il a créées, puis les premiers penseurs chrétiens du II° siècle et tous ceux qui leur
succèderont.
Le christianisme est donc un moyen terme, un compromis dans lequel la dimension juive a rapidement été absorbée par un
christiano-paganisme, pensé et enseigné dans le langage et avec les outils de la philosophie.
Après avoir été séduite par Platon et Plotin, l'Église s'est tournée définitivement vers Aristote, dont Thomas d'Aquin a fait l'armature de
sa pensée : à l'approche mystagogique du judaïsme (cliquez) , elle a
préféré l'approche scientifique d'une philosophie devenue servante de sa théologie.
Appelons "Moyen-christianisme" le résultat final, tel qu'il est parvenu jusqu'à nous : un choix fait entre judaïsme
intuitif et raison, où l'approche philosophique l'a emporté. Un christianisme à la fois nostalgique du mystère évacué par la rigueur de sa pensée, hanté par son
incapacité à appréhender raisonnablement ce mystère, et toujours fasciné par lui.
C'est à ce Moyen-christianisme que s'affronte le philosophe : il peut le faire grâce à la tournure philosophique qu'a pris le christianisme
au fil des âges, et qui fournit autant de points d'accroche à la recherche philosophique. Que dans les évangiles certains passages soient restés proches du jaillissement originel (la parole et
les gestes du juif Jésus), alors que d'autres portent déjà l'empreinte d'un Moyen-christianisme en formation quand les textes ont pris leur forme écrite, cela n'est pas de son propos.
Luc Ferry en convient, quand il avoue qu'il "lit les évangiles comme un enfant". Son job de philosophe n'est pas de s'interroger
sur la façon dont les évangiles ont été modifiés, dès leur écriture, par une pensée philosophique en formation. Ni de remettre en cause le Moyen-christianisme au travers duquel ces textes ont été
lus, compris et interprétés au cours des siècles. Il les prend comme un produit fini, dans leur enrobage séculaire, et les questionne.
C'est ainsi que pour mettre en lumière l'une des deux grandes révolutions qu'apporte selon lui le christianisme, il s'appuie sur l'épisode
de la résurrection de Lazare dans l'évangile selon saint Jean, au chapitre 11.
II. Lazare et la "résurrection" de la chair
Lorsque l'exégète lit ce texte, il sait qu'il se trouve en présence du compte-rendu d'un témoin oculaire, cas unique dans
les quatre évangiles. Il s'aperçoit que le chapitre 11 a été extrait d'un récit primitif, éparpillé dans les chapitres 11 et 12 du texte actuel. Il remet les choses en ordre, et constate que
Lazare n'est plus alors le héros central (comme il l'était dans le chapitre 11), mais que l'auteur a d'abord voulu témoigner des circonstances de la condamnation
de Jésus par les autorités juives.
En restituant le récit du témoin oculaire noyé dans l'actuel évangile selon saint Jean, il s'aperçoit que l'auteur était présent lors de
trois guérisons, autour desquelles il a structuré son témoignage : la troisième, celle de Lazare, fait suite à celle d'un paralytique (chap. 5) et d'un aveugle-né (chap. 9).
Nous sommes dans un cycle de guérisons : et pour marquer le caractère indéniable de celle de Lazare, le témoin rapporte
qu'il "sent déjà". Quand Luc Ferry conclut que s'il sent, c'est "parce que sa chair est déjà entrée en décomposition", il se fait l'écho du Moyen-christianisme qui a très tôt vu dans cette
guérison la résurrection d'un mort - le retour à la vie d'une chair déjà putréfiée.
Ce n'est pas ce que dit le texte, quand on le compare aux deux guérisons précédentes et quand on relit attentivement le dialogue entre
Marthe, la sœur de Lazare, et Jésus. Les limites d'un blog m'obligent à sauter directement aux conclusions de l'analyse : dans l'esprit de l'auteur qui témoigne, il ne s'agit en aucun d'une
résurrection de Lazare, mais d'une guérison. Quand Lazare sort du tombeau, ce n'est pas pour entrer dans l'éternité que les juifs attendaient, après à la
résurrection "au dernier jour" : c'est pour célébrer sa guérison par un gueuleton, au cours duquel sa sœur Marie répand du parfum sur le héros du jour (Jésus), et auquel une foule de curieux
viennent voir Lazare et constater sa guérison.
Guéri, et non ressuscité : un jour, Lazare guéri devra mourir pour de bon.
Si l'auteur relève l'odeur dégagée par le malade, c'est pour souligner les pouvoirs de guérisseur de Jésus. Ils étaient
nombreux à l'époque, les charlatans qui exerçaient cette activité en Israël : l'auteur souligne que Jésus n'est pas le complice d'un pseudo-malade. Et que cette guérison-là, par son caractère
spectaculaire, a été l'événement qui décidera les autorités juives à lancer contre Jésus un mandat d'arrêt, au moment où la fête de Pâque rassemble à Jérusalem des milliers de pèlerins toujours
prêts à s'agiter.
La résurrection du Moyen-christianisme a été inventée par Paul (cliquez) . Pour ce faire, il ne s'est appuyé ni sur la "résurrection" de Lazare, ni sur une autre "résurrection", celle du
jeune homme racontée par Luc (7,11) : quand on sait (au dire du témoin oculaire) le remue-ménage causé à Jérusalem par la sortie de Lazare du tombeau, et le
rôle déterminant joué par cette guérison dans la condamnation de Jésus, on imagine difficilement que Paul n'en ait jamais entendu parler. Une guérison n'apportait aucune eau à son moulin.
Cela ne retire rien à la pertinence de l'affirmation de Luc Ferry : "Le message de l'évangile, c'est la résurrection, non seulement
des âmes, mais des corps, de la chair". C'est "ce que le Christ nous promet".
Le Christ (de Paul) : oui.
Jésus ? L'idée ne pouvait même pas lui venir à l'esprit.
L'idée d'une résurrection de la chair appartient au Moyen-christianisme. En l'analysant, Luc Ferry confronte philosophie
avec philosophie. Quand il y découvre un appel de sens qui secoue certaines impasses philosophiques, c'est avec une joie qu'il sait nous communiquer, et dont il faut lui savoir gré.
Le Moyen-christianisme s'est construit indépendamment de la personne et du message du juif Jésus. Luc Ferry commençait en montrant que les
philosophies sont toujours nées par un processus de laïcisation des religions ambiantes. Peut-on dire que le Moyen-christianisme est, lui aussi, une laïcisation de l'intuition
religieuse fulgurante portée par Jésus ? Une trahison (par la pensée raisonnante) de cette intuition, qui nous est connue par les choix de vie de cet homme et par ses paraboles,
simples histoires à la portée des enfants ?
Il convient à un dialogue de ne pas répondre aux questions qu'il pose.
M.B., 3 mai 2009





