ISLAM, JUDAISME, BOUDDHISME


          C'était au printemps 1978, des amis m'avaient offert un billet d'avion Paris -Tel-Aviv. Israël était alors au faîte de sa puissance, régnait encore en maître sur la péninsule du Sinaï. Ecrasé, l'OLP faisait silence : il n'y avait plus de "question palestinienne".

          Je n'ai pas voulu quitter ce pays sans avoir fait, à pied, le même trajet que Jésus : de Jéricho à Jérusalem.
          On quitte Jéricho-la-verte, et l'on entre au désert. Un chemin qui sinue, sous le soleil de feu. Puis des collines abruptes, nues, on chemine à flanc de coteaux.
          Personne. Parfois un bruit étrange, répercuté par les parois escarpées.

          Soudain, on débouche sur la grande route Tel-Aviv - Jérusalem. Au milieu de rien, un arrêt de bus. Je m'approche : je suis au lieu-dit "le bon samaritain", un bus va passer. Le prendre, c'est échapper à la chaleur, à la fatigue. Un instant d'hésitation, le souvenir de Jésus qui n'avait pas de bus à sa disposition : je traverse la route et m'enfonce à nouveau dans le sable. Jérusalem est là-bas, derrière les vagues de chaleur.

          Le désert.
          Soif, très soif.
          Le soleil : il doit être 15 ou 16h, comment se fait-il qu'il brûle encore autant ?
          La lumière aveuglante. Soudain, une voix qui m'appelle : mais oui, c'est bien à moi qu'on en veut. Dans l'air qui tremble, un cube de béton posé sur le désert, une espèce de véranda, un vieil homme au keffieh qui me fait de grands signes des bras.
          Je m'approche : il est âgé, me parle en arabe, me montre le ciel embrasé, le sable, la direction de Jérusalem. Que me veut-il ?
          Un homme plus jeune apparaît derrière lui, et me crie en anglais : "Come, sir, come here !"

          Je suis arrivé au pied du cube de béton. Le jeune homme sourit, il est vêtu à l'européenne :
          - Monsieur, me dit-il en mauvais anglais, mon père vous a vu marcher dans le désert. Vous venez de Jéricho, n'est-ce pas, vous allez à Jérusalem ? Vous ne pouvez pas continuer sans boire, il vous reste dix kilomètres à faire. Mon père veut que vous veniez prendre du thé. C'est nécessaire pour vous, vous comprenez ?
           Le vieillard hoche la tête, me prend par la main, me fait asseoir à l'ombre. D'un bras tremblant, fait gicler dans un verre ébréché un jet de thé mousseux. Me le tend avec un sourire qui découvre ses dents orphelines :
          - Bismillah, schouf, bech'er !
          Oui, c'est bon, c'est délicieusement sucré, odoriférant. La vie revient en moi : sans cet apport d'eau et de sucre, je ne sais pas dans quel état je serais parvenu au terme de cette longue marche.
          Le vieil homme tourne la tête, parle à son fils, qui traduit tant bien que mal :
          - Notre famille vit en Palestine depuis toujours, aussi loin que la mémoire de mon père remonte, peut-être depuis les croisades. Mon père sait : dans ce désert, sans eau, vous étiez en danger.
          Je n'ai rien dit. Je bois le thé, et aussi les yeux, le visage ridé du vieil homme. Une immense humanité, faite de tristesse et de compassion.
          Il me regarde boire, puis se tourne vers son fils, et lui dit quelques mots. Le fils secoue la tête - "non, non ! " - puis finit par céder, se lève, entre dans le cube, en revient au bout d'un instant, le poing fermé sur un objet.
          - Mon père dit que vos yeux savent entendre. Il veut que je vous montre quelque chose, si vous voulez bien : il faut monter là-haut.

          Nous gravissons une colline de sable et de pierres. Parvenus au sommet, un vaste panorama : tout là-bas, Jérusalem et le dôme de la Mosquée qui scintille sous le soleil.

          A cette époque, la banlieue nord-est de Jérusalem était peu construite. Le jeune homme tend sa main libre, me montre des maisons basses au milieu des oliviers, à la limite de la ville :
          - Vous voyez ? Dans ce petit village c'est notre maison. Celle où mon père est né, et son grand-père avant lui. Et ça, ce sont nos oliviers. Ils ont été plantés par le grand-père de mon grand-père. Nous vivions bien, il y avait un pressoir à huile... Et puis, en 1948, Tsahal est arrivé. Ils nous ont expulsés, ils ont pris notre maison, notre plantation. Maintenant, ce sont les juifs qui font couler l'huile du pressoir, avec le fruit de nos oliviers. Et nous, nous n'avons plus rien. Nous vivons là...
          Je me retourne : en contrebas le cube de béton, planté en plein désert, est l'image de la désolation et du dénuement solitaire. Pas un arbre, rien.
          Rien.
          Le jeune homme ouvre son poing fermé. Au creux de sa paume, une clef rouillée :
          - Et ça, c'est la clef de notre maison. Chaque jour depuis trente ans, chaque jour mon père monte jusqu'ici. Il regarde sa maison de loin, et puis il embrasse sa clef, la clef de sa maison, de la maison de ses ancêtres. Et puis il descend, s'assied sur la véranda, fixe le désert. Des larmes coulent sur ses vieilles joues. Et moi...
          Il a refermé ses doigts sur la clef :
          - Moi, je m'appelle 'Amîn. En arabe comme en hébreu, cela veut dire "fidélité". Moi, je pense à notre maison, au bruit du vent le soir dans les oliviers. Mon premier fils s'appellera lui aussi 'Amîn. Et chaque jour, comme moi, il viendra ici regarder notre maison. Quand mon père mourra, je lui transmettrai la clef. Et il la transmettra à son fils. Pour le jour où nous rentrerons chez nous. Chez nous...
          Je n'ai rien dit. Dans les yeux d'Amîn, il y a une lueur particulière, ardente et dramatique.


          Le lendemain, c'était la veille de mon départ. A Jérusalem, j'ai pris un bus rue Réhovot. Direction, Gaza.
          A l'époque, on pouvait entrer dans le territoire simplement en montrant son passeport. Évidemment, aucun touriste, jamais, n'allait là-bas. Mais depuis ma rencontre avec 'Amin et son vieux père, depuis le thé, depuis les yeux d'Amin, je n'étais plus un touriste.
          A Gaza, je me suis dirigé vers un camp au bord de mer, où les Palestiniens expulsés étaient concentrés. Immédiatement, j'ai été entouré d'une foule de keffiehs. Personne ne parlait. Mais des dizaines de paires d'yeux, qui me fixaient en silence, avaient en eux le même reflet que ceux d' 'Amîn.
          Et puis une jeep de Tsahal est passée, a freiné dans un nuage de poussière. On m'a saisi, jeté sur le plateau de la jeep :
          - Mais qu'est-ce que vous faites ici ? C'est interdit, c'est très dangereux pour vous !
          Les militaires israéliens m'ont reconduit jusqu'au bus. Ils ne m'ont quitté que quand il a démarré pour Jérusalem, avec moi dedans.


          Depuis, je pense à la clef du vieil homme, à sa maison qu'il n'a pas revue avant de mourir. A 'Amîn le fidèle, à son fils qui doit être grand maintenant. Et qui doit, à son tour, gravir chaque jour la colline aride pour regarder, de loin, sa maison et ses oliviers.
          Une clef rouillée dans son poing fermé.

          Je revois la lueur dans le regard des 'Amîns de Gaza.
         Et je sais qu'elle ne s'éteindra jamais.


                              M.B., 15 janvier 2009


(sur la question palestinienne, cliquez ici)

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          Une jeune femme (19 ans) que je ne connais pas, vient de mettre un commentaire sur ce blog. Je me permets de lui répondre, très rapidement, sous forme d'article.
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          Voici les extraits significatifs de son texte :
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          En tant que musulmane, je pense que la base du dialogue entre les juifs, les chrétiens et les musulmans serait que chaque religion accepte l'autre. Les musulmans à l'image de notre prophète reconnaissent Noé, Abraham, Moise Jesus etc en tant que prophètes? Mais en est-il de même pour les chrétiens et les juifs ? Reconnaissent-ils vraiment Mahomet comme le messager de Dieu porteur d'un mesage divin tout comme le fut Moise et Jesus ?
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          On retrouve en effet des "influences" juives et chrétiennes dans Le Coran, et pour cause. La Bible, Les Evangiles et le Coran proviennent du meme Dieu, non ? Dieu n'aurait pas lieu d'être s'il revenait sur ce qu'il disait, à chaque fois qu'il envoyait un ecrit saint par l'intermediare d'un Prophète !
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Chère amie,
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          Vous posez, de façon limpide, le problème de fond qui rend impossible toute convergence entre musulmans et chrétiens.
          Vous dites (et c'est le dogme fondateur de l'islam) : Dieu n'aurait pas lieu d'être s'il revenait sur ce qu'il disait, à chaque fois qu'il envoyait un ecrit saint par l'intermediare d'un Prophète !
          Pendant plus de quinze siècles, les chrétiens ont fermement cru que les évangiles avaient été écrits par des hommes inspirés : ce qu'ils écrivaient ne venait pas d'eux, mais de l'Esprit Saint qui parlait à travers eux. Certains chrétiens (on les appelle fondamentalistes) le croient toujours. Tout comme ils croient que le Pentateuque, la Thora des juifs (les cinq premiers Livres de la Bible) ont été dictés par Dieu à Moïse. Ils ressemblent exactement aux fondamentalistes musulmans.
          Si l'on se tient à cette croyance, bien évidemment Dieu ne peut pas dicter une chose un jour, et son contraire un ou deux siècles plus tard. Il y a donc nécessairement progression de la Révélation, chaque prophète faisant faire un pas de plus à cette Révélation (sans annuler celles qui précèdent). Et c'est pourquoi le Coran présente son auteur comme le sceau des prophètes, et le Coran s'attribue à lui-même le titre de dernière Révélation.
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          On sait maintenant que les choses ne se sont pas passées ainsi. Mais il a fallu batailler ferme, dans le monde catholique, pour parvenir à une conception plus exacte de la Révélation. Ce qu'on appelle l'exégèse historico-critique (l'application à la Bible des techniques de lecture valables pour tout texte ancien) n'est autorisée officiellement chez les catholiques que depuis 1943 !
          Je ne ferai pas dans cet article - qui est plutôt une lettre amicale - un exposé de ce qu'est cette méthode de lecture, valable pour la Bible comme pour le Coran. Tous mes livres sont le fruit de cette méthode, que j'essaye d'appliquer avec discernement. Et sans oublier jamais qu'il ne s'agit pas de textes "morts", mais de textes pour vivre.
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          En un mot :
          "Dieu" n'a pas dicté le Coran à un Muhammad inculte, par l'intermédiaire de l'ange Ghibraïl. Cette croyance, c'est le dogme musulman, qui a été imposé, bien après la mort de Muhammad en 632, à l'Umma en formation - et pour des raisons politiques.
          Le résultat, c'est l'islam.
          Exactement comme les évangiles ont été mis par écrit, bien après la mort de Jésus, par des hommes qui ne cherchaient pas seulement à transmettre un souvenir, une mémoire de Jésus, mais aussi à établir un pouvoir politique - et ils ont parfaitement réussi.
          Le résultat, c'est le christianisme.
          Quelques chercheurs, presque tous d'origine chrétienne, et extraordinairement discrets, travaillent le texte du Coran selon les méthodes historico-critiques. C'est un immense travail, il a fallu un siècle et des centaines de chercheurs pour que le monde catholique découvre une autre vérité que celle du dogme de la Révélation, "dictée" par Dieu à des hommes.
          Ce travail, les penseurs musulmans ne l'ont pas encore commencé. Quelques-uns (peu nombreux) tournent autour, sans oser s'y aventurer, car leur vie est en jeu.
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          Il n'y aura pas de rapprochement possible entre musulmans et chrétiens (entre musulmans, chrétiens et juifs) tant que les musulmans ne s'attelleront pas, avec courage, à cet énorme travail de démythologisation du texte du Coran.
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          Peut-être, alors, découvriront-ils ce que j'ai esquissé dans le chapitre 59 du Secret du treizième apôtre. Vous vous doutez qu'en 3 pages, je n'ai pas pu faire état des résultats d'une recherche à peine esquissée ! Je n'ai fait qu'en donner les principaux résultats. Et dans le cadre d'un roman, ce qui "passe mieux".
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          Que vous dire d'autre ? Que pendant tous ces siècles où l'obscurantisme régnait sur la chrétienté, justifiant le pouvoir des papes et des évêques, il s'est trouvé quantité de grandes âmes pour découvrir "Dieu" à travers le dogme imposé, et malgré lui.
          Et des anonymes innombrables, une foule de sans-voix, admirables, qui en ont fait tout autant.
          Car "Dieu" n'est pas lié par les convoitises humaines : il se laisse trouver, même à travers le mur épais des mensonges dogmatiques, par les coeurs purs.
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          C'est peut-être cela, l'humour de Dieu : ce pied-de-nez qu'il fait aux prélats mitrés, aux imams, mollah et autres ayatollahs : "Dites toujours : vous n'empêcherez pas ces petits qui me cherchent, de me trouver".
          En attendant que l'islam évolue, et qu'il le fasse en profondeur, dans la paix, je vous souhaite ce même humour, jour après jour.
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                             M.B.

P.S. : Vous trouverez, dans la catégorie "ISLAM, JUDAISME, CHRISTIANISME" de ce blog, quelques "prudentes" réflexions à ce sujet.




 
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(Après lecture de l'article Comment fut inventé le peuple juif, par Shlomo Sand, dans Le Monde Diplomatique, Août 2008, qui annonce son prochain livre, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, septembre 2008)

          Début août, une "Affaire Siné" a occupé nos médias momentanément privés de scandales. On a pu entendre sur les ondes les mots de race juive et d'identité raciale juive. Que peut-on dire à ce sujet ?

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Identité raciale
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           Prenons un exemple : y a-t-il une race française ?
          Non, bien sûr. Il y a vingt ou trente siècles, une population s'est mise à exister entre Meuse et Pyrénées, entre Cap Finistère et Calanques. Celtes, Grecs, Romains, Northmen, "Barbares", Francs, Saxons, Lombards, tant et tant d'autres se sont établis sur ce territoire au cours des siècles pour que puissent naître, aujourd'hui, M. Martin et Mme Lefèvre !
          S'il n'y a pas d'identité raciale française, y a-t-il une identité française ?
          Oui. Nous ne nous sentons ni allemands, ni anglais.
          Qu'est-ce qui est à l'origine de cette identité ? Au rebours de l'Histoire :

-a- Un phénomène récent, le Siècle des Lumières, et la Révolution de 1789. Pour faire bref, on pourrait dire que l'identité française a commencé à naître à la bataille de Valmy, et grâce à la première coalition européenne menée contre la France.

-b- Mais l'idée de nation n'aurait pu naître à la fin du XVIII° siècle sans l'œuvre centralisatrice des rois, commencée sous Philippe le Bel, poursuivie par Louis XIV, achevée par Napoléon.
          Ce qui sous-tend cette lente naissance, et qui n'apparaît pas au premier coup d'œil, c'est le rôle continu et essentiel joué par la religion dans la naissance de notre identité nationale.
          On en a un exemple éclatant dans la guerre civile, commencée en 1529, et qui opposera pendant plus de deux siècles catholiques et calvinistes. La France est, ne peut être, que catholique.
          Pourtant, en France le catholicisme a été plaqué de l'extérieur sur une population - appelons-la "Celte" - qui possédait déjà une culture très riche, enracinée dans une religion autochtone vivante. Cette religion étrangère lui est venue de Turquie (Constantinople) et de nos cousins Ritals (Rome). Nos ancêtres, qui possédaient des cultes et un imaginaire religieux d'une grande richesse, n'éprouvaient nullement le besoin spontané d'aligner leurs deux genoux, mis à terre, sur la ligne immatérielle du dogme catholique. Ils se sont soumis.    
          Pour eux, le christianisme était une religion qu'ils n'ont pas inventée, qu'ils ont subie, qui leur venait d'ailleurs.
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L'identité du peuple juif
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          "Tout israélien, écrit Shlomo Sand, sait sans l'ombre d'un doute que le peuple juif existe depuis qu'il a reçu la Loi dans le Sinaï... Chacun se persuade que ce peuple, sorti d'Égypte, s'est fixé sur la "terre promise" où fut édifié le glorieux royaume de David et Salomon", etc.
          "D'où vient cette interprétation de l'histoire juive ? Elle est l'œuvre, depuis la seconde moitié du XIX° siècle, de talentueux reconstructeurs du passé" En fait, le passé juif a été reconstruit, inventé, non pas au XIX° siècle mais dès l'Exil du VI° siècle avant J.C. Des théologiens politiques écrivent les Livres historiques de la Bible, et inventent une saga fondatrice qui ne repose sur rien ou presque. On sait aujourd'hui que l'Exode ne s'est pas passé tel que le raconte le Livre du même nom, que le royaume de David n'a rien à voir avec le Livre de Samuel et des Rois, et que même après la destruction du Temple en l'an 70 aucun exode massif n'a donné naissance à une diaspora juive qui existait déjà.
          Que s'est-il passé ?
          Au VI° siècle avant J.C., des prêtres prennent le pouvoir au milieu d'un conglomérat informe d'exilés à Babylone. Ils éprouvent le besoin d'une existence identitaire : pour y parvenir, ils inventent une religion, monothéiste, et la saga historique qui la justifie.
          A ma connaissance, c'est le seul cas où une religion ait été inventée par des "gens", volontairement, consciemment, pour que ces "gens" deviennent un "peuple".
          Vingt cinq siècles plus tard, ce peuple est devenu une race : c'est un français, Gobineau, qui a contribué de façon efficace à implanter ce concept racial au début du XX° siècle.
          L'identité juive est exclusivement religieuse. Sa transformation en identité raciale est récente, mais elle est revendiquée par les sionistes. "Depuis les années 1970, en Israël - continue Sand - une succession de recherches "scientifiques" s'efforce de démontrer, par tous les moyens, la proximité génétique des juifs du monde entier. C'est... un champ légitimé et populaire de la biologie moléculaire... dans une quête effrénée de l'unicité d'origine du "peuple élu"
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 Identité chrétienne, identité française ?
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          L'identité chrétienne s'est construite de la même façon, par une relecture orientée des événements qui ont suivi la mort de Jésus. J'ai pas mal écrit là-dessus (1), qualifiant cette relecture des événements d'imposture - imposture qui a donné naissance au catholicisme que nous connaissons.
          Le drame que nous vivons depuis les années 1950, c'est que ce catholicisme prend l'eau de toutes parts. Il ne faut pas s'en réjouir, l'écroulement de notre fondement identitaire accompagne et "marque" la crise identitaire profonde que connaît la France, et toute l'Europe catholique ou protestante.
          Il n'y aurait qu'une seule façon de sortir de cette crise, c'est de revenir à Jésus, tel qu'il fut en lui-même et non tel qu'il a été maquillé par les théologiens-historiens pour justifier l'immense édifice du christianisme catholique.
          Je constate que ce retour à Jésus, à ce qu'il a réellement fait ou voulu faire, à ce qu'il a réellement enseigné, est considéré comme irrecevable par nos contemporains. Ce serait admettre la faillite du christianisme, et nous ne le voulons pas puisque notre identité historique est en jeu.
          L'homme de Galilée pourra-t-il un jour être entendu ?
          Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre. Après tant d'autres, on ne peut que poser une petite pierre sur une route qui, telle qu'elle est, semble ne devoir mener nulle part.
                                       M.B.

(1) Voir, dans ce blog, nombre d'articles et la publication de deux essais, Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus et

Jésus et ses héritiers.

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                          DIALOGUE, OU TOLÉRANCE ?

          Dialogue, du grec dià-logein, "se parler l'un l'autre". Pour dialoguer, il faut parler la même langue, c'est-à-dire avoir les mêmes références. Qu'en est-il entre chrétiens et musulmans ?

I. Le passé, et le présent

          Dès ses débuts, l'auteur du Coran se définit par son opposition violente au judaïsme et au christianisme. La deuxième partie du Coran (dite "médinoise") est en fait le carnet de route d'un chef de guerre, qui prêche et qui pratique la conquête du pouvoir par l'élimination (entre autres) des juifs et des chrétiens.
          L'islam s'est étendu au détriment des puissances chrétiennes. Jusqu'au coup d'arrêt de la bataille de poitiers (732) : coup d'arrêt très momentané, puisque l'histoire de l'Occident restera dominée par la lutte contre les "Maures". Le siège de Vienne (1529), la bataille de Lépante (1571), sont quelques épisodes parmi tant d'autres de l'affrontement durable et permanent entre musulmans et chrétiens. Affrontement inévitable, puisqu'il est inscrit dans la lettre même du Coran, le texte fondateur de l'islam.
          En un seul lieu, l'Andalousie, et pendant une période limitée, l'islam a pu instaurer une coexistence pacifique avec les chrétiens. Coexistence toute relative : c'était la paix offerte par le vainqueur musulman aux chrétiens hispaniques soumis. Ne nous y trompons pas : le royaume arabe d'Al-Andalous est une exception dans l'histoire d'une confrontation incessante, par la violence, entre musulmans agresseurs et chrétiens sur la défensive.

          Puis le pendule de l'Histoire a tourné : ce sont les chrétiens qui sont devenus agressifs et conquérants, par la colonisation et l'anéantissement de l'Empire Ottoman.
          Au début du XX° siècle, les peuples musulmans étaient partout asservis par des puissances chrétiennes.
          Grâce en partie à la manne pétrolière, nous assistons depuis 1/2 siècle au réveil de la conscience musulmane. Aujourd'hui, l'affrontement islam/chrétienté se rééquilibre au profit des musulmans. Conséquence : le "fait religieux" prend sous nos yeux une place considérable dans les médias des pays occidentaux, qui se voudraient pourtant laïques.
          On entend beaucoup parler de "dialogue inter-religieux", et ce terme vise toujours le dialogue entre monde chrétien et monde musulman.
          Ce dialogue est-il un mythe, un leurre, ou un idéal réalisable ?

II. L'évolution de l'Occident chrétien

          Constitué en théocraties pendant 15 siècles, de 381 à la fin du XIX° siècle (la Révolution française n'est qu'une brève parenthèse), l'Occident a accompli en un siècle une évolution considérable : la séparation des deux sphères, civile et religieuse, s'est imposée partout - on l'appelle laïcité. Elle s'accompagne d'un déclin des Églises historiques, qui adoptent une position de refus sur la "modernité". A des degrés divers, selon qu'il s'agit des Églises orthodoxes (toujours liées au pouvoir), catholique (crispée sur ses dogmes) ou protestantes (plus ouvertes, mais en position de faiblesse face aux divers "renouveaux" évangéliques).
          Ce déclin, qui marque la fin d'un monde dominé par elles, les Églises historiques se montrent incapables de l'enrayer. Sociologiquement, il apparît spectaculaire et irrémédiable. Mais un phénomène plus discret a miné profondément l'establishement ecclésial : ce sont les progrès de l'exégèse.
          Initiée au XIX° siècle par les protestants (alors seuls libres de penser et de travailler), l'exégèse historico-critique a été condamnée par l'Église catholique jusqu'en 1943. Contraint par les faits, Pie XII (encyclique Divino afflante spiritu) a fini par en accepter le principe, et par l'autoriser aux catholiques.
          Depuis, la Bible est étudiée comme n'importe quel autre texte ancien. Quelques chercheurs catholiques, peu connus du public, sont à la pointe de cette recherche. On redécouvre que Jésus était juif, que son enseignement était celui d'un juif et non d'un chrétien. On apprend à distinguer ce qui vient de lui, et ce qui a été rajouté dans les Évangiles par ses héritiers autoproclamés, pour des raisons qui tiennent plus de la politique que de l'Esprit-Saint. Le visage de Jésus, et son enseignement, sortent peu à peu de l'ombre des dogmes.
           Je vois dans ce travail en cours l'espoir d'un Occident démoralisé par la perte de ses repères ancestraux.
          Le même travail a été fait pour l'Ancien Testament. On sait distinguer ce qui tient à l'époque - les appels à la violence, notamment - et ce qui est le message profond des Prophètes du judaïsme, Prophètes dont Jésus se veut explicitement le continuateur : "Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir"

          La Bible avait pu servir à St Bernard pour écrire la Règle des Templiers : "Sache, écrit-il aux moines-soldats, que si tu tues, c'est pour le Christ. Et si tu es tué, c'est pour Dieu". Aujourd'hui, plus aucun chrétien, même peu cultivé, ne tiendrait ce langage.
          Sauf peut-être quelques-uns de nos intégristes : hélas, ils ont fait souche aux USA, où certains évangélistes reprennent à peu près cette idéologie meurtrière d'un djihad chrétien.
          Ayant appris à lire la Bible, nous sommes en paix avec nous-mêmes et prêts à entamer un dialogue avec d'autres, qui se réclament eux aussi du Dieu d'Abraham.
          Du moins, c'est ce qu'affirme la pensée politiquement correcte diffusée par nos médias : c'est le dialogue inter-religieux dont nous rêvons avec l'islam.

III. Les musulmans : bulletin de santé

          Ce travail fondamental sur nos textes sacrés, tout ce qui fait autorité dans l'islam l'interdit aux musulmans. Il y a un dogme absolu, intangible, fondateur : le Coran existe par lui-même, au ciel. Ce Coran céleste, il a été dicté par l'ange Gabriel à un Muhammad inculte, qui écrivait sans comprendre. Le Coran est ainsi, grammaticalement, la pensée même de Dieu. Ce n'est pas une pensée humaine : c'est LA parole de Dieu, exprimée dans la seule langue capable de la transmettre, l'arabe.
          Il est donc inconcevable - et interdit - d'appliquer au texte du Coran les méthodes de l'exégèse historico-critique. Que ce texte, comme n'importe quel autre, reflète l'évolution d'un homme (son auteur) dans un milieu donné, à une époque donnée. Qu'il ait été retouché par la suite. Que sa compréhension soit rendue difficile, voire impossible, par une tradition (Hadits et Sunna) qui s'en est servie pour établir, puis conforter le pouvoir de Califes et de royaumes arabes - un musulman qui affirme cela est passible de mort.
          En France, les Nouveaux Penseurs de l'islam s'arrêtent tous au seuil de cette frontière infranchissable : la nature du Coran - et par conséquent, la personne du Prophète.

          Pendant des siècles, les chrétiens eux aussi ont cru que la Bible avait été dictée par Dieu à Moïse, seul auteur du Pentateuque. On sait maintenant qu'il n'en est rien. Eh bien ! Ce travail (qui fut pour nous long et douloureux), les musulmans ne l'ont pas encore commencé.
          Quelques chercheurs français s'y sont attelés : le P. Gabriel Théry ou le fr. Bruno Bonnet-Aymard (tous deux intégristes catholiques, ce qui ne retire rien à l'intérêt de leurs travaux). Et plus récemment M. Marie-Édouard Gallez. J'ai longuement travaillé et retravaillé leurs ouvrages, confidentiels et difficiles à trouver. Le résultat est à la fois stupéfiant, et riche d'un immense espoir.

IV. Vous avez dit "dialogue" ?

         Stupéfiant, parce qu'il montre la distance qu'il y a entre la légende musulmane et la réalité du texte. La même distance, tout compte fait, qu'il y avait entre la vieille idéologie chrétienne et la réalité de l'Ancien Testament ou des Évangiles.
          Riche d'espoir, parce qu'il permet - enfin - de faire le tri dans les paroles du Coran. Et parce qu'on découvre que l'auteur a été un arabe converti au judaïsme rabbinique du VII° siècle, avant de rencontrer des hérétiques du christianisme (les nazoréens, souvent cités dans le Coran). Que dans le Coran se mélangent les eaux de ce judaïsme et de ce christianisme particuliers et marginaux. Que la violence, et l'appel à la violence, qui parcourent tout le texte viennent à la fois de ses sources juives rabbiniques, et du tempérament d'un homme, son auteur.
          Entreprendre l'éxégèse historico-critique du Coran, ce serait trouver le chemin d'un véritable dialogue entre juifs, musulmans et chrétiens. Ce serait faire la part des choses, comme nous avons su le faire pour l'Ancien Testament, comme on est en train de le faire (bien discrètement !) pour les Évangiles.

          Tant que ce travail ne sera pas entrepris ouvertement et publiquement, il n'y aura pas de dialogue possible entre islam et christianisme, entre monde musulman et Occident. On se contentera de discourir gravement sur le port du voile, l'application de la Cha'aria, la communauté de foi au même Dieu - mais... est-ce bien le même ?
          Faute de vrai dialogue, on se repliera sur la tolérance.
          On tolère ce qu'on ne peut pas éviter. On tolère des enfants turbulents, une rage de dents, des voisins incivils, l'énergie nucléaire, que sais-je... On tolère, mais on n'accepte pas profondément ce qu'on tolère. On supporte l'insupportable.
          Quand on tolère, on "fait avec", on s'en accomode tant bien que mal, pour éviter l'affrontement.
          La tolérance n'est pas le dialogue. La tolérance, c'est l'aveu de l'échec du dialogue.

          Pour que naisse un dialogue inter-religieux avec les musulmans, il faudra qu'ils s'engagent dans le long chemin qui fut celui des chrétiens vis-à-vis de leur propre "révélation"


          I have a dream ! Que des chrétiens (qui auraient vraiment digéré leur mutation) s'assoient à côté de musulmans. Qu'ils leur disent combien ce fut difficile pour eux, mais aussi immensément profitable. Quelle paix profonde provoque la redécouverte du visage de ceux qui ont transmis des textes, devenus sacrés. Et qu'aucun texte n'est "sacré" : tout texte "sacré" n'a qu'une mission : nous conduire à Celui qui est au-delà des mots.
          I have a dream ! En verrai-je le commencement, avant de mourir ?

                                     M.B., 1° mai 2008
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 Conférence donnée à l' Université Pour Tous de Chantilly le 15 mars 2008 (résumé)

 

Vous présenter, en 50 minutes, la personne et la pensée du Bouddha Siddhartha, c'est un pari perdu d'avance. Nous allons donc entr'ouvrir quelques portes, sans en franchir aucune : si seulement j'ai pu aiguiser votre appétit, c'est un pari gagné.
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1- Introduction : Siddhartha et les bouddhismes 
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            -a- Siddhartha Gautama est un personnage historique, le fils d'un chef du clan des Sakhya, situé à la frontière sud de l'actuel Népal. Il quitte son palais à l'âge de 29 ans, fait l'expérience de l'Éveil, puis circule et enseigne pendant 40 ans dans la moyenne vallée du Gange. Il meurt au début du V° siècle B.C., mais son enseignement ne sera mis par écrit que 4 siècles plus tard : comment peut-on se fier à des textes si tard venus ?

            -b- La tradition orale : En Inde à cette époque, l'écriture est réservée aux rois. Rien n'est écrit, tout se transmet de mémoire. Sachant cela, les maîtres anciens faisaientt tous appel à des  procédés mnémotechniques : Siddhartha utilise la méthode d'énumération numérique, et (comme Jésus) il fait grand usage des paraboles.
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            C'est pourquoi les Discours du Bouddha (qui sont souvent des dialogues) commencent tous par la formule "Voici ce que j'ai entendu". Le bouddhisme Theravada ne reconnaît qu'eux. Dès la fin du I° siècle A.C. va se développer à partir de ces discours une immense tradition écrite, le Mahayana. Et de là, vont naître le Bouddhisme Ch'an en Chine, le Zen au Japon, et enfin, au VIII° siècle A.C.  le Vajrayana ou bouddhisme tibétain.

Comme le christianisme, Le bouddhisme actuel se présente donc sous des formes très diverses. Toutes ces formes ont un point en commun : la pratique de la méditation. En Occident, on ne connaît guère que le bouddhisme tibétain, né pourtant 13 siècles après Siddhartha : c'est un mélange de Mahayana et de chamanisme tibétain primitif, le Bhön.

Le Vajrayana tibétain est une véritable religion, avec ses dieux et ses démons. Il est très attaché aux rites (Pujas), aux textes sacrés, au culte du Gourou. Et pourtant, la dernière consigne donnée par Siddhartha à ses disciples était sans équivoque : "N'oubliez jamais ceci : il n'y a ni maîtres (clergé), ni rites, ni textes sacrés. Il n'y a que ce dont tu fais l'expérience par toi-même".

Je vous parlerai ici du bouddhisme Théravada, le plus ancien et le plus proche de Siddhartha. 24 volumes in-4°… parmi lesquels le Digha Nikâya, remarquablement traduit en anglais par Maurice Walshe.
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Proposer une conférence sur "l'Homme et sa destinée", c'est un peu faire violence à Siddhartha. Car lui, une seule chose l'intéresse : c'est la souffrance, et la façon d'échapper à sa mainmise sur l'humanité. Quand il rencontre pour la première fois la souffrance, à peine sorti de son palais, il prend brutalement conscience qu'il existe un cycle infernal : chaque souffrance génère d'autres souffrances, à l'infini. Cette roue des souffrances humaines, qui tourne sans fin, il décide de l'arrêter et de lui substituer la roue du Dharma, son enseignement qui permet d'échapper à la souffrance.

S'il est très érudit, Siddartha est donc avant tout un praticien : une seule chose l'intéresse, interrompre le cycle perpétuel de la souffrance en s'attaquant à ses racines. Et parvenir enfin à l'Éveil - le Nirvâna - qui mettra fin, définitivement, à ce cycle. Sa conception novatrice de l'être humain et de sa place dans l'univers ne sont que des conséquences : Siddhartha n'est pas d'abord un philosophe, mais un homme totalement investi par la compassion, au spectacle désolant des infinies souffrances humaines. 
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2. La structure de l'Univers 
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            Un jour, Siddhartha était assis sous un arbre. Il vit que l'arbre était en fleurs, et dit :

"La fleur donne un fruit, le fruit donne l'arbre, et l'arbre donne la fleur. Rien ne commence, et rien ne finit : tout se transforme, tout est donc impermanent".

Vous avez là, en une phrase, la clé du bouddhisme.

            L'univers qu'il décrit est donc constitué d'une trentaine de niveaux successifs, qu'il faut parcourir en se transformant, pour parvenir à l'Éveil (Schéma 1). Tout en bas de l'échelle il y a les enfers, peuplés de démons. Puis, le monde des animaux. Juste au-dessus, celui des humains. Et ensuite, une succession d'êtres de plus en plus… "spirituels, immatériels ou purifiés" - aucun de ces mots n'est adapté. En s'élevant de l'inférieur au plus élevé, on passe du monde des désirs sensuels au monde des formes, puis enfin au monde sans formes, habité par ceux qui se rapprochent le plus de l'Éveil, le Nirvâna.

Où qu'on se situe dans cette échelle, on peut parvenir directement au Nirvâna.
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            Quelques remarques :

-a- Ses disciples n'arrêtaient pas de demander à Siddartha : "Maître, que se passera-t-il une fois qu'on aura franchi l'étape du Nirvâna ? Comment l'Éveillé vivra-t-il après sa mort ?"  La réponse de Siddartha était toujours la même : "A quoi vous servirait-il de savoir ce qui se passe après l'Éveil ?  Ce sont là des questions oiseuses, une jungle de spéculations stériles, dans lesquelles on se perd…" Et il ajoute avec humour : "Je ne suis pas sans avoir une petite idée à ce sujet, mais je refuse absolument de vous en parler. Mon ambition n'est pas de vous décrire comment vous vivrez après l'Éveil : mon ambition est de vous y conduire, sans faute, et dès cette vie-ci"

Se conformant à la coutume hindoue, il appelle parfois l'après-Nirvâna le "ciel" :  mais nous n'en saurons pas plus.
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-b- Remarquez qu'on trouve aussi dans le judéo-christianisme une hiérarchie ascendante d'anges, de plus en plus resplendissants, qui relient l'Homme à Dieu : c'est le songe de Jacob. Et des démons, qui viennent le tourmenter : voyez Job, ou Jésus. Cette notion de hiérarchie dans les mondes invisibles n'est pas propre à l'hindo-bouddhisme.
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-c- Entre le moment où il parvient à l'Éveil et sa mort, L'Éveillé peut entrer en contact avec ces anges ou ces démons, et les discours du Théravada en témoignent souvent. Quant à Jésus, rappelons que c'est juste après son Éveil au désert qu'il rencontre le démon, et que des anges viennent le servir. Rien que de très banal dans la cosmologie de Siddhartha.
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-d- Mais l'Éveillé peut aussi "voyager" - en esprit - dans les mondes parallèles. La récente théorie des Cordes suppose l'existence d'univers parallèles au nôtre : bien avant nos physiciens, Siddhartha connaissait leur existence. Il savait aussi que notre univers connaît de longues périodes d'expansion, suivies de périodes de compression : l'expansion de l'univers, et le "Big Crunch" qui suivra, c'est lui qui les a découverts.
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3. Karma et cycle des renaissances :
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            Comment passe-t-on, du monde dans lequel on meurt, à un autre monde ?

C'est-à-dire : que se passe-t-il après la mort ?

Chacun de nous porte un karma, qui est la somme, à l'instant présent, des actions négatives et des actions positives que nous avons accomplies, au cours - à la fois - de cette vie-ci, et de nos vies antérieures. Le karma est la résultante de tout ce que nous avons vécu.

Quand l'être humain vient à mourir, deux possibilités se présentent à lui :
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1) Soit, au moment de sa mort, il n'a pas épuisé les conséquences de ses actions négatives passées : il va alors devoir renaître, pour tenter d'en venir à bout dans une nouvelle vie. Cette renaissance se fera soit dans un monde supérieur (si ses actions positives l'emportent), soit dans un monde inférieur (si ses actions négatives l'y entraînent).

Siddhartha n'emploie jamais le mot réincarnation, qui est une invention de philosophes occidentaux. Souvenez-vous : "Rien ne meurt, tout se transforme". A notre mort, si nous avons encore un contentieux à régler avec nous-mêmes, une nouvelle naissance nous sera offerte pour nous donner la possibilité - ou plutôt la chance - de parvenir, enfin, à l'Éveil.

Pour expliquer ce cycle des renaissances, Siddhartha fait appel à des notions scientifiques complexes. C'est pourquoi, il leur préfère souvent une parabole : "Prenez deux bougies différentes, dit-il, l'une allumée, l'autre éteinte. Allumez la seconde à l'aide de la première : la flamme de la seconde est différente de la première, elle sera plus vive ou moins brillante. Mais sans la première flamme, la seconde ne serait pas".

Sans nos vies précédentes, nous ne serions pas ce que nous sommes. Et pourtant, nous sommes différents, dans cette vie-ci, de ce que nous fûmes auparavant.
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2) Soit, à sa mort, l'être humain est parvenu à l'Éveil : il est déjà dans le monde sans forme, la mort le fait entrer dans ce que - faute de mieux - nous appellerons le "ciel".

 
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            Rien ne meurt : nous ne mourons pas, nous passons d'une forme de vie à une autre, d'un état à l'autre. La compréhension des cycles de renaissances rend inutile l'idée de résurrection, propre au judéo-christianisme, qui a entraîné la théologie et le dogme chrétien dans des impasses aux conséquences redoutables (Schéma 2).

            Puisque la mort n'est qu'un moment parmi d'autres, dans un cycle long et répétitif, Siddhartha n'en parle guère. Mais dans son Dernier Discours, on rapporte ce bref dialogue, quelques jours avant sa mort, entre le Bouddha et le diable :

            - Alors, Éveillé - lui demande le Mara, le diable -, vas-tu enfin cesser de t'opposer à moi par ton enseignement ?

            - Sois sans inquiétude, Mara, répond le Bouddha : l'Éveillé ne va pas tarder à mourir.

            Pourquoi avoir peur d'une étape, la mort, qui fait suite à tant d'autres ? Ce n'est pas la mort que craint Siddhartha, c'est la souffrance - parce qu'elle éloigne de l'Éveil.
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4. Karma et vie morale :
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            Pour Siddhartha il n'y a pas de péché, puisqu'il n'y a pas de Dieu auteur d'une Loi extérieure à l'Homme. Il n'y a pas non plus de grâce, ni de rédemption (rachat de nos péchés par un autre). Chacun de nous est totalement responsable de sa progression vers l'Éveil. Chacune de nos actions - et par "action", il entend nos pensées, nos paroles ou nos actes - est pour lui comme une graine, qui va nécessairement produire un fruit. Ce sont les fruits - les conséquences - de nos actions qui allègent ou qui alourdissent notre karma. Ce que nous sommes aujourd'hui est la conséquence de tout ce que nous avons pensé, avons dit et avons fait dans les moments qui précèdent, comme dans les vies qui précèdent.

            Siddhartha, c'est une morale de l'action. Une morale de la responsabilité humaine, qui empêche de chercher ailleurs qu'en nous-mêmes la source de nos malheurs. Et qui oblige au travail sur soi.

            Ceci est extraordinairement libérant : "Ne t'en prends qu'à toi, et travaille sur toi"
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5. L'Homme microcosme :

 
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Sous son arbre, Siddhartha ramassa une feuille et dit : "L'univers est dans cette feuille, la feuille est en moi et moi je suis dans l'univers"

            Avant les philosophes Grecs, il avait compris que l'être humain est un microcosme : nous, les animaux, les plantes et l'infinité du cosmos sont constitués des mêmes éléments. Au passage, notez que c'est cela qui fonde l'écologie : respecter la planète, respecter les plantes et les animaux, c'est nous respecter nous-mêmes. Les maltraiter, c'est nous maltraiter. Les tuer ou les épuiser, c'est nous suicider ou nous épuiser nous-mêmes.

C'est pourquoi les bouddhistes refusent absolument de tuer un être vivant, fut-ce un vers de terre. Tuer un vivant, ce serait interrompre brutalement son karma. C'est-à-dire l'obliger à trouver, avant terme, une nouvelle naissance - qui eût peut-être été meilleure, si je ne l'avais pas tué.

Pour la même raison, le suicide et l'euthanasie sont inconcevables en bouddhisme : il faut que chacun de nous aille jusqu'au bout de son karma en cours. C'est peut-être dans les dernières minutes de cette vie-ci, même dans l'inconscience du coma, que le mourant pourra franchir la dernière étape qui le séparait de son Éveil.

Il y a, dans l'enseignement du Bouddha, un prodigieux optimisme.
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            Enfin, les cycles de renaissance permettent de comprendre le douloureux mystère de la souffrance innocente. Pourquoi un enfant naît-il handicapé ? Pourquoi, dans une famille défavorisée ? Pourquoi, avec des tares morales ou physiques ? Parce qu'il porte, dans cette nouvelle naissance, le poids de son karma. Il porte en lui le fruit - les conséquences - d'actions négatives accomplies dans ses vies antérieures : personne d'autre que lui n'est responsable. Et cette nouvelle naissance lui est donnée, précisément, pour qu'il ait la chance de pouvoir régler ses comptes avec lui-même, en multipliant les actions positives.

            J'ai travaillé pendant un an auprès de jeunes handicapés mentaux. J'ai été témoin, aussi bien chez eux que chez leurs parents douloureux, des merveilles qu'ils accomplissaient chaque jour pour affronter leur souffrance (leurs actions positives). Ils ont été pour moi des maîtres de vie.
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6. Expérience et méditation :

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            Rappelez-vous : "Il n'y a ni maîtres, ni rites, ni textes sacrés. Il n'y a que ce dont tu fais l'expérience". Siddhartha explique : "Si quelqu'un te fait cadeau d'une pièce d'or, la première chose que tu fais, c'est de la mordre pour vérifier que c'est bien de l'or. Eh bien, toi, fis la même chose avec mon enseignement : vérifie-le en le mettant en pratique, et seulement si tu le trouves efficace, alors... adopte-le"
            La pratique commune à toutes les formes de bouddhismes, c'est la méditation. Je ne vous en parlerai pas : ce n'est pas quelque chose dont on parle, mais dont on doit faire l'ex préience en la pratiquant. C'est une discipline mentale qui n'a rien de religieux, bien qu'un croyant, selon sa croyance, puisse utiliser cette discipline pour s'approcher de la réalité-au-delà-des- apprences à laquelle il aspire.
            En fait, on s'aperçoit que Siddhartha ne parle que de la méditation : toute sa conception de l'homme et de l'univers n'est qu'une conséquence. Entrant dans les plus petits détails, il s'est montré un remarquable maître de la psychologie et de la psychanalyse.
          "Si tu pratiques la méditation pendant sept jours, dit-il, tu peux parvenir à l'Éveil"
            Et ailleurs : "Tout être humain peut se plonger dans la rivière, et se laver entièrement"
            Tout être humain, où qu'il en soit de son parcours.
            Optimisme du Bouddha.
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7. Siddhartha et Jésus :
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            L'indien Siddhartha, le juif Jésus : deux grands Éveillés qui, sur l'essentiel, disent exactement la même chose. Comment s'en étonner ? Je vous renvoie au dialogue que j'ai tenté d'instaurer entre eux dans la deuxième partie de Dieu malgré lui (Robert Laffont, 2001).

L'action et l'enseignement de chacun de ces deux maîtres prennent leur origine dans la rencontre avec ceux qui souffrent. Elle provoque la même attitude : chez Siddhartha, une infinie compassion, chez Jésus une "miséricorde qui vient du fond de ses entrailles".

Chacun est porteur d'une doctrine, exigeante, de la responsabilité personnelle.

Chacun s'est éloigné des rites, des clergés et des textes sacrés de son temps.

 A Siddhartha, il n'a manqué qu'une seule chose : d'avoir pu connaître, comme Jésus, le Dieu de Moïse.

            Mais l'Éveil dont ils ont fait l'expérience, chacun dans sa culture propre, est le même.

            Cet Éveil, nous n'y échapperons pas.

Rappelez-vous qu'il n'est jamais trop tard.

Jamais.

                                                                                                                                                                 

 

 

                               Quelques suggestions de lecture :

 

1) Michel Benoît, Dieu malgré lui, Robert Laffont, 2001 (la seconde partie, Un Bouddha juif)

            Lecture facile.

2) Walpola Rahula, L'enseignement du Bouddha, Seuil, coll. Point-Sagesse

Ouvrage court mais très "trapu".

3) Les traductions françaises de Mohân  Vijayaratna : chez Cerf (Sermons du   Bouddha, Le Bouddha et ses disciples), chez Lis (Le dernier voyage du Bouddha) : agréable.

4) En anglais : Maurice Walshe, Thus I have heard, a new translation of the Digha Nikâya, Wisdom Publications, London, 1987 : un fondamental.

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Michel Benoît



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